‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 40 sur 205 · A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE

G mars 1774*

Je n'ai point de mémoires particuliers sur l'histoire de l'hippopotame (1). S'il vous a trahi, s'il a abusé de votre confiance, c'est une infamie de plus, et une infamie d'autant plus grande qu'il vous doit le peu d'existence qu'il a eu dans la littérature, (^'est un des plus dégoûtants hypocrites de vertu que je connaisse, et il deviendra hypocrite d'autre chose dès qu'il y trouvera à gagner.

(1) Voyez la réponse à cet article dans la leUre suivante.

(2) Marin. Allusion au quolibet de Beaumarchais, ranimai marin.

La Condamine est mort eu héros d'une opération à laquelle il s'est soumis par zèle pour l'humanité (i). Elle était nouvelle, et il a voulu qu'on en fit l'épreuve sur lui. S'il en était revenu , il aurait été le plus beau soprano da monde. Trente^quatre jours après , il fit venir M. dt BufTon chez lui, et lui fit confidence de son aventure en vers gaillards sur le peu de regret qoll devait avoir de ce qu'il avait perdu. Il est mort trois ou quatre jours après. Comme il avait le mal-* heur de ne pas croire à la révélation , qu'il ne von* laitpasmentir , et qued'ailleurson le pressait , comme de raison, de recevoir ce que vous savez, il éciîvait de tous côtés pour avoir un confesseur qui le dispensât de croire.

II n'a pas eu le temps d'en trouver, et à l'heure que je vous parle, l'âme du pauvre homme est à tous les diables, en attendant que son corps aille la rejoindre. Je ferai son éloge pour notre rentrée du i3 avril , et je vous enverrai une copie.

Voici maintenant, mon cher et illustre maître^ une petite giéce que je vous prie de m'accorder. Quelques bonnes âmes ont imaginé d'ouvrir chez un notaire une souscription dont l'objet est de former un prix que l'Académie des sciences adjugera à la meilleure dissertation sur la manière de préserver les édifices et les individus de la foudre; et pour que cette souscription réussit, il faudrait que vous vinssiez à notre secours. U n'y a que vous qui puissiez

(i) L'opération de la pierre, par une nouvelle mélhode dont il avait f oui u qu'on fit Tessai sur lui meniez se proposant dVn rendre compte à rAcadémie.

vaincre la résistance invincible qu'ont les Welches pour tout ce qui est raisonnable.

Je vous demande donc d'envoyer un louis et votre nom à M. Baron , notaire , rue de Condé , et , si vous n'y voyez pas d'inconvénient, à faire imprimer la lettre ci-jointe avec une réponse de quatre lignes, où vous diriez que vous avez souscrit. Si vous voulez la faire plus longue, ce serait une nouvelle grice. Je crois qu'il faudrait se borner à mettre la lettre initiale des noms. Les Welches, tout sots qu'ils sont, ne se trompent jamais sur votre style, tant les passions donnent d'esprit!

Adieu, mon cher et illustre maitre, conservez-moi une part dans votre souvenir, aimez-moi un peu. Ce sera pour moi la récompense la plus flatteuse du peu que je puis faire.

Beaumarchais a été blâmé par le parlement; on dit que c'est pour empêcher ceux qui leur ont donné de l'argent de le dire tout haut. On le déclare infilme pour les cas résultant du procès; comme si ce n'était pas le délit, mais l'opinion du tribunal qui pût faire l'infamie. Il n'y a rien de plus absurde, de plus lâche, de plus insolent et de plus maladroit en même temps, que cet airét. Sans celui de La Barre on serait tenté de regretter l'ancien parlement.

Savez-vous qu'il a été sérieusement question de rétablir les jésuites, c'est-à-dire de former une congrégation de prêtres chargés spécialement d'éiever la jeunesse, et dont les ex -jésuites formeraient la plus grande partie? On leur aurait donné tous les petits collèges de province. Nos ministres ont eu la bontr

ENTRK VOLTAJR£ ET COIfDOIlCET. SC)

de ne pas rire au nez de ceux qui ont proposé ce beau projet , mais après un examen sérieux ils Font rejeté. On s'est rabattu à former une congrégation d'éducation^ dont les jésuites seraient exclus; mais ce seront toujours des Fanatiques et des moines. C'est comme si les Caraïbes changeaient l'habitude d aplatir en lai^e la tête de leurs enfants, en celle de Taplatir en long : ils n'en resteraient pas moins imbéciles. Les dévots se sont réconciliés avec les athées hypocrites pour faire cette belle œuvre, dont il ne faut pourtant parler qu'avec des mitaines. L'agonie de la superstition sera longue , et elle a quelquefois des intervalles de vigueur qui font frémir!

Le comte Schou valof ( i ) a fait des vers charmants à Ferney , qui vaut mieux que le Parnasse. Vous ne me les avez pas envoyés. Vous ne m'envoyez rien !

, .. : 19. A CONDORCET (a).

A mai 1774.

Le vieux malade ne peut écrire ni de ses mains , ni de celle de son scribe, qui est malade aussi; il se sert d'une main étrangère pour vous dire, Monsieur

(1) C'est le comte André de Schouvalof , neveu du comte Jean de SchouTalof , chambellan de Timpératrice de Russie. Voltaire repondit à Tépître dont il est ici question par des vers qu'on peut lire, t. XIV, p. 453 de ses œuvres. Le comte de Schoiivalof faisait des vers français avec assez de facilité pour qu'une Épttrc a Ninon ^ dont il est l'auteur, ait été attribuée à Voltaire.

» Voltaire, t. XLVIII, page 492.

3o CORRESPOIfO/LNCE

le Marquis 9 que \ous devenez rhomme le plus nécessaire à la France. Vous avez su tirer aurum ex stercore Condamini {i). Votre ministère de secrétaire fera une ^*ande époque dans la nation.

Je vois , dans tout ce que vous Faites , toutes les fleurs de Fesprit et tous les fruits de la philosophie; c'est la corne d'abondance. On courra à vos éloges comme aux opéras de Piameau et de Gluck. La réputation que vous vous faites est bien au-dessus des honneurs obscurs de quelque légion {ii). Tout le monde convient qu'une compagnie de cavalerie n'immortalise personne; et je puis vous assurer que vos éloges de l'Académie des sciences éterniseront l'Académie et le secrétaire. Il n'y a qu'une chose de fôcheuse, c'est que le public souhaitera qu'il meure un académicien chaque semaine pour vous en entendre parler.

Je voudrais que le clergé eut un secrétaire cooime vous, et que vous pussiez , en enterrant tous les prêtres j faire leur oraison funèbre , et enseigner aui hommes la raison, qu'on est fort loin de leur enseigner.

Vous rendez bien des services à celte malheureuse raison. Je vous en remercie de tout mon cœur, comme attaché passionnément à vous et à elle.

(i) Dans réloge qu'il fit de la CondamlDeà la rentrée de FAcadémie, le i3 avril 1774, vol. II, p. i56.

(a) Racine a dit dans Britannicus , acte I, scène a :

Dtns les honneurs obscars de quelque légion. B.

ENTRE VOLTAIRE Vt COITOORCBT. 3l

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