A CONDORCET
a3 décembre 1774-
Vous êtes deux belles âmes , vous et Tautre Bertrand. Je reçois et je lis avec transport votre lettre du i3. Vous viendrez certainement à bout de Taffaire que vous entreprenez avec tant de générosité (i). Vous montrerez enfin aux hommes à quoi servent la justesse de Tesprit et la bonté du cœur.
Je vous ai déjà dit que je pense absolument comme vous; je ne veux point de grâce, je veux justice complète. Nous n'avons qu'un seul obstacle, mais il est grand. Un enfant de quatorze ou quinze ans, imbécile et timide (a), a chargé cruellement celui pour qui nous nous intéressons. Il faut écarter ce pauvre garçon, qui serait très-dangereux, et c'est à quoi je travaille, quoique je sois à cent cinquante lieues de lui. U serait incapable de répondre d'une manière satisfaisante s'il fallait qu'il comparût encore, et toute notre peine serait perdue.
n est impossible et il serait très-dangereux de commencer par celui qui est mort (3). Sa famille n'entreprendra certainement pas une telle affaire. Il faut commencer par purger la contumace du vivant f4) ^^ parlement même. Il n'a contre lui que les aveux du
(1) La révision du procès de La Barre. Voyez la lettre précédente.
(1) Hoinel. Voyez l'extrait des dépositions joint k la lettre précédente.
(3) La Barre.
^'i) D'Élallondo.
58 CORRESPONOAIfCE
mortel les accusations de Timbécile. Si nous pouvoos parvenir à éclipser ce pauvre misérable accusateur, Taccusé n'a plus à craindre que Tachevéque de Paris ou Fabbé de Sainte-Geneviève ; son afiaire devient la plus simple et la plus aisée , comme la plus juste.
Je ne connais que trop ce ridicule code pénal que chaque juge porte dans sa poche quand il va à la Tournelle; mais je n'en ai que la première édition de 175a. Il est bien affreux que la vie des hommes dépende de cet impertinent ouvrage , selon lequel un juge est en droit de condamner aux galères quiconque aura été à Notre-Dame de Lorette sans une permission signée de M. le comte de Saint-Florentin. Tout est arbitraire dans notre abominable jurisprudence. Attendons que nous ayons mis le contumace en état de se justifier pleinement 9 faute d'accusateurs. C'est une justification pleine et entière que nous voulons obtenir, et rien autre chose. Si nous y parvenons, la famille du chevalier fera ce qu'elle voudra ; mais je doute que cette famille soit jamais aussi généreuse et aussi intrépide que vous.
Si nous ne pouvons parvenir à justifier légalement notre infortuné , je le renverrai au roi son maître, et j'espère que ce prince l'avancera dans le service autant par la connaissance de son mérite que par la juste indignation qu'il ressentira.
Je suis aussi outré , aussi bouleversé de cette exécrable aventure, que je le fus le premier jour. Je mé trompe , je le suis davantage. Tous mes sentiments augmentent avec l'âge, et surtout celui qui m'attache à vous avec une très-tendre vénération.
EIfTRE VOLTAIRE ET CONDOHCET. Sg