‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 119 sur 205 · CONDORCET A LA HARPE(i · texte numérisé non relu

CONDORCET A LA HARPE(i

Juillet 1774.

Recevez, Monsieur, tous mes remercimenis des

• (1 j CeUe lettre fut écrite à la demande de Voltaire pour sertit

choses flatteuses que votre amitié pour moi vous a inspirées sur l'éloge de M. de la Condamine. Si cet ouvrage a quelque mérite, c'est d'être écrit simplement , et i) est fâcheux d'être obligé de regarder cela comme un mérite. J'ai saisi avec plaisir l'occasion de rendre justice à un vieillard illustre sur lequel tons les insectes de notre littérature s'acharnent avec tant de bassesse et d'indécence. Je n'ai pu dire qu'un mot de ses Éléments de la philosophie newionèenne ; sans cela j'aurais fait observer que cet ouvrage est encore le seul où les hommes qui n'ont point cultivé les sciences^ puissent acquérir des notions simples et exactes sur le système du monde et sur la théorie de la lumière; que ces éléments, bien loin de renfermer des fautes grossières, comme l'ont im*primé des gens qui n'étaient pas en état de les entendre^ ne renferment même aucune erreur qu'on puisse imputer à M. de Voltaire. Car, s'il y en a quelquesunes, ce sont des opinions qu'il a adoptées d'après le témoignage des auteurs les plus accrédités. J'aurais pu faire observer encore que, lorsque M. de Voltaire donna cet ouvrage, le premier des géomètres de l'Europe, Jean Bernoulli, combattait encore le nev?tonianisme ; que plus de la moitié de l'Académie des sciences était cartésienne; que Fontenelle en fin ^ si supérieur à tous les préjugés de secte ou de nation , Fontenelle, qui n'avait pas trente ans lorsque le système de Newton parut, et qui était du petit nombre de gens qui pouvaient l'entendre, que

La Harpe. Voyez ri-dessus la lettre de Voltaire, du 18 juillet 1774, p. 34, où il remercie Condorcet de sa complaisance. I. 19

ago GOREfiSPONDANGC G^BRALE.

Fonteneile était reste opiniâtrement attaché à ses premières opinions. Si on ajoute à tout cela que le premier livre classique où Ton ait développé en France les théories de Newton , ne parut que dix ans après l'ouvrage de M. de Voltaire , on ne peut se dispenser de convenir qu'il y avait bien du mérite, en lySS, à donner ce que notre illustre maître appelle avec tant de modestie son petit catéchisme d'attraction.

Vous avez raison de remarquer qu'on ne pardonna point alors au même homme d'avoir fait Zaïre , et de vouloir faire entendre Newton. Mais il y a des gens plus difficiles, qui ne peuvent souffrir ceux même qui sont purement géomètres. L'abbé Desfontaines était de ce genre : il dit quelque part que, quand P esprit d* un géomètre sort d un angles U parait presque toujours obtus; que tel géomètre ou physicien qui y dans son genre ^ est un aigle, est, en tout autre genre , ou un bœuf, ou un canard, ou un hanneton y trois sortes d animaux qui ont F honneur de partager la ressemblance de la plupart. Cet abbé Desfontaines reprochait à Fontenelle son style, et l'accusait de corrompre le goût.

Ce journaliste a laissé une postérité nombreuse et digne de lui. Je lisais dans une de leurs rapsodies (car on peut en lire comme on s'arrête quelquefois dans les rues pour écouter les propos du peuple), j'y lisais donc que des problèmes n'immortalisaiait personne; que si Pascal allait à la postérité, ce ne serait pas comme géomètre; et on citait pour exemple des géomètres qui n'ont pas été à la postérité, MM. Clairaut, Fontaine et Euler. Heureusement que,

GORTIESPONOAlfCE GilTÉR/lLC. làgt

maigre la dëcîsioo du critique , iVf . Euler est encore plein de yîe et de génie; qu'il n'est pas mort et que son nom ne mourra point. Le même Aristarque décidait que M. D'Alembert était un géomètre sans invention. Cela vaut à peu près le jugement de Fabbé Deafonlaînes, qui imprimait dans ses feuilles que Neivion n^avait point dt autre philosophie dans la tête que quelques termes de logique.

Peat-on se ftcher après cela, lorsque les mêmes gens trouvent phis de génie dans Suréna que dans Mahomet, et préfèrent le Brutus de Fontenelle à celui de M. de Voltaire ?Tous ces jugements ne peuvent nuire ni à la philosophie ni aux beaui-arts ; mais les délations et les calomnies nuisent à ceux qui cultivent la philosophie et les arts. Voilà ce qui est vraiment détestable ^ le reste n'esf que ridicule.

Adieu, Monsieur; aimess^moi toujours. Je compte avoir iMcntôt le plaisir de vous embrasser, en attendant celui de jJeurer aux Btsrmécidesj qui, malgré mes critiques dans lesquelles je persiste, sont un chrf-d'œuvre d'éloquence (i).

d. MADEMOISELLE DE LESPINASSE A CONDORCET.

Ce jeadi , août 1774*

Premier intérêt : c'est de vous voir; ainsi, bon Condorcet , si vous arrivez de bonne* heure, je vous espérerais Vous m'avez fait tous ces temps-ci ma part un peu courte; mais c'est un regret et point une plainte. Mon Dieu, se plaindre du bon Condorcet!

(1) Cette lettre fut insôtée dans le Mercure de France ^ de juillet 1774.

aga CORRESPONDANCE GÉNiRAl^E.

Eh bien, M. Turgot veut-ii que j'aille diner chez lui demain vendredi ? veut-il de M. de Guibert ? Je lui dirai aujouitl'hui oui ou non.

Bon Condorcety trouvez le moment de demander à M. Turgot si raffaire de Chftlons se fera, et si M. de Beaumont voudra bien lui faire savoir. Et puis je n'abandonne pas mon malheureux de Bicétre ; encore un mot à M. Dupont (1)9 je vous prie.

Si vous pouviez aussi parler de ce malheureux chevalier de Saint«Pierre (a). Je le recommande à votre bienfaisance.

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