A CONDORCET (a
16 novembre 177H.
Je ne sais quelles nouvelles à la main, Monsieur, mavaient donné des alarmes sur une de vos amies. Je vois que je me suis trompé. A l'égard de Brama, ou du Chang*Ti, ou d'Oromase, bu d'Isis, je ne crois pas encore me tromper tout à fait. Il faut les admettre quand on a affaire avec des fripons , et crier plus haut qu'eux.
De plus, il m'est évident qu'il y a de l'intelligence dans la nature, et que les lois imposées aux planètes, à la lumière, aux animaux et aux végétaux, ne sont pas inventées par un sot.
Mens agitât molem (3).
(i) Ce nom est ainsi écrit dans rorigi*>al, qui, àlavérité^n'est pas de la main de Voltaire. Il s'agit de d'Étallonde de Mori val, impliqué dans l'affaire de La Barre, et réfugié en Prusse, où Frédéric Tavait (ait officier, sur la recommandation de Voltaire.
(a) Vol. LXVin, page 370.
(3) Virg., Mneid,^ lib. VI, v. 717.
* ^O COHRESPOKOANCE
Ce sont les Sabotiers (i) qui sont sots et méchants; mais je crois la nature bonne et sage; il est vrai qu'elle fait quelquefois des pas de clerc : je ne la crois ni impeccable ni infinie. Je pense que son intelligence a tout fait pour le mieux , et que dans ce mieux il y a encore bien du mal. Tout cela est une affaire de métaphysique qui n'a rien à faire avec la morale y et qui n'empêche pas que les Véron (ti), les Clément y les Sabatier, etc., ne soient la plus méprisable canaille de Paris.
Comme je sais que vos mathématiques ne vous empêchent point de cultiver les belles-lettres, permettez-moi de vous demander si vous avez lu le Connétable de Bourbon (3), de M. de Guibert. Sa Tactique n'est pas un ouvrage de belles-lettres , mais elle m'a paru un ouvrage de génie. Il y a une autre sorte de génie dans le Connétable. Je ne sais si notre frivole Paris est digue de deux ouvrages excellents qui parurent l'année passée : c'est la Tactique et la Félicité publique. Je ne me connais ni à Tun ni à l'autre de ces sujets, mais je voudrais que ceux qui sont à la tête du gouvernement eussent le temps de bien examiner si M. de Chastellux et M. de Guibert ont raison.
(i) L'abbé Sabatier (de Castres), auteur des Trois siècles de la littérature.
(2) Adversaire du comte de Morangiés, de qui Voltaire avait embrassé la défense.
(H) Tra^'édie qui fit grand bruit, et avec la Tactique, dont il est question plus loin , mit M. de Guibert tout à fait à la mode.
li m'est tombé entre les raainsunpetû manuscrit(0 sur le livre de M. de Guibert : ce n'est qu'une plaîsanlerie. J'aurai l'honneur de vous la faire tenir sous Tenveloppe de M. de Sartine. Vous la ferez lire à M. D'Âlembert , ou je l'enverrai à M. D'Alembert afin que vous la lisiez, supposé que cela puisse vous amuser un moment. Vous êtes tous deux les vrais secrétaires d'État dans le royaume de la pensée : vos lettres sont plus assurément instructives et plus agréables que toutes les lettres de cachet.
Conservez toujours, Monsieur, un peu de bonté pour le vieux malade.