A CONDORCET
A Ferney, a5 février 1774.
Le vieux malade, Monsieur, plus vieux et plus malade que jamais, presque aussi sourd que la Condamine, presque aussi aveugle que madame du Deffant, vous écrit tout uniment par la poste comme vous l'avez voulu , et comme vous avez eu raison de le vouloir. La voie dont il se servait (1 ) était trop dangereuse. Vous me l'avez dit, et je l'ai bien éprouvé.
Je vous dois mille remercîments. J'en ai dit quelque chose à votre digne confrère en secrétariat, mais je n'ai pas osé lui expliquer tout le problème. Je
(i) L'intcrmcdiairi' de Marin.
ENTBE VOLTAIRE £T CONJDORCET. a5
me flatte qu'il est aussi bien instruit que vous, et qu'il a trouvé Téquatiou tout d'un coup.
Voiià de ces choses qu'on ne devrait pas attendre dans la république des lettres. Que d'infamies dans cette république! Il faut espérer que les deux secré* taires unis mettront tout sur un meilleur pied. 3e suis un peu victime des brigands soi-disant lettrés y mais je me console avec vous.
Le quatrième mémoire de Beaumarchais ne laisse pas de donner de grandes lumières sur des choses dont vous m'aviez déjà parlé (i), et dont je vous prierais de m'instruire si vos occupations vous le permettaient. Ce Beaumarchais justifie bien les défiances que vous aviez {^). Malheureusement j'ai eu trop de confiance. Pour surcroit de peine, il faut que je me taise (3). Cela gène beaucoup quand on a de quoi parler et qu'on aime à parler.
Ne vous gênez pas , je vous en prie, avec moi, si
(i) Sur Marin, secrétaire de la librairie et censeur royal. Voltaire avait en lui toute confiance et faisait passer sa correspondance par ses maios. II avait même voulu, en 1770, faire entrer Marin à l'Acndémie française. Il se trouva que ledit Marin décachetait la correspondance de Voltaire, et lui avait volé les Lois de Minas y dont il fit une édition subreptice. Voyez, ci- dessus, lettre 9.
(1) « H. le marquis de Condorcet m'avait averti qu'il ne vou- « lait plus recevoir de lettres par les bons offices d'un homme « qni était soupçonné de les ouvrir , soupçonné d'être espion ,
• soupçonné d'être, d'être, etc On s'est trop aperçu enfin que
• cette défiance de M. de Condorcet était trop fondée. »
(A D'Alcmbert, a5 février 1774-) (V) Parce que Marin avait retenu en main de quoi se venger.
!l6 CORRESPONDANCE
VOUS savez quelque chose h m'apprendre touchant l'homme dont vous vous êtes si justement dëfié. Il me semble que la Condamine vous a laissé un beau canevas à remplir. Son histoire philosophique sera curieuse. On dit qu'il est mort d'une manière trèsanti- philosophique, en se mettant entre les mains d'un charlatan qui l'a tué (i). Je sais bien que la plupart des hommes meurent entre les mains des charlatans, soit empiriques j soit autres.
Dieu me préserve de tous ces gens - là ! Je serai bientôt dans le cas.
Adieu, Monsieur; jouissez en paix de la vie, de votre réputation et de votre vertu.
Si vous me faites l'honneur de m'écrire , je vous prie d'adresser vos lettres à Gex.
Raton.