‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 14 sur 205 · XXX BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

XXX BIOGRAPHIE

Je ne sais, mais n'aurons^nou& pas donné une explication assez naturelle de la n^istesse qu'é* prouvait Gondorcet en revenant aux mathéma*^ tiques 9 si nous remarquons que les géomètres les plus illustres eux-mêmes se montraient alors découragés. Ils se croyaient arrivés aux der^ nières limites de ces sciences. Jugez-en par ce passage que je copie dans une lettre de Lagrange à d'Alembert : ce II me semble que la « mine est déjà trop profonde, et qu'à moins « qu*on ne découvre de nouveaux filons , il fau- « dra tôt ou tard l'abandonner. La chimie et <c la physique offrent maintenant des richesses « plus brillantes et d'une exploitation plus fa- « cile. Aussi le goût du siècle parait-il entière- « ment tourné de ce côté*-là. Il n*est pas imposât sible que les places de géométrie, dans les <c académies, deviennent un jour ce que sont « actuellement les chaires d'arabe dans les uni- « versités. »

DE CONIIORCET. XXXJ

Nomination de Condorcet à V Académie des sciences. Son voyage à Ferney. Ses relations avec Voltaire.

J'apprends, par une lettre de d'Alembert à Lagrange, que Condorcet aurait pu entrer à TAcadémie en 1768, à Tâge de vingt-cinq ans; ses parents ne le voulurent point Faire des sctences son occupation officielle, son occupation principale, c'était à leurs yeux déroger.

Condorcet fut reçu en 1769. Sa famille s'était rendue, plutôt par lassitude que par con-^ viction, car six ans après, Condorcet, dérjà secrétaire perpétuel de l'Académie, écrivait à Torgot : « Soyez favorable à M. Thouvenel; c c'est le seul de mes parents qui me pardonne « de ne pas être capitaine de cavalerie. »

Je dois ranger, parmi les premiers travaux académiques de Condorcet , un mémoire inédit sur la meilleure organisation des sociétés sa-^ vantes. Ce travail était destiné au gouvernement espagnol. Dominé par le besoin de calmer les susceptibilités de la cour de Madrid, l'auteur

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a rétréci outre mesure certaines faces de la question ; mais on y trouve des vues générales , fruit d'une expérience éclairée, et quelques anecdotes curieuses qui donnent la clef, jusqu'ici ignorée, de diverses prescriptions de nos anciens règlements académiques.

Il aurait fallu méconnaître entièrement l'Espagne du XVIIP siècle pour songer à y établir une académie oii les Mœdina Gelli , les d'Ossuna , etc. , considérés uniquement comme partie de la grandessa , n'auraient pas trouvé leur place. Condorcet faisait cette concession : il créait des membres honoraires, mais en stipulant une égalité de droits, de prérogatives, qui pouvait, suivant notre confrère , « relever les académi- <c ciens aux yeux du public^ et peut-être à leurs <c propres yeux , car les savants eux-mêmes ne <c sont pas toujours philosophes. » Enfin, disait Condopcet, « pour que ce mélange de gens de «c qualité qui aiment les sciences , et de savants ce voués à leurs progrès , soit agréable aux uns (cet aux autres, il doit rappeler ce mot de <f Louis XIV : Savez-vous pourquoi Racine et « M. de Cavbye, que vous voyez là-bas, se trouce vent si bien ensemble .^^ Racine avec Cavoye

DE GONDORGBT. XXxiij

c se croit homme de cour; Gavoye avec Racine « se croit homme d'esprit. »

Peut-être me saura*t-on quelque gré si je divulgue ici , d'après le manuscrit de Coudorcet, l'origine d'un article de la première charte de notre compagnie , qui est relatif aussi à la nomination des grands seigneurs.

< Lorsqu'on introduisit, > dit notre confrère, c des honoraires dans l'Académie des sciences , c Fontenelle , voulant éviter qu'ils ne dégoûtas- « sent les vrais savants par des hauteurs , par « l'abus du crédit , imagina , comme une sorte c de compensation , de faire mettre dans les

c règlements que la classe des honoraires serait c la seule où les moines pourraient être admis. » Dans l'espoir de décider les autorités espagnoles à ne jamais consulter, pour les choix , les principes religieux des candidats, Condorcet leur posait cette question : « Croyez-vous

< qu'une académie composée de l'athée Aristote, c du brahme Pythagore , du musulman Albasen , c du catholique Descartes , du janséniste Pascal ,

< de l'ultramontain Cassini, du calviniste Huy-

< gens, de l'anglican Bacon, de l'arien Newton , «du déiste Leibnitz, n en eût point vahi une

XXXiv BIOGRAPHIE

(( autre ? Pensez-vous qu'en pareille compagnie ff on ne se serait pas entendu parfaitement en ce géométrie , en physique , et que personne s'y « fût amusé à parler d'autre chose ? »

Gondorcet ne songeait pas à Madrid seulement . en demandant , pour le directeur de l'Académie, une grande autorité et de larges prérogatives. Il voulait, ce sont ses propres expressions 9 a délivrer les savants de l'affront «c le plus propre à les dégoûter : celui d'être c protégés par des subalternes. » C'est là , en effet , une plaie de tous lès temps et de tous les pays.

Si le mémoire de Gondorcet voit jamais le jour, peut-être trouvera«t-on qu'il s'est prononcé d'une manière trop absolue contre l'admission des étrangers parmi les membres résidents des académies. En pareil cas , Thistoire dira , à la décharge de notre confrère , qu'au moment où il écrivait , le gouvernement français prodiguait ses faveurs à des étrangers mé^ diocres, et négligeait des hommes supérieurs nés dans le pays. Elle montrera, par exemple, un Italien, Bosoowich, pourvu d'une immense pension par les mêmes ministres qui refusaient

DE CONDOKGET. XXXV

à d'Alembert , malgré son génie et Tautorité des règlements , la réversibilité de 1200 livres de rente provenant de la succession de Clairaut. On verra , enfin , chose incroyable , ce même personnage que Lagrange et d'Alembert traitaient avec le plus grand dédain dans des lettres que j*ai sous les yeux , vouloir entrer à l'Académie sans attendre une vacance , et être sur le point de réussir, grâce à l'admiration niaise qu'on a comtamment professée dans cette capitale, pour tout homme dont le nom a une terminaison étrangère.

Jusqu en 1 770 , Condorcet avait paru vouloir se borner exclusivement aux études mathématiques et économiques. A partir de cette année, il se jeta aussi dans le tourbillon littéraire. Personne n*hésitera sur la cause de cette résolution , quand on aura remarqué qu'elle suivit de très-près , par la date, le voyage que d'Alembert et Ck>ndorcet firent à Ferney.

A son retour, le jeune académicien de vingtsept ans écrivait à Turgot, intendant du Limousin : « J'ai trouvé Voltaire si plein d'activité et « d'esprit qu'on serait tenté de le croire immor-

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a tel , si un peu d'injustice envers Rousseau , et <c trop de sensibilité au sujet des sottises de ft Fréron , ne faisaient apercevoir qu'il est te homme.... » A l'occasion de quelques articles du Dictionnaire philosophique, alors inédits, articles dont l'importance ou l'originalité pouvaient être l'objet d'un doute , Condorcet disait dans une autre lettre : «c Voltaire travaille ft moins pour sa gloire que pour sa cause. Il ne « faut pas le juger comme philosophe, mais « comme apôtre. »

Certains travaux de Voltaire pouvaient -ils être appréciés avec plus de mesure, de goût, de délicatesse.^

IjC malheureux Gilbert disait dans sa célèbre épître :

Saint-Lambert, noble auteur dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante.

Le poëte avait circonscrit son accusation ; cent prosateurs se chargèrent de la généraliser. Voltaire devint une sorte de Dalaî-Lama du monde intellectuel. Ses amis furent des courtisans dépourvus de dignité, dévoués aveuglé-

DE CONDORCBT. XXXvij

ment aux caprices du maître, et quêtant par des éloges outrés, par des complaisances sans bornes, uue de ces lettres datées de Ferney, qui semblaient dans le monde un gage certain d'immortalité. En ce qui touche Gondorcet , il suffira de quelques guillemets pour renverser tout cet échafaudage d'accusations flétrissantes.

Madame Necker reçut en 1776 des vers trèslouangeurs de Voltaire. Son mari, successeur de Turgot au contrôle général des finances , avait aussi dans ces vers une large part d'éloges. Tout cela était assurément sans conséquence; mais le rigorisme de Gondorcet s'en émut ; il crut y voir un acte de faiblesse, dont la réputation du célèbre philosophe devait souffrir ; son inquiétude, son déplaisir débordèrent alors en termes d'une incroyable amertume :

« Je suis fâché de ces vers. Vous ne savez pas

« assez quel est le poids de votre nom Vous

c ressemblez aux gens qui vont applaudir Arle-

« qain quand il y a relâche à Zaïre Je ne

c connais votre pièce que par oui-dire; mais « ceux qui l'ont lue m'assurent qu a propos de « M. et M™ L'Enveloppe (M. et M°* Necker) « vous parlez de Caton. Cela me rappelle un

XXXVIIJ BlOGRAPfllE

« jeune étranger qui me disait : J'ai yu trois a grands hommes en France; M. de F oit aire, € M, dAUmbert et M. Tabbé de Foisenon. »

Un seul exemple d'indépendance, de loyale franchise, ne suffirait pas ; qu'on me permette d'autres citations.

Voltaire voulait faire jouer à Paris la tragédie qu'il avait composée dans son extrême vieillesse : Irène. Gondorcet, craignant un échec, résistait aux instances pressantes qui lui arrivaient de Ferney, en s'appuyant sur des critiques judicieuses et fermes, tempérées par des paroles respectueuses à travers lesquelles on découvre toujours le disciple s'adressant à son maître. Voici, par exemple, ce que je lis dans une lettre delà fin de 1777 : ... « Songez, Monsieur, songez « que vous nous avez accoutumés à la perfec- «c tion dans les mouvements, dans les caractères, « comme Racine nous avait accoutumés à la « perfection dans le style... Si nous sommes se- « vères, c'est votre faute. »

Gondorcet était un profond géomètre. II appartenait à cette classe d'hommes d'études qui, sur la foi de quelques ana, n'assistent à la représentation des plus belles tragédies de Cor-

DE CONOOACET. XXxix

oeille y de Racine , que pour s'écrier à chaque scène : Qu'est-ce que cela prouve ? Voltaire devait donc tenir peu de compte des remarques d'un critique si incompétent. Écoutez, et jugez:

« Ferney, le i a janvier 1778.

c Mon philosophe universel, vos lumières m'étonnent, et votre amitié m'est de jour en jour plus chère. Je suis affligé et honteux d'avoir été d'un autre avis que vous, sur la dernière tentative d'un vieillard de quatre-vingtquatre ans. J'avais cru, sur la foi de quelques pleurs que j'ai vu répandre à des personnes qui savent lire et se passionnej sans chercher la passion , que si mon esquisse était avec le temps bien peinte et bien coloriée, elle pourrait produire à Paris un effet heureux. Je me suis malheureusement trompé. Je conviens d'une grande partie des vérités que vous avez la bonté de me dire, et je m'en dis bien d'autres à moi-même. Je travaillais à faire un tableau de ce croquis , lorsque vos critiques , dictées par l'amitié et par la raison, sont venues augmenter mes doutes. On ne fait rien

xl BIOGRAPHIE

a de bien dans les arts d'imagination et de a goût, sans le secours d'un ami éclairé. j>

Je sens que j'insiste peut-être trop sur un point de la vie de Condorcet qui déjà doit vous paraître suffisamment éclairci. Cependant, j'éprouve l'invincible besoin de faire une troisième et dernière citation : c'est que, dans ce nouveau cas, la franchise de Condorcet s'éleva à la hauteur d'une belle et noble action.

Voltaire et Montesquieu ne s'étaient point aimés. Montesquieu l'avait même trop laissé paraître. Voltaire s'irrite de quelques brochures qu'on publie à ce sujet et rédige à Ferney, contre Y Esprit des Lois y des articles qu'il adresse à ses amis de Paris , en leur demandant de les publier. Condorcet ne cède point aux instances , quelque impérieuses qu'elles soient , de l'illustre vieillard. <cNe voyez-vous pas, lui <c mande-t-il, qu'on rapprocherait ce que vous «c dites aujourd'hui de Montesquieu, des éloges <c que vous lui avez donnés autrefois ? Ses ad- (c mirateurs, blessés de la manière dont vous a relevez quelques citations erronées, iraient « chercher dans vos ouvrages des inadvertan-

DE CONDORCET. xlj

a ces semblables , et il serait impossible qu on c n'en découvrit pas. César, racontant ses proc près campagnes dans les Commentaires, a

c bien commis lui-même des inexactitudes

c Vous me pardonnerez , je Tespère , de ne pas « adopter un avis auquel vous paraissez tenir « beaucoup. Mon attachement me commande c de vous dire ce qui sera avantageux , et non c ce qui pourrait vous plaire. Si je vous aimais c moins, je n'aurais pas le courage de vous < contredire. Je sais les torts de Montesquieu ; c il est digne de vous de les oublier. »

Ce langage loyal et noble redressera bien de fausses idées. Qui maintenant oserait dire que les philosophes du XVIII^^ siècle s'étaient faits, en quelque ^orte, les hommes liges de f^oltaireP La courte réponse de l'illustre vieillard aux remontrances de Condorcet, ne sera pas un document moins précieux dans l'histoire de notre littérature. Je ne commettrai pas la faute de la laisser enfouie dans mon portefeuille ; la voici :

€ Il n'y a pas un mot à répondre à ce qu'un « vrai philosophe m'a écrit le 20 juin. Je l'en « remercie très-sincèrement. On voit toujours « mal les choses quand on les voit de trop loin.

Xlij BIOGRAPHIE

« Il ne iàut jamais rougir d'aller à Técote , eût-

« on l'âge de Matussalem Je vous renouvelle

c ma reconnaissance. »

Condorcet successeur de Grandjean de Fouchy comme secrétaire de V Académie des sciences. Appréciation de ses Éloges des académiciens.

Fontenelle avait jeté tant d'iéclat sur la place de' secrétaire de l'Académie des sciences , qu'à sa mort personne ne voulut lui succéder. Après bien des sollicitations, Mairan consentit à remplir provisoirement ces fonctions, pour laisser à la compagnie savante le temps de faire un choix dont elle n'eût pas après coupa se repentir. On comprit enfin que ie seul moyen d'éviter toute comparaison écrasante, serait de donner au neveu de Corneille un successeur résigné à ne pas l'imiter, et qui put désarmer la critique par son extrême modestie. C'est dans ces circonstances qu'en 1743 Grandjean de Fouchy devint l'organe officiel de l'ancienne Académie.

Fouchy occupait cette place depuis plus de trente années, lorsque Condorcet entra dans la compagnie savante. Les infirmités du secré-

DE GO!fiX>RCRT. xHîj

taire perpétuel, son âge, lai faisaient désirer d'aToir un collaborateur, et il jeta les yeux sur son plus jeune confrère. C'était créer une sorte de survivance. Cela révolta la portion de l'Académie qui s'associait ordinairement aux inspirations de Buffon. Les amis de d'Alembert ne montrèrent pas moins d'ardeur en sens inverse. Il est rare que des principes abstraits passionnent les hommes à ce degré; aussi, pour tout le monde, ia question bien posée était celleci ; Le successeur de Fontenelle s'appellera-t-il Bailly ou Condorcet ?

Entre de tels concurrents la lutte ne pouvait manquer d'être noble et loyale, en ce qui dépendait seulement d'eux. Condorcet, toute sa vie profondément modeste , crut qu'il avait à doDuer la mesure de son expérience , de son habileté dans l'art d'écrire, et se mit à composer des éloges académiques.

Les règlements de 1699 imposaient au secré^ taire perpétuel l'obligation de payer un tribut de regrets à la mémoire des académiciens que la mort moissonnait. Telle est l'origine de tant

xliv BIOGRAPHIE

de biographies souvent éloquentes, toujours ingénieuses , que Fontenelle a laissées et qui se rapportent toutes à l'intervalle compris entre la dernière année du XVII* siècle et 1740. L'homme amoureux de sa tranquillité fait ce que le devoir lui prescrit, et jamais davantage. C'est dire que Fontenelle se garda bien de remonter , dans les annales de la compagnie, au delà du moment de son entrée en fonctions. L'admirable collection qu'il nous a laissée, présentait ainsi une lacune de trente- trois ans. Les académiciens décédés entre 1666 et 1699 n'avaient point eu de biographies. C'est dans ce tiers de siècle que Condorcet trouva les sujets de ce qu'il appelait ses exercices, et parmi eux, des savants tels que Huygens, Roberval, Picard, Mariotte, Perrault, Roëmer, etc.

Ces premiers éloges sont écrits avec une connaissance parfaite des matières traitées par les académiciens, et d'un style simple, clair, précis. Condorcet disait en les adressant à Turgot : a Si j'avais pu y mettre un peu de clinc quant , ils seraient plus à la mode ; mais la ce nature m'a refusé le talent de rassembler des a mots , l'un de l'autre étonnés, hurlant d'effroi

DE CONDORCET. xlv

< de se voir accouplés. Je m'humilie devant c ceux qu'elle a mieux traités que moi. ^

Condorcet se trompait en montrant tant de défiance pour un travail qui lui donna dans l'Académie une imposante majorité, et dont Voltaire, d'Âlembert et Lagrange ne parlaient jamais qu'avec une grande estime.

Le 9 avril 1 778 , d'Âlembert écrivait à Lagrange : «c Condorcet méritait bien la survic vance de la place de secrétaire , par les ex- « cellents éloges qu'il vient de publier, des

c académiciens morts depuis 1699 Ils ont eu

« ici un succès unanime. »

c Cet ouvrage , disait Voltaire à la date du c l'^mars 177^9 ^st un monument bien pré- < deux. Vous paraissez partout le maître de c ceux dont vous parlez , mais un maître doux c et modeste. C'est un roi qui fait l'histoire de « ses sujets. »

Un pareil suffrage assignait aux premiers essais de Condorcet, sous le double rapport du fond et de la forme , un rang d'où la malveillance a vainement tenté de les faire descendre. Condorcet était à peine entré en relation avec M. de Fouchy, qu'il en reçut la mission d'écrire

Xlvj BIOGRAPHIE

plusieurs éloges, entre autres celui du géomètre Fontaine, mort te 21 août 1771. Des difficultés imprévues vinrent aussitôt l'assaillir. Lorsque Condorcet traçait les biographies des premiers membres de l'Académie des sciences, un siècle avait mis toutes choses à leur véritable place : personnes, travaux et découvertes; alors, il ne s'agissait guère, pour l'écrivain, que de promulguer, en termes plus ou moins heureux, les arrêts irrévocables et déjà connus de la postérité.

Dorénavant il allait se trouver aux prises avec les exigences presque toujours aveugles des familles, avec des susceptibilités contemporaines, quelquefois amies, habituellement rivales; enfin , avec des opinions basées sur des préjugés et des haines personnelles, autant dire avec ce qu'il y a dans le monde intellectuel de plus difficile à déraciner.

Je soupçonne que Condorcet s'exagéra outre mesure les embarras, assurément réels, dont je viens de donner l'aperçu. Je suis^ du moins, certain que la composition de son premier éloge d'un académicien contemporain fut extrêmement laborieuse. Dans la correspondance avec Turgot, je le vois déjà très -occupé de

DE CONDORCET. xlvij

Fontaine vers le milieu de 1772. Au commencement de septembre , il adressait à l'illustre intendant une première copie de son travail. Le même éloge retouché, remanié reprenait un an plus tard, en septembre 1773, le chemin de Limoges.

Ce fut, on doit en convenir, pour un écrit de viiigt^cinq pages in-8^, biçn du temps, de Thésitation , du scrupule. Du moins, la maxime deBoileau n'avait pas été cette fois infructueuse. D'Alenibert, écrivant à Lagrange, appelait Téloge de Fontaine un chef-d'œuvre. Voltaire disait dans une lettre du a4 décembre 1778 : ff Vous m'avez fait passer. Monsieur, une demi*-

< heure bien agréable Vous avez embelli la

< sécheresse du sujet , par une morale noble et

< profonde qui enchantera tous les honnêtes

ff gens.... Si vous avez besoin de votre copie,

< je vous la renverrai en vous demandant la « |>ermission d'en faire une pour moi. »

Voltaire demandant, pour son usage person* nel, la permission de copier l'éloge de Fontaine ! connait-on un hommage au-dessus de celui-là ?

A l'éloge de Fontaine succéda celui non moins piquant, non moins ingénieux, non

xlviij BIOGRAPHIE

moÎDS philosophique de la Condamine. L'Academie et le public le reçurent avec des applaudissements unanimes.

Enfin , avec les seules exceptions des années 1775 et 1776, pendant lesquelles l'Académie n'éprouva aucune perte , le secrétaire eut à pourvoir annuellement, jusqu'en 1788, à trois, à quatre, et même à huit compositions analogues.

Le style de ces derniers éloges de Gondorcet est grave et noble. On n'y aperçoit aucune trace de manière, de recherche; aucun désir de faire effet par l'expression ; de couvrir sous la pompe, sous la bizarrerie du langage, la faiblesse, la fausseté de la pensée.

Notre confrère résista avec d'autant plus d'assurance à l'invasion du mauvais goût^ à la confusion des genres, aux tendances dithyrambiques dont une certaine école commençait à faire l'essai, que Voltaire l'encourageait, qu'il lui écrivait de Ferney, à la date du 18 juillet 1 774 : <c C'est sans doute un malheur d'être né « dans un siècle dégoûté; mais, que voulez- <c vous : le public est à table depuis quatre- <c vingts ans; il boit de mauvaise eau-de-vie (c sur la fin du repas. »

DE CONDORCET. xlix

Cest aujourd'hui chose assez généralement convenue, et propagée par oui - dire , que Gon* dorcet manque , dans ses éloges , de force y de chaleur, d'élégance , de sensibilité. J'oserai ne pas être de cet avis , sans même trop m'effrayer de mon isolement.

Que répondraient, en eiTet , ceux qui parlent de manque de force, si je leur citais ce portrait des académiciens, heureusement très-peu nombreux, dont les noms se sont trouvés mêlés à des brigues sourdes :

« De pareilles brigues ont toujours été l'ouc vrage de ces hommes que poursuit le senti-

< ment de leur impuissance; qui cherchent à

< faire du bruit , parce qu'ils ne peuvent mé-

< riter la gloire ; qui , n'ayant aucun droit à la

< r^utation, voudraient détruire toute repu-

< tation méritée, et fatiguent, par de petites ^ méchancetés^ l'homme de génie qui les acc cable du poids de sa renommée, i»

J'oserai renvoyer les critiques qui ont reproché à Condorcet de manquer de sensibilité, aux passages suivants de l'éloge inédit des pères Jacquier et le Seur :

« Leur amitié n'était pas de ces ami-

1 BIOGRAPHI£

c tiés vulgaires que fait naître la conformité des a goûts et des intérêts. La leur devait son oria gine à un attrait naturel et irrésistible. Dans a ces amitiés profondes et délicieuses, chacun a souffre toutes les souffrances de son ami , et (c sent tous ses plaisirs. On n'éprouve pas un c sentiment, on n'a pas une pensée où son ami c ne soit mêlé ; et si on s'aperçoit qu'on n'est a pas un avec lui^ c'est uniquement par la préféa rence qu'on lui donne sur soi-même. Cet ami ce n'est pas un homme que l'on aime, que l'on a préfère aux autres hommes; c'est un être à ce part et à qui rien ne ressemble : ce ne sont c ni ses qualités , ni ses vertus qu'on aime en « lui, puisqu'un autre aurais pu les avoir et ce qu'on ne l'aurait pas aimé de même; c'est lui ce qu'on aime, et parce que c'est lui. Ceux qui cr 11,'ont point goûté ce sentiment peuvent seuls ce nier qu'il existe; il faut les plaindre. . . .

ce Dès l'instant où ils se furent

(S, rencontrés à Rome , tout fut commun entre ce eux : peines, plaisirs, travaux, la gloire même, ce celui de tous les biens peut-être qu'il est plus œ rare que deux hommes aient partagé de bonne

DE CONOORGET. Ij

c foi. Cependant, chacun d'eux publia à part c quelques morceaux, mais peu importants ^ et « qui, selon le jugement de celui à qui ils apc partenaient, n'auraient pas mérité de paraître < avec le nom de son ami. Ils voulurent qu'il y « eût dans les places qu'ils occupaient une égac lité parfaite; si l'un des deux obtenait une « distinction , il ne songeait plus qu'à procurer « à son ami une distinction égale. Un jour, dans « un besoin d'argenty le père le Seur s'adressa à « an autre qu'à son ami^ Le père Jacquier lui c en fit des' reproches : Je savais que - vous n!en « aviez pas, lui dit le* père le Seur,. et vous en c auriez emprunté pour moi à Id imême perc sonne. » -. ^ • •- • . v< •

. .' c Le père Jacquier eut le c malheur de survivre à son ami. Le père le c Seur succomba à ses infirmités en 1 770. Deux c jour» avant de mourir , il .paraissait avoir « perdu toute conimissance. a Me reconnaisse?)- < vous? B^ lui dit le père Jacquier, peu d'instante avant sa > mort. « Oui , répondît le mouc rant ; vous êtes celui avec qui je viens de <c résoudre une équation très-difficile. » Ainsi

Hj BIOGRAPHIE

tf au milieu de la destruction de ses organes , il a n'avait pas oublié quels furent les objets de a ses études, et il se rappelait un ami avec qui a tout lui avait été commun.

« Le père Jacquier fut arraché des bras de son a ami mourant, par des amis qui , pour me sera vir des expressions du père Jacquier lui- « même, ne voulaient pas awir à les regretter <c tous deux.

« Il a repris une chaire que sa santé l'avait « obligé de quitter. Moins occupé de prolonger «c des jours que l'amitié ne console plus, il veut ce du moins les remplir par des travaux utiles, a et suspendre le sentiment d'une douleur dont « rien ne peut le guérir. Il sait qu'il ne faut pas tf ajouter le poids du temps à celui du malheur, « et que, pour les âmes qui souffrent, le loisir « est la plus cruelle des tortures. »

L'appréciation que Gondorcet a donnée des mérites divers de la Gondamine pourrait , si je ne me trompe , être placée sans désavantage , à côté de l'éloquente allocution que Buflbn adressait à l'illustre voyageur, le jour de sa réception à l'Académie française. Elle soutien-

DE CONDORCET. liij

df ait aussi le parallèle avec tout ce que l'éloge du même académicien, prononcé par Tabbé

Delille , son successeur, renferme de plus élégant.

Les compositions biographiques de Condorcet brillent par ce qui devait naturellement en faire Tessence. L'histoire de Tesprit humain y est envisagée de très-haut. Dans le choix des détail&y l'auteur a constamment en vue l'instroction et l'utilité, plus encore que l'agrément. Sans trahir la vérité dont les prérogatives doi« vent primer tout autre intérêt, toute autre considération, Condorcet est sans cesse dominé par cette pensée , que la dignité du savant se confond , à un certain degré, avec celle de la science ; que les applaudissements accordés à la peinture spirituelle de tel ou tel ridicule, sont de pauvres dédommagements du tort, pour léger qu'il soit, qu'on a pu faire à la plus modeste branche des connaissances humaines.

On a trop attendu de Monsieur plus que FonteneUe^ comme Voltaire appelait notre confrère sur l'adresse de plusieurs lettres inédites que j'ai dans les mains , en espérant trouver dans ses éloges des chapitres complètement rédigés

liv BIOGRAPHIE

d'une future histoire des soienees. Gondorcet ne commit pas la faute de présenter à son auditoire des aliments trop savoureux , des aliments qui n'auraient pas été acceptés.

Notre ancien secrétaire se distingue, surtout, par la plus éclatante impartialité, par les pensées philosophiques et dHin intérêt ^néral qu'il jette à pleines mains au milieu des plus simples circonstances biographiques; par son abnégation constante de tout ressentiment personnel , de tout esprit de coterie , de toute pensée d'amour - propre. Gondorcet caractérisait aussi bien ses propres ouvrages que ceux de Franklin , qtiand il disait de ces derniers : « On <c y chercherait vainement une ligne qu'on a puisse le soupçonner d'avoir écrite pour sa «c gloire. j>

La longue carrière de Franklin elle-même n'offre certainement pas un trait de modestie plus franc, plus net, plus explicite que celui qui est contenu dans ce passage de l'éloge de Fontaine : <c J'ai cru un moment , disait ce géomè- <c tre, qu'un jeune homme avec qui on m'avait (c mis en* relation valait mieux que moi ; j'en ce étais jaloux, mais il m'a rassuré depuis. »

DE CONDORCET. Iv

Le jeune homme en question , ajoute Gondorcety est Fauteur de cet éloge.

La secte toujours si nombreuse et si active des envieux que la concorde importune , reçut un jour, par la boudbe de Fontenelle, une leçon de bon sens, de sagesse dont malheureusement elle a peu profité. La première édition du Siècle de Louis XIV venait de paraître. C'était une trop belle occasion d'irriter deux grands hommes Tun contre l'autre, pour qu'on négligeât d en profiter. « Gomment suis^je donc traité « dans cet ouvrage ^ demanda Fontenelle. — c Voltaire, répondit-on, commence par déclarer

< que vous êtes le seul personnage vivant pour « lequel il se soit écarté de la loi qu'il s'était « fSûte de ne parler que des morts. — Je n'en

< veux pas savoir davantage, repartit le secré^ c taire de l'Académie. Quelque chose que Vol-

< taire ait pu ajouter, je dois être content. » Malgré quelques légères critiques, l'immortel

auteur de l'histoire naturelle, Buffbn, n'auraitil pas de même été content , s'il eût pu entendre ces magnifiques appréciations de son éloquaice, sorties de la plume de G)ndorcet ! « Des traits qui semblent échapper à Buffbn ,

Ivj BIOGRAPHIE

« caractérisent la sensibilité et la fierté de son a âme; mais elle parait toujours dominée par a une raison supérieure; on croit, pour ainsi c dire, converser avec une pure intelUgenee, <K qui n'aurait de la sensibilité .humaine que ce « qu'il en faut pour se faire entendre de nous

a et intéresser notre faiblesse La postérité

a placera les ouvrages du grand naturaliste à « côté des dialogues du disciple de Socrate et a des entretiens du philosophe deTusculum

<c M. de Buffon, plus varié, plus brillant, plus a prodigue d'images que les deux grands natua ralistes. de la Grèce et de Rome, joint la faa cilité à l'énergie , les grâces à la majesté. Sa « philosophie, avec un caractère moins proa nonce, est plus vraie et moins affligeante, a Âristote semble n'avoir écrit que pour les sacc vants, Pline pour les philosophes, M. de Bufa fon pour tous les hommes éclairés. »

Après cette citation , je le demande , ferai-je tort à Condorcet si j'avoue que Buffbn ne lui témoigna jamais aucune bienveillance ; qu'il fut le protecteur le plus actif de ses concurrents pour la place de secrétaire perpétuel de l'Aca* demie des sciences, et pour celle de membre de

D£ GONDORCET. Ivij

l'Académie française ; que l'idée vivement soutenue auprès des ministres de Louis XVI, d'une censure académique qui eût sans cesse entravé dans sa marche Fhistorien de nos travaux, appartenait à BufTon ; que d'Alembert enfin, lorsqu'il mandait à Lagrange, en date du i5 avril 1 775 : c Nous essuyons à l'Académie des scien- «t oes<, M. Condorcet et moi, des tracasseries « qui nous dégoûtent de toute étude sérieuse , » désignait catégoriquement l'illustre naturaliste. Ces divisions déplorables, sur lesquelles je n entends, au surplus, émettre aucune opinion, nous ont été révélées par la correspondance de la Harpe et une foule de pièces inédites ; mais on eu chercherait vainement des traces, et cette remarque a bien son prix, dans les éloges du loyal secrétaire de l'ancienne Académie.

Fontenelle a laissé quelques lacunes dans ses éloges des académiciens morts de 1 699 à 1 740. Est-ce à dessein ? On serait tenté de le croire en remarquant parmi les noms oubliés ceux du duc d'Escalonue, du fameux Law et du père Gouye. it ne léguerai pas, en ce qui concerne Condorcet, un pareil doute à nos successeurs. S'il ne fit point réloge du duc de la Vrillière, c'est

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qu'à ses yeux, le titre d'honoraire de l'Académie n'avait pas eu le privilège de rendre honorable le ministre qui, toute sa vie, s'était fait un jeu cruel et scandaleux des lettres de cachet. Des amis timides calculaient*ils avec inquiétude le danger d'irriter M. de Maurepas , premier ministre et beau-frère de M. de la Vrillière , Condorcet répondait : <c Aimeriez-^vous mieux que je ce fusse persécuté pour une sottise que pour une « chose juste et morale ? Songez-y bien , d'aîlcc leurs : on me pardonnera plus facilement « mon silence que mes paroles, car je suis bien <c résolu à ne point trahir la vérité. »

L'homme qui agit ainsi , Messieurs , court le risque de troubler sa vie, mais il honore les sciences et les lettres.

DE GONDORCET. lix

Étage de Michel de UHSpitaL Lettre dun théob^ien à l'auteur du Dictionnaire des trois iièoks. Lettre dun laboureur de Picardie à M. Necker, prohibitif. Réflexions sur le commerce des blés. Nouvelle édition des Pensées de Pascal. Entrée de Condorcet à F Académie française.

Nous avons suivi pas à pas, jusqu'ici, le géomètre, le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. Maintenaot nous verrons notre confrère se jeter dans la polémique ardente des partis littéraires et philosophiques. Plusieurs fois il y paraîtra sans se nommer, pour ne pas augmenter, disait-il, les ennemis de sa cause de tous les ennemis de sa personne.

Condorcet était déjà secrétaire en titre de notre compagnie, lorsque l'Académie française mit au concours Téloge de Michel de l'Hôpital. Entraîné par là beauté, par la grandeur du sujet, notre confrère se jeta étourdiment dans la lice, comme aurait pu le faire un jeune homme sans antécédents connus, sans réputation acquise. I! n'obtint pas le prix. On accorda la

Ix BIOGRAPHIB

préférence à la pièce, aujourd'hui complètement oubliée , de l'abbé Rémi.

Il m'a été donné de retrouver quelques-unes des causes qui amenèrent cet échec. Peut-être méritent-elles de nous arrêter un instant.

Que désirait l'Académie française en proposant l'éloge de l'Hôpital pour sujet de prix ? Un aperçu sur les œuvres littéraires de l'illustre chancelier, une appréciation générale de' ses actes politiques et administratifs; un hommage à sa mémoire, écrit d'un style noble et soutenu. Aujourd'hui , ce genre de composition est peu goûté du public; aussi on se hasarderait presque à qualifier de discours à effet, d'amplification, ce que voulait la célèbre assemblée.

Ce n'est pas ainsi que^Gondorcet envisagera le thème qu'on lui présente. Dans son esprit, l'utilité prime tout autre genre de mérite. La vie de l'Hôpital lui semble pouvoir être offerte en exemple a à ceux qui, se trouvant placés dans (c des circonstances difficiles, auraient à choisir (c entre leur repos et le bonheur public. » 11 n'hésite plus , c'est la vie de l'Hôpital qu'il écrira.

La vie de l'Hôpital 1 mais c'est l'histoire d'un

DE CONOORCET. Ixj

siècle affreux, d'une longue suite de concussions éhontees, de désordres, d'événements barbares, d'actes cruels d'intolérance^ de fanatisme. Le cadre devient immense ; il ne dépasse, toutefois, ni les forces, ni le savoir, ni le zèle de l'écrivain.

Dans son bel ouvrage , Gondorcet nous montre d'abord l'Hôpital en Italie, chez le connétable de Bourbon, au parlement et au concile de Bologne. On le voit ensuite à la tète des finances. Plus tard , c'est le chancelier , le ministre , l'homme d'État, dont les actes se déroulent de* vant le lecteur.

Une vie si pleine, si glorieuse, ne pouvait être convenablement appréciée dans un écrit de soixante minutes de lecture , comme le demandait l'Académie. Aussi, Gondorcet ne tint aucun compte de la prescription : son éloge avait trois fois plus d'étendue que ne le voulait le programme. La mise hors de concours était donc pour notre confrère un événement prévu. Je ne pense pas que nous devions nous montrer aussi faciles au sujet des critiques que l'ouvrage fit naître dans l'aréopage littéraire, et dont l'auteur du Lycée a conservé divers échantillons. Suivant la Harpe, le style àe l'éloge de l'Hô-

Ixij BIOGBAPHIE

pital manque de nombre. Le reproche me pa* raîtrait plus grave si on avait dit, si surtout on avait pu dire : Le style manque de trait, de nerf et de correction ; les idées n'ont ni nouveauté ni profondeur. Il est vrai qu'en ce cas la réfutation eût été très-facile, et qu'elle se serait réduite à de courtes citations ; à celles*ci , par exemple :

« Si Bertrandi ( garde des sceaux d'Henri II ) «c a échappé à rèxécràtion des siècles suivants, «t c'est que, toujours vil au sein de la pnîssandé^ « toujours subalterne , même en occupant les c premières places, il fut trop petit pour attn*er «les regards.

a Tous les citoyens pleàraient la* ruine de « leur patrie; l'Hôpital seul eépérait encore* Ja- « mais l'espérance n'abandonne les grandes pas- <c sions. L'amour du bien public était ehei^ le « chancelier une passion véritable; il en avait <c tous les caractères , même les illusiom. L'Hô- « pital jugeait les obstacles, mais il sentait ses <c forces. » ' f. -. .

Le style a de l'obscurité! C'est, ce me semble, un devoir rigoureux de formuler de pareilles critiques avec' une incontestable clarté; or, je

DE GONDOaCBT. Ixîij

ne sais ce que la Harpe ^itend par des & phrases qui se redoublent les unes dans les autres. » Je le comprends parfaitement, au contraire, lorsqu'il nous dit : « Le ton ( de Condorcet ) est « souvent au-dessous d'une narration noble. Il c parle à'échalas carrés, de bâches et de petits épatés dans l'éloge d'un chancelier : Bossuet en c aurait été un peu étonné. »

Nous devons nous persuader ici« par esprit de corps, que la remarque de la Harpe n'exerça pas d'influence sur la décision de l'Académie. Savez-vous, en efïet, où figurent les termes que TOUS venez d'entendre; ces termes dont le critique se montre si indigné, que, par voie de contraste, ils reportent ses idées sur l'éloquence majestueuse de l'aigle de Meaux? C'est dans une citation, dans une note où Condorcet si* gnale avec raison les étranges , disons mieux , les déplorables règlements que le système pr(h hibitif inspira jadis à l'esprit, cependant, si droit, si élevé, de Michel de l'Hôpital.

Oui, Messieurs, le fait est vrai : le vertueux chancelier défendit de crier des petits pâtés dans les rues, et cela, il faut bien l'avouer, car ses expressions n'admettent pas d'équivoque.

Ixiv BIOGRAPHIE

pour ne pas exposer les pâtissiers à Yoisiçeté, et le public à des indigestions. Qu'on en rie aujourd'hui, qu'on s'en étonne tant qu'on voudra, les bûches et les échalas carrés n'en étaient pas moins proscrits. Les lois de l'époque allaient jusqu'à déterminer la forme des hauts -déchausse et des vertugadins. De telles citations montrent clairement à quel point les hommes de génie eux-mêmes subissent l'influence de leur siècle; mais je ne saurais, en vérité, à quelle influence Condorcet aurait obéi, s'il eût substitué des périphrases aux expressions techniques que l'Hôpital , de sa main de poète , consigna dans les lois; s'il avait essayé du style descriptif à propos de vertugadins, d'échalas et de petits pâtés.

Voltaire, en tous cas, était loin de s'associer aux demandes, aux désirs de la Harpe et de ses confrères; car, le 3 octobre 1777 , il mandait à M. de Vaines : « Je viens de lire avec une ex- <c tréme satisfaction, le l'Hôpital de M. de Gon-c dorcet : tout ce qu'il fait est marqué au coin a d'un homme supérieur. »

Je trouve ces paroles, non moins significatives, dans une lettre inédite de Franklin :« J^ai

DE CONDORGET. IXV

R lu avec le plus grand plaisir votre excellent c éloge de l'HôpitaL Je savais déjà que vous € étiez un grand mathématicien ; maintenant, je « vous considère comme un des premiers hom- « mes d'État de l'Europe. »

De pareils suffrages ont la valeur d'une décision académique.

« La Lettre d'ii/^ théologien à l'auteur du < Dictionnaire des trois siècles , est un des écrits c les plus piquants qu'on ait publiés depuis c quelques années. Cette brochure, sans nom c d'auteur, a été attribuée, généralement, à € l'illustre patriarche de Ferney . Jamais il n'a c été trouvé plus gai dans sa critique et plus « malignement bonhomme, d

C'est en ces termes qu'une correspondance privée devenue depuis publique et célèbre, annonçait, en 1 774} l'apparition de l'opuscule anonyine de Condorcet.

Voltaire, à qui le secret n'avait pas été divulgue, écrivait à notre confrère, le ao août 1774 *• « Il y a dans la Lettre dun théologien des plai- « sauteries et des morceaux d'éloquence dignes « de Pascal. » Le patriarche prouvait ensuite

IxVJ BIOGRAPHIE

sans peine que, malgré le bruit public, Fabbé de Vois^non ne pouvait être lauteur d^une pièce si remarquable. Quant à lui , Voltaire , il espé* rait échapper au soupçon, car la lettre sup|)osait des connaissances mathématiques profondes, et, ajoutait-il: «Depuis les injustices que a j'essuyai sur les éléments de Newton, j'ai re- « nonce , il y a quarante ans , à ce genre d'étu- <c des« »

Les hardiesses de la Lettre d*iui théologien causèrent à Voltaire de très-vives inquiétudes. Il s'en expliquait avec tout le monde. Je ne veux pas, disait-il, à quatre-vingt-trois ans mourir ailleurs que dans mon lit. En écrivant à M. d^Ar* gental(i7 août 1774)9 il caractérisait ainsi l'auteur de l'opuscule : a On ne peut être, ni plu» « éloquent , ni plus maladroit. Cet ouvrage , <x aussi dangereux qu'admirable, armera sans (( doute les ennemis de la philosophie... Je ne « veux ni de la gloire d'avoir fait la Lettre d'un 0 théologien, ni du châtiment qui la suivra... Je <c suis fâché qu'on ait gâté une si bonne cause , (i en la défendant avec tant d'esprit. » Ailleurs y Voltaire s'écriait : « Fallait-il donc se permettre <r de publier un ouvrage aussi audacieux, quand

DE CONDORCET. Ixvij

oc on ne commandait pas à deux cent mille sol- € dats. » Il déclarait , enfin y à toute occasion , sous toutes les formes, ne pas être Tauteur de la Lettre du théologien; mais, qu'on le remarque bien , c'était toujours dans un besoin de repos, dans la crainte de persécutions ; jamais dans un intérêt d'amour-propre.

Voyez, au contraire, si , lorsque M. de Tressan attribuait, très-imprudemment, à Voltaire Fépître médiocre d'un prétendu cheyalier de Morton, Écossais, le patriarche ne réclamait pas à la fois, et avec une égale vigueur, dans l'intérêt de l'homme et dans celui du poète : 4 Je suis , c écrivait-il à Gondorcet, le Marphorio à qui

c Ton attribue toutes les pasquinades Je ne

«fais pas des vers tds que ceux-ci;... tels que

tt ceux-là; c'est une honte de me les attri-

c buer. Je me déciderai à prouver par écrit que cma prétendue épître ne vaut pas grand'a chose. »

Rien de semblable^ je le répète, ne se remarque dans les plaintes de Voltaire sur la Lettre d'un théologien. La paternité qu'on lui impute le contrarie vivement, mais c'est seulement à cause des tracasseries qui peuvent en être la

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suite. Nulle part il ne dit, nulle part il n'insinue même que les suppositions du public aient blessé rhomme de lettres.

Je livre ces réflexions à tous ceux qui , dans leur aveugle passion, ont refusé à Condorcet de la finesse , de la gaieté , du style.

Dans la société de d'Âlembert , notre ancien confrère était devenu géomètre. Turgot lui inspira à son tour le goiit de l'économie sociale. Leurs idées, leurs espérances, leurs sentiments s'étaient complètement identifiés. Il serait vraiment impossible de citer un seul point d'une science, si ouverte aujourd'hui à la controverse, sur lequel Turgot et Condorcet aient différé, même par d'imperceptibles nuances.

Ils étaient persuadés l'un et l'autre qu'en matière de commerce, « une liberté entière et ab- <c solue est la seule loi utile et même juste; » ils croyaient que «la protection accordée à un <c genre particulier d'industrie nuit à leur en- « semble; »... que les précautions minutieuses dont les législateurs avaient cru devoir surcharger leurs règlements , fruits de la timidité et de l'ignorance, étaient, sans compensation aucune.

DE CONDORCET. Ixix

la source de gènes, de vexations intolérables et de pertes réelles.

Turgot et Condorcet s*unirent plus étroite^ ment encore, si j'ose dire , sur la question spéciale du commerce des grains. I1& soutinrent que rentière liberté de ce commerce était également utile aux propriétaires, aux cultivateurs^ aux consommateurs, aux salariés; que d'aucune autre manière on ne pouvait réparer TefTet des disettes locales, faire baisser les prix moyens et diminuer l'échelle des variations, objet plus important encore, car les prix moyens servent à régler les salaires des ouvriers. Si ces principes rigoureux étaient une invitation formelle à ne jamais céder aux clameurs désordonnées, aux préjugés populaires, d'une autre part, les deux économistes proclamaient hautement que , dans les temps de disette , le gouvernement doit des secours aux pauvres. Ces secours, ils ne voulaient pas les accorder en aveugle : ils auraient été le prix d'un travail.

Turgot et son ami professaient la maxime qu'il existe pour tous les hommes, des droits naturels qu'aucune loi ne peut légitime/nent leur enlever. Parmi ces droits imprescriptibles ,

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