‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 134 sur 205 · AU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

AU ROI DE PRUSSE

A Paris, ce ii novembre 1785.

Sire,

La bonté avec laquelle Votre Majesté a daigné accueillir quelques-uns de mes Éloges académique*» m'enhardit à lui offrir ceux des savants morts pendant l'année 178a. Cette année a été funeste à l'Académie, et lui a enlevé la dixième partie de ses membres.

Votre Majesté trouvera dans ces Éloges celui de Vaucanson. qu'elle a voulu appeler à Berlin au commencement de son règne, et qui n'a dû qu'à cette marque de son estime la fortune dont il a joui depuis dans sa patrie; et c'est elle encore qui eut la bonté de nous avertir, quelque temps après, que M. D'Alembert était un homme de génie. Nous aurons souvent besoin, et en plus d'un genre, des leçons de Votre Majesté.

CORRESPONDAirCE GÉNlâRALE. 3l7

Elle a trouvé un peu trop de familiarité dans les derniers Eloges de M. D'Âlembert. Les plus grands écrivains sont exposés à tomber dans ce défaut lorsqu'ils vieillissent. Voltaire lui-même n'en a pas été exempt, surtout dans ses vers, et n'a pu le cacher dans sa prose qu'à force d'esprit et de grâces. Nous y sommes portés naturellement; nous ne l'évitons qu'en veillant continuellement sur nous-mêmes , et cette vigilance continue nous lasse et nous fatigue, Ioi*sque nos organes commencent à perdre de leur force et de leur souplesse. J'espère avoir bientôt l'honneur de soumettre au jugement de Votre Majesté le reste de la collection des Éloges de mon illustre ami, et j'ose me flatter qu'elle y trouvera un grand nombre de morceaux nobles ou piquants, dont la philosophie fine et profonde obtiendra grâce pour les négligences qu'elle y remarquera.

l^es gazettes nous avaient alarmés faussement (i). L'Europe entière n'attend que de Votre Majesté le maintien de la tranquillité dont elle jouit. C'est une gloire qui vous était réservée, et qu'aucun héros guerrier n'avait encore méritée.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

Page 1