‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 167 sur 205 · DISCOURS D£ RÉCEPTION · texte numérisé non relu

DISCOURS D£ RÉCEPTION

du temps y dont l'efTet infaillible est d'amener et les révolutions heureuses, et les grandes découvertes.

Mais puisqu'il est impossible de contester le progrès général de toutes les sciences , pourquoi une voix puissante s'élève-t-elle pour attaquer leur utilité? Depuis les temps les plus reculés, chaque siècle s'accuse d'être plus corrompu que ceux qui Font précédé. L'opinion que la nature humaine dégénère et se dégrade sans cesse, semble avoir été l'opinion commune de tous les âges du monde; elle ose encore se reproduire parmi nous, et, dans ce siècle même, l'éloquence a plus d'une fois employé, pour la défendre , son art et ses prestiges.

Parmi ces détracteurs de notre siècle dont il ne s'agit point ici d'approfondir ou de dévoiler les motifs, je m'adresserai seulement à ces hommes vertueux, qui méprisent le siècle où ils vivent, parce que leur âme est plus blessée du spectacle des maux qu'ils voient que du récit des maux passés, et qui s'irritent contre leurs contemporains par l'excès même de l'intérêt qu'ils prennent à leur bonheur : s'ils semblent prévoir des maux plus grands encore pour la postérité, c'est parla seule crainte qu'indocile aux leçons des sages, elle sache ne point prévenir le malheur qui la menace.

Je leur dirai : Ne m^accusez pas d'être insensible aux maux de l'humanité; je sais que ses blessures saignent encore; que, partout, le joug de l'ignorance pèse encore sur elle ; que , partout où l'homme de bien jette les yeux , le malheur et le crime viennent contrister sa vue et briser son cœur. L'igoo-

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i3Dce et Terreur respirent encore, il est vrai : mais ces monstres , les plus redoutables ennemis du bonheur de l'horomey traînent avec eux le trait mortel qui les a frappés , et leurs cris mêmes, qui vouseffi-ayent , ne font que prouver combien les coups qu'ils ont reçus étaient sûrs et terribles.

Vous nous croyez dégénérés, parce que Tauslérité de DOS pères a fait place à cette douceur qui se mêle à nos vertus comme à nos vices, et qui vous parait ressembler trop à la faiblesse ! Mais la vertu n'a besoin de s'élever au-dessus de la nature que lorsqu'elle lutte à la fois contre les passions et l'ignorance. Songez que les lumières rendent les vertus faciles; que l'amour du bien général, et même le courage de s'y dévouer, est, pour ainsi dire, l'état habituel de l'homme éclairé. Dans l'homme ignorant, la justice n'est qu'une passion incompatible peut-être avec la douceur; dans l'homme instruit , elle n'est que l'humanité même , soumise aux lois de la raison. Le projet de rendre tous les hommes vertueux est chimérique : mais pourquoi ne verrait-on pas un jour les lumières, jointes au génie, créer pour des généralions plus heureuses une méthode d'éducation, un système de lois qui rendraient presque inutile le courage de la vertu? Dirigé par ces institutions salutaires, l'homme n'aurait besoin que d'écouter la voix de son cœur et celle de sa raison , pour remplir par un penchant naturel les mêmes devoirs qui lui coûtent aujourd'hui des efforts et des sacrifices : ainsi l'on voit, à l'aide de ces machines, prodiges du génie dans les arts, un ouvrier exécuter, sans intelli*

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gence et sans adresse , des chefs-d'œuvre que Tindustrie humaine, abandonnée à ses propres forces, n'eût jamais égalés.

Cette même douceur que vous nous reprochez, c'est elle qui a rendu les guerres plus rares et moins désastreuses , qui a mis au rang des crimes cette fureur des conquêtes j si longtemps décorée du nom d'héroïsme. C'est à elle enfin que nous devons la cer« tilude consolante de ne revoir jamais ni ces ligues de factieux, plus funestes encore au bonheur des citoyens qu'au repos des princes , ni ces massacres , ces proscriptions des peuples^ qui ont souillé les annales du genre humain.

Daignez comparer votre siècle à ceux qui l'ont précédé : tâchez de le voir avec les yeux de la postérité, et de le juger comme l'histoire. Vous verrez, dans ces âges dont vous regrettez les vertus, une corruption plus grossière s'unir dans les mœurs avec la férocité, une avidité plus basse se montrer avec plus d'audace; des vices , presque inconnus aujourd'hui y former le caractère et les mœurs des nations entières, et souvent même le crime compté au nombre des actions communes et journalières.

Les jugements des historiens sont peut-être les preuves les moins suspectes des principes et des mœurs du temps où ils ont écrit. Consultez ceux des siècles passés : voyez à quelles barbaries , à quelles injustices ils ont prodigué des éloges , lors même que la crainte ou l'intérêt ne pouvaient plus les dicter. Observez, dans les détails de leur vie, les hommes dont nos pères ont célébré les vertus , et dont les

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panégyriques retentissent encore autour de nous; vous en trouverez peu à qui nous ne puissions reprocher des actions que, de nos jours, le mépris public eût flétries d'un opprobre ineflàçable.

Vous«inémes cependant vous les comptez parmi les hommes vertueux. Eh ! n'est-ce pas avouer que leurs vices furent de leur siècle; que, pour les rendre justes , il eût suffi de les éclairer ? Plaignez-les donc avec nous d'avoir vécu dans ces temps d'ignorance où l'homme de bien, qui ne pouvait trouver dans une raison grossière encore des principes immuables et sûrs,était forcé de prendre pour guide lopinion de son siècle, et de borner sa vertu à s'interdire, même dans le secret , les actions que* cette opinion avait placées au rang des crimes.

Voyez maintenant» d'un bout de l'Europe à lautre, les hommes éclairés réunir tous leurs efforts pour le bien de l'humanité, et tourner vers cet objet seul toutes leurs forces avec un courage et un concert dont aucun siècle n'a donné l'exemple. L'usage barbare de la torture est presque aboli; la voix publique, cette voix si impérieuse lorsque l'humanité l'inspire et qu'elle est dirigée par la raison, demande d autres réformes dans cette partie des lois, et elle les obtiendra de la justice des souverains.

L'Américain , en rompant ses chahies, s'est imposé le devoir de briser celles de ses esclaves; et, de tous les peuples libres^ il a le premier appelé tout ce qui cultivait In même terre, aux mêmes droits et à la même liberté. La souveraine du Portugal , en gémissant de ne pouvoir imiter en tout ce grand exepnple,

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a ordonné du moins que dans ses vastes États l'honime ne naîtrait plus esclave. Tout semble annoncer que la servitude des nègres j ce reste odieux de la politique barbare du seizième siècle j cessera bientôt de déshonorer le nôtre.

Cet autre esclavage, qui jadis a privé du droit de propriété presque tous les hommes de l'Europe, s'éteint peu à peu dans les pays où la rudesse des mœurs et la faiblesse des gouvernements lavaient conservé : ce fruit de l'anarchie disparait avec elle; et la puissance publique , plus unie et plus forte, a chassé devant elle la foule des oppresseurs.

Les infortunés , que la privation de ce sens qui lie rhomme à ses semblables condamnait à Fimbécillité et à une solitude douloureuse, ont trouvé une ressource inespérée dans l'heureuse applicatiou de l'analyse métaphysique à l'art du langage; replacés au rang des hommes et des citoyens utiles, ils deviennent un monument touchant et immortel du génie philosophique qui caractérise notre siècle.

Des secours, dirigés par un art bienfaisant et sur, ont rendu à la vie des milliers d'hommes livrés à une mort apparente, et que l'ignorance eût plongés vivants dans le tombeau. Des sociétés de savants, respectables par leur zèle et par leurs lumières, veillent sur la santé du peuple et sur la conservation des animaux nécessaires à sa subsistance. La bienfaisance des monarques a égalé , surpassé même, dans ces institutions paternelles, ce que l'esprit public a inspiré dans les constitutions populaires.

I^ voix de l'humanité a osé se faire entendre même

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au milieu du tumulte de la guerre; et le vaisseau de Cook, respecté sur les mers, a prouvé que la France r^arde les lumières comme le bien commun des nations. Déjà l'on voit s'abaisser ou s'ouvrir ces barrières qui gênaient le commerce des difTérents peuples. Nuisibles, surtout, à celui qui les élève, elles ne servaient qu'à fomenter les haines nationales et à corrompre les nâœurs , par la contradiction néœssaire qu'elles font naître entre l'espérance d'un gain facile et le devoir, entre l'opinion du peuple et celle de la loi. Plusieurs souverains ont enfin reconnu que le véritable intérêt d'une nation n'est jamais séparé de l'intérêt général du genre humain, et que la nature n'a pu vouloir fonder le bonheur d'un peuple sur le malheur de ses voisins, ni opposer l'une à l'autre deux vertus qu'elle inspire également : l'amour de la patrie et celui de l'humanité. Ils ont senti que la véritable grandeur d'un prince se mesure sur la félicité de son peuple. Législateurs plutôt que monarques, ils ont fait du pouvoir absolu l'organe pur et sacré d'une raison éclairée et bienfaisante.

Qu'il est doux à la France de voir son jeune roi donner au monde le spectacle d'un souverain qui, dans ses premières lois, a montré le désir de rendre' à ses sujets cette liberté personnelle , cette propriété libre, ces droits primitifs que l'homme tient de la nature, et que toute constitution doit lui conserver; d'un souverain , dont la première alliance politique est une protection généreuse accordée à ce peuple si nouveau et déjà si célèbre, que l'oppression forçait à chercher un asile dans la liberté, dont enfin

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