AU ROI DE POLOGNE
17 avril 1791.
Sire 9
Les preuves multipliées que Votre Majesté a données de son zèle éclairé pour tous les intérêts de l'humanité , ne me permettent pas de douter qu elle ne reçoive avec bonté l'ouvrage que je prends la liberté de lui offrir.
Les avantages qui résultent pour le commerce de l'établissement d'une mesure universelle, invariable, offrant partout des divisions correspondantes à Yéchelle arithmétique; la communication plus facile entre les différents peuples qui en serait la suite, ne sont pas 9 aux yeux de Votre Majesté, le seul bien que celte grande opération puisse produire. Elle en verra naître un plus important encore, une égalité plus grande entre les différentes classes, un moyen de placer au même niveau , dans un très-grand nombre de transactions de la vie commune, l'homme qui a pu recevoir une éducation, et celui dont le soin de sa subsistance a occupé l'existence entière. Ce dernier genre d'utilité doit surtout frapper un roi qui. placé dans un pays 011 d'anciens préjugés ont partagé l'espèce humaine en deux races d'hommes différentes, na rien négligé pour affaiblir celte distinc-
CORRESPONDANCE GliNEUALK. 33 I
tioD réprouvée par la nature el condamnée par la raison.
Vous daignerez y Sire, employer quelques-uns de vos moments à faire valoir auprès de la diète de Pologne les avantages de l'adoption générale du plan que l'Assemblée nationale de France a formé.
L'Europe voit aujourd'hui un spectacle nouveau dans l'histoire du monde : deux rois occupés de fonder sur les seuls principes de la justice naturelle, une constitution vraiment libre et renfermant en ellemême les germes de son perfectionnement. Aucun sacrifice d'autorité ou de prérogative ne leur a coûté dès qu'il leur a paru utile à des vues si grandes et si généreuses. On a vu souvent des rois élus prodiguer tous les artifices de la politique, tous les moyens de l'ambition pour assurer à leur famille un sceptre indépendant de la volonté publique ; il était réservé à Votre Majesté d'eu montrer, un occupé d'établir Ihérédité pour le seul intérêt du peuple, et donnant l'exemple du désintéressement le plus pur dans ce qui avait été avant lui le dernier terme de l'ambition humaine.
Je supplie Votre Majesté d'agréer l'hommage de la reconnaissance que je dois à toutes les marques d'intérêt et de bonté dont elle m'a comblé.
Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté le très-humble el très-obéissant serviteur.
Signé : Condorcet.
3'i^ CORRESPONDANCE GIBNÉRALE.