AU ROI DE PRUSSE
Paris 9 19 septembre 17 $5.
Sire,
Je n'ai reçu la lettre dont Voti'e Majesté m'a honoré que depuis peu de jours, au retour d'un voyage que j'ai fait en Bretagne et en Berry pour y examiner des projets de navigation.
J'espère que M. Dupuis obtiendra de notre gouvernement la grâce pour laquelleVolre Majesté a daigné témoigner quelque intérêt (i). Le corps de l'Université, loin de s'y opposer, a paru flatté de l'honneur que reçoit M. Dupuis, et qui rejaillit sur le corps même. L'intrigue de quelques hommes médiocres, jaloux de M. Dupuis, qui sont d'ailleurs bien sûrs de n'être jamais appelés hors de leur collège, a fait naître quelques légers obstacles ; mais M. le comte de Vei^ennes pourra aisément les lever.
J'ai en vue un homme de mérite(i2)pouriaplacede professeur de belles-lettres et de philosophie; mais avant d'avoir l'honneur de le proposer à Votre Majesté, je dois prendre encore quelques informations.
Nous sommes malheureusement encore bien éloignés, en France, de ne punir de mort que pour des crimes atroces. Nos lois assujettissent à cette peine pour plusieurs espèces de vols , et ces vols ool étt*
(i) De pouToir quitter la France immédiatement^ sans perdre ses droits à la retraite , acquis par dix-huit années de servict dans rUniversité.
(a) Lévesque (Pierre- Charles). Voyez p. 3 18 et 3aa.
CORBISPONDAMCfi CélliBALE. 3l5
classés» non d'après des principes fixes, mais par des motifs particuliers, et d'après ce qu'ont paru exiger (les circonstances passagères. Noire jurisprudence criminelle est inférieure à celle de la plupart des Dations de l'Europe. Au commenceoient de ce siècle, l'Angleterre seule avait sur nous quelque avantage. Un des premiers soins de Votre Majesté a été de perfectionner cette partie de la législation dans la moDarcfaie qu'elle gouverne, et plusieurs souverains depuis ont suivi son exemple.
Une seule considération m'empêcherait de regarder la peine de mort comme utile, même en supposant qu'on la réservât pour les crimes atroces : c'est que ces crimes sont précisément ceux pour lesquels les juges sont le plus exposés à condamner'des innocents. L'horreur que ces actions inspirent , l'espèce de fureur populaire qui s'élève contre ceux qu'on en croit les auteurs, troublent trop souvent la raison des juges, magistrats ou jurés , et il y en a eu des exemples très-fréquents en Angleterre comme en France.
Je suis avec le plus profond respect, etc.