‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 166 sur 205 · LE JEUDI 31 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LE JEUDI 31 FÉVRIER

A la réception de M. le marquis de Gdndobget.

Messieurs y

L'honneur d'être admis parmi vous doit sans doute réveiller les illusions deTamour-propredans Thomme de lettres qui regarde cet honneur comme le prix de ses talents; mais une adoption si glorieuse ne peut exciter en moi que le sentiment de la reconnaissance. Je sais combien vos justes égards pour l'illustre compagnie qui m'a honoré du titre de son interprète, ont influé sur vos suffrages : en m'admettant dans vos assemblées particulières j vous avez voulu qu'il ne me manquât aucun moyen de répondre , d'une manière digne d'elle , à la confiance qu'elle daigne m'accorder.

J'aime à devoir vos bontés au même sentiment d'amour pour les sciences , qui vous fait décerner un éloge public à la mémoire du plus célèbre de mes prédécesseurs, dans une carrière où je marche si loin de lui. Vous avez cru qu'un philosophe qui , sans avoir enrichi les sciences d'aucune découverte,

SgO DISCOURS DE RÉCePTION

a contribué peut-être à leurs progrès autant que les génies les plus féconds, devait avoir part aux mêmes honneurs; et vous avez traité Fontenelle comme Descartes, parce que Fontenelle a rAi'du communes et populaires les vérités que Descartes n'avait révélées qu'aux sages.

Cette union entre les sciences et les lettres, dont vous cherchez , Messieurs , à resserrer les liens , est un des caractères qui devaient distinguer ce siècle, où , pour la première fois , le système général des principes de nos connaissances a été développé ; où la méthode de découvrir la vérité a été réduite en art , et , pour ainsi dire, en formules; où la raison a enfin reconnu la route qu'elle doit suivre, et saisi le fil qui l'empêchera de s'égarer. Ces vérités premières , ces méthodes répandues chez toutes les nations et portées dans les deux mondes , ne peuvent plus s'anéantir; le genre humain ne reverra plus ces alternatives d'obscurité et de lumière auxquelles on a cru longtemps que la nature l'avait éternellement condamné. Il n'est plus au pouvoir des hommes d'éteindre le flambeau allumé par le génie; et une révolution dans le globe pourrait seule y ramener les ténèbres.

Placés à cette heureuse époque, et témoins desder^ niers efforts de l'ignorance et de Terreur, nous avons vu la raison sortir victorieuse de cette lutte si longue, si pénible, et nous pouvons nous écrier enfin : Li vérité a vaincu ; le genre humain est sauvé ! Chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières à celles du siècle qui l'aura précédé; et ces progrès, que rien

A l'académie française. 391

désormais ne peut%rrêter dî suspendre , n'aut*ont d'autres bornes que celles de la durée de l'univers.

Cependant n'est-il pas un terme où les limites naturelles de notre esprit rendraient tout progrès impossible? Non, Messieurs : à mesure que les lumières s'accroissent, les méthodes d'instruire se perfectionnent ; l'esprit humain semble s'agrandir, et ses limites se reculer. Un jeune homme, au sortir de nos écoles, réunit plus de connaissances réelles que n'ont pu en acquérir, par de longs travaux , les plus grands génies, je ne dis pas de l'antiquité, mais même du dix-septième siècle. Des méthodes toujours plus étendues se succèdent, et rassemblent, dans un court espace, toutes les vérités dont la découverte avait occupé les hommes de génie d'un siècle entier. Dans tous les temps, l'esprit humain verra devant lui un espace toujours infini ; mais celui qu'à chaque instant il laisse derrière soi, celui qui le sépare des temps de son enfance, s'accroîtra sans cesse.

Toute découverte dans les sciences est un bienfait pour l'humanité ; aucun système de vérités n'est stérile. Nous avons recueilli le fruit des travaux de nos pères : gardons-nous de croire que ceux de nos contemporains puissent rester inutiles , et jouissons d'a«^ vance du bonheur qu'ils répandront un jour sur nos neveux, comme un père voit avec plaisir croître et s'élever l'arbre dont l'ombrage doit s'étendre sur sa postérité.

Il me serait facile de confirmer cette vérité.Témoin nécessaire du progrès des sciences, je vois chaque année, chaque mois, chaque jour, pour ainsi dire,

39^ DiSCOUAS DE RECEPTION

marques également par une déoDuverte nouvelle el par une invention utile. Ce spectacle, à la fois sublime et consolant, est devenu l'habitude de ma vie et une partie de mon bonheur. Ces sciences , presque créées de nos jours, dont l'objet est l'homme même , dont le but direct est le bonheur de l'homme, n'auront pas une marche moins sûre que celle des sciences physiques.; et cette idée si douce , que nos neveux nous surpasseront en sagesse comme en lumières, n'est plus une illusion.

En méditant sur la nature des sciences morales, on ne peut, en effet, s'empêcher de voir qu'appuyées comme les sciences physiques sur l'observation des faits , elles doivent suivre la même méthode , acquérir une langue également exacte et précise, atteindre au même degré de certitude. Tout serait égal entre elles pour un être qui, étranger à notre espèce, étudierait la société humaine comme nous étudions celle des castors ou des abeilles. Mais ici , l'obser^ vateur fait partie lui-même de la société qu'il obsene, et la vérité ne peut avoir que des juges ou prévenus ou séduits.

La marche des sciences morales sera donc plus lente que celle des sciences physiques ; et nous ne devons pas être étonnés si les principes sur lesquek elles sont établies ont besoin de forcer, pour aiusi dire , les esprits à les recevoir^ tandis qu'en physique ils courent au-devant des vérités , et souvent même des erreurs nouvelles. Mais pendant que , dans les sciences morales , l'opinion encore incertaine semble quelquefois retourner sur ses pas et s'attacher aux

A l'académie française. 393

mêmes erreurs qu'elle avait abjurées , les sages s'occupent loiu d'elle à enrichir par d'heureuses découvertes le système des connaissances humaines; la voix de la raison se fait entendre aux hommes éclairés; elle instruit les enfants dont les pères Tont méconnue, et elle assure le bonheur de la génération qui n'existe point encore.

Grâce à l'imprimerie j cet art conservateur de la raison humaine, un principe utile au bonheur public a-t-il été découvert^ il devient en un instant le patrimoine de toutes les nations. En vain s'obstinerait-on à rejeter une vérité nouvelle , déposée dans les livres : elle survit aux hommes qui l'ont dédaignée , et , dans le temps même où ils la croient anéantie, elle prépare en silence son empire sur les opinions.

Peut-être le progrès nécessaire des sciences physiques aurait-il suffi pour assurer le progrès des sciences morales, et nous préserver du retour de la barbarie.

L'union entre ces deux ordres de connaissances agrandit la sphère des sciences morales , et peut seule y donner aux faits cette exactitude , aux résultats cette précision , qui distinguent les vérités dignes d'entrer dans le système des sciences d'avec les simples aperçus de la raison. Elle rend à la fois les savants plus respectables, en rendant leurs spécula-^ tiens plus directement utiles; et les philosophes plus sages, en leur faisant prendre l'habitude de cette marche lente, mais assurée, à laquelle l'étude de la nature est assujettie, ^n leur apprenant à tout espérer

Page 1