LUCQUES
Monsieur le Marquis, permettez-moi de vous remercier de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à M.Lévesque. Il vous en a témoigné sa reconnaissance dans une lettre dont M. le baron de Goltz s'est chargé. Il a eu en même temps l'honneur d'écrire au roi. Il se mettra en marche aussitôt que la saison sera deve* nue supportable. J'espère que vous en serez content. C'est un homme d'un bon esprit et qui a beaucoup d'instruction en plus d'un genre.
Vous avez la bonté de croire que je pourrais travailler avec quelque utilité sur l'arithmétique politique. C'est à présent l'objet presque unique de mes recherches. Je compte publier cette année un petit ouvrage sur l'application du calcul aux questions de droit. Je crois devoir donner encore quelques morceaux séparés avant d'entreprendre un ouvrage élé-
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mentaire et méthodique sur cette science, qui n'exisle que par fragments. Je pense depuis longtemps, comme vous, que les princes poun'aient tirer un parti trèsavantageux de la noblesse instruite qui existe dans leurs Etats.
C'était aussi Topinion de M. Turgot. 11 voyait avec peine qu'en France, par exemple, les places d'administration du second ordre ne pussent être remplies que par des maîtres des requêtes^ qui sont en trèspetit nombre, qui achètent leurs chaires, ce qui suppose des gens pris au hasard et des commis qui , n'ayant pas reçu la même éducation que les ministres, n'ayant pas vécu dans les mêmes sociétés, ne sont pas connus de ceux qui les emploient. Il en résulte encore un autre mal : c'est que l'homme de la cour qui parvient au ministère n'a pu s'instruire de sou métier en travaillant en second dans les bureaux , et se trouve par là dans une dépendance presque absolue de ses commis.
J'espère que l'afTaire de M. Dupuis s'arrangera dans le courant de cet été , si le roi veut bien lui conserver les mêmes bontés. M. de Fresne, qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre , s'est chargé d'un exemplaire des ouvrages de M. Dupuis, qu'il doit vous présenter. C'est le petit-fils du chancelier d'Aguesseau, à qui il n'a manqué qu'un peu de phi* losophie pour être un de nos plus grands hommes, et qui a laissé une mémoire si respectée. Le petitfils est plus philosophe que son grand-père, et nous le comptons dans le petit nombre des jeunes magistrats qui nous donnent, pour l'avenir, l'espérance de
GORIU£SPONDANC£ GÉNÉRALE. 'i^'J
quelques réformes utiles dans les lois ou dans TadaÛDistratioD.
On imprime actuellemenl en Hollande une vie de M. Tui^ot dont je suis l'auteur; si elle vient jusqu'à vous, je la recommande à votre indulgence. Vous pourrez voir aussi cette année un moyen de payer les dettes de la France , trouvé dans les papiers de Teu M. Damilaville; mais je vous prie de ne point me parler de ces bagatelles dans les lettres qui vont par la poste. Nous sommes dans un pays où il faut se cacher pour dire la vérité, moitié par prudence, moitié pour Tinléret même de la vérité.
Daignez agréer les assurances de mon inviolable et respectueux dévouement.
M. de Fresne s'est intéressé à l'affaire de M. Dupuis, dont il aura l'honneur de vous parler en détail.
a». CONDORCET A M***.
Monsieur, vous vous doutez bien que je ne me soucie d'aucun titre; mais je n'approuve pas les motions que Ion fait pour les détruire; il doit être permis à tout le monde d'ajouter un sobriquet à son nom , et il n'importe qu'il soit placé avant ou après. Ne gênons en rien les actions privées qui ne blessent point le droit d'aulrui; les Américains nous en ont donné l'exemple : on ne voit aucun litre dans les actes émanés de la puissance publique; mais, dans les actes
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privés, prend et donne qui veut le litre d'esquire. Ce qu'on pourrait faire aujourd'hui (et cela ne serait pas sans utilité), ce serait d'établir pour les noms un système régulier , comme il y en avait un à Rome. Mais point de noms de baptême, parce que la théologie ne vaut pas mieux que la féodalité.
Je ne sais ce qu'on a pu vous dire de moi , mais je sais qu'une cabale qui cherche à rendre odieux ou suspects ceux qui ont le mieux servi la cause de la liberté, me fait l'honneur de me ranger dans celte classe. Si on vous a dit que je m'occupe des moyens d'établir deux chambres, c'est une grande bêtise; car je crois avoir arithmétiquement démontré que cet établissement est absurde; et quand on m'objecte la manière dont certains décrets passent à l'Assem* blée, je réponds qu'il y a vingt moyens d'assujettir MU corps unique à des formes qtii préservent de ces inconvénients. Je n'aurais même voulu de vefo roval que pour les objets sur lesquels le roi exerce un pouvoir dont l'usage ne peut être soumis à des règles précises, c'est-à-dire, suivant moi, pour la défense et les relations exiérieures seulement. La responsabilité peut bien empêcher que les ministres ne fassent la guerre en traîtres; mais elle n'empêchera jamais qu'ils ne fassent mollement une guerre qui leur déplaît.
Si on vous a dit que je regardais M. de La Fayette comme le plus sûr appui de notre liberté, on vous a dit la vérité. Mais comme, longtemps avant la révolution , j'étais le confident de tous ses projets pour la liberté; comme je connaissais de quel genre
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de gloire il était jaloux y de quelle espèce d'ambition il pouvait être susceptible , il m'esl impossible de sacrifier mon opinion à celle de gens qui y pendant que nous discutions les moyens d'arriver à la li* berté^ passaient leUr vie à solliciter des places. J'estime beaucoup tous ceux qui, avant la révolution , ont, comme M. de La Mettrie, prouvé qu'ils aimaient la liberté ; quant à ceux dont la passion date de l'année passée, qui soutenaient, il y a un an, les opinions qu'ils reprochent aujourd'hui comme des crimes, j'avoue qu'il m'est impossible de ne pas m'en défier, de ne pas .voir en eux des gens destinés à être toujours du parti qui leur offre le plus d'avantage. J'avoue encore que je ne puiâ estimer ceux des amis de la liberté qui, liés avec les planteurs, ou planteurs eux-mêmes, votent pour Ja conservation de la traite, et font refuser la parole aux gens qui défendent la cause de l'humanité; non plus que ceux qui veulent que les assemblées primaires soient permanentes à Paris, et ne le soient pas dans le reste de l'empire. Je me défie encore plus de ceux qui se plaisent dans le trouble , qui applaudissent aux violences^ qui cherchent à multiplier le nombre des mécontents par des rigueurs plus nuisibles qu'utiles. Les hommes qui ont des lumières et des talents n'ont pas besoin de tous ces moyens pour être quelque chose; ceux qui ont de Thumanité, de véritables vertus, ne voudraient pas les employer.
Voilà ma profession de foi. Est-ce là ce que voas appelez être un vrai jacobin ?
33o CORR£SPONDANCE GÉNÉRALE.
Agréez, je vous supplie, Monsieur, les assurances de mon inviolable attachement.
Signé : de Condorcet.