‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 53 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

ai ianvicri775.

Madame Denis et moi , nous avons l'un et l'autre au cbevet de notre lit le portrait de M. de Rosni- Colbert-Tui^ot.

Je n'ose croire que nous le tenions de ses bontés, mais enfin, nous Favons, et si nous allions à Paris ce carême, «lous n'enverrions pas chercher nos poulardes à l'Hôtel-Dieu (i).

Quelle rage avait donc saisi ce diable de Linguet? Il avait écrit d'abord contre la mauvaise habitude de manger du pain, et aujourd'hui il écrit contre la précieuse liberté de ce commerce nécessaire!

Raton prie vivement Tun des deux Berrrands d'écrire à Frédéric à la première occasion, et de louer prodigieusement ce Frédéric de la protection éclairée qu'il donne à mon cher et vertueux d'Étallonde.

(i) L^ôtel-Dieu avait autrefois le privilège exclusif de vendre de la viande en carême. Turgot aboUt ce privilège , et par là s*attira la haine des dévots.

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Mes Bertrands, mes dignes Bertrands, si vous pouviez voir mon d'Étallonde, vous seriez tentés d'exterminer les auteurs d'un arrêt par lequel on devait couper la main qui dessine mieux qu'aucun ingénieur, des plans de fortifications, de sièges, de batailles y et des cartes géographiques ; arracher avec des tenailles ardentes une langue qui ne parle qu'à propos et qu'avec la plus grande modestie y et jeter dans les flammes une figure douce et aimable, qui n'a jamais commis le moindre excès. Les pleurs me viennent aux yeux, et la rage me vient à l'âme, quand je considère qu'un seul bigot d'Abbeville (i) a produit toutes ces horreurs, cent fois plus infernales que l'assassinat des Calas.

Nous aurons la preuve que toutes ces accusations contre d'Étallonde sont autant de calomnies. Souvenez-vous bien , mes bons Berlrands, que nous ne demandons qu'un sauf-conduit honorable, tel qu'on le doit à un officier de Frédéric. Songez bien que c'est à M. de Yergennes à donner ce sauf-condûit, qu'on ne peut refuser; que nous nous sommes adressés à madame la duchesse d'En ville, pour qu'elle fasse parlera M. de Yergennes par M. de Maurepas (a); et qu'en même temps nous avons envoyé à M. l'ambassadeur du roi de Prusse le modèle du Sauf-conduit demandé. Madame la duchesse d'Enville sentira que nous n'avons pu nous empêcher d'instruire de tout le ministre du roi de Prusse , parce qu'il a des ordres

(z) Belleval, lieutenant de Félection d'Abbeville.

(i) Voyez ceUe lettre, t. XIX» p. i8i,Ues œuvres de Voltaire.

réitérés du roi son maître d'agir en faveur du jeune bomme.

Nous savons bien qu'il y a des cas où il ne faudrait passe servir de la recommandât ion de Frédéric; mais id ou ne peut se dispenser de l'employer en faveur d'uD de ses officiers » surtout quand lui-même or* doDne à son ministre de suivre une affaire si juste.

M.deMaurepasdoit sentir plus que personne l'atrocilé et l'absurdité du jugement d'Abbeville, dont nous sommes bien résolus de ne demander la cassation qu'au conseil du roi , et de ne la demander que quand nous serons moralement sùi*s de l'obtenir. Je TOUS réponds d'avance que nous aurons des moyens suffisants el très-simples. Figurez-vous qu'un dévot avec un monitoire intimida et menaça de l'enfer cent quarante témoins pour les faire déposer contre le chevalier de La Barre et d'Étallonde, et que de ces cent quarante témoins il n'y en a eu cependant qu'un seul qui ait déposé une chose un peu grave. Figurezvous que les Pilâtes d'Âbbeville n'étaient que trois; figurezrvous que des vingt- cinq Pilâtes de la grand'chambre des pairs, il n'y en eut que deux qui firent passer l'abominable arrêt. D'Hornoy le sait ; d'Hornoy me l'a écrit. Quoi! deux voix de plus suffisent pour dévouer deux en&nts innocents au supplice des parricides! Les anciens avaient des juges dans les enfers, nous avons eu des furies sur les fleurs du lis! ^ J'ai tant de choses à dire que je ne dis plus mot. Mais si je vis encore six mois, j'espère dire sur cette affaire des vérités terribles. Raton y brûlera ce qui

peut lui rester de pattes. Il ne se sert à présent de ses

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pattes que pour vous embrasser tous deux le plus tendrement qu'il est possible.

3S. A CONDOBGET.

6 février 1775.

Raton reçoit unelettreun peu consolante du 3o janvier, de celui en qui il a mis ses plus chères espérances. Il ne s'agit ici ni du carré des distances, ni des cubes des révolutions; il n'est question que de diminuer, s'il est possible, le mal qui surcharge et qui dévore ce malheut*eux globe. Je vous soumets, digne bienfaiteur de l'humanité, mes desseins et mes démarches. Mon premier soin est d'obtenir pour ce jeune homme (1) une place , un titre de la part de son mattre. C'est ce que je sollicite et que j'ose espérer, puisque cela ne coûte rien. Ce préambule servira beaucoup à mon infortuné , et lui procurera des avantages solides dans le pays où il sert; il pourra même agir en France avec plus de dignité, et n'être pas regardé chez les Welches comme un expatrié qui vient demander grâce.

Je tâche d'intéresser son maître à cette bonne action.

Ce premier pas fait , je vous enverrai ie mémoire (2).

(i) D'ÉuUonde» au service du roi de Prusse. «Yoluùre avait écrit deux jours auparavant à Frédéric , sollicitant pour d*Êiailonde le titre d'ingénieur, qu'il obtint. Voyez sa lettre du 4 ^^ vrier 1775.

(a) Le cri flu sang innocent.

ENTRE VOLTAlK£ ET COSDORCET. 67

Ce mémoire prouvera, par des pièces que j'ai dans mes mains:

i^ Qu'un homme abhorré dans son pays(i) jura de perdre la lante du chevalier, parce qu'elle n'avait pas voulu donner en mariage au fils de cet homme uoe demoiselle riche qu'elle protégeait ;

2^ Que cet homme exéci*able, qui était un conseilla du siège, fît jeter des monitoires» inventa des accusations absurdes qui tombèrent d'elles*mémes ;

3^ Qu'enfin il se réduisit aux charges qui ont opéré une partie de ses desseins ;

4^ Qu'il ne jugea qu'avec deux assesseurs; que de ces deux il y en eut un qui , à la vérité , s'était fait recevoir docteur es lois à Reims pour 45 fr., comme rhonnétedu Jonquay, à Pans (a), mais qu'il ne fut jamais que procureur et marchand de cochons dans sa ville. J'ai la lettre du magistrat du pays qui l'atteste;

5^ Que les lois ne permettent pas qu'on juge ainsi UD gentilhomme dans un présidial ;

6* Que si cette exécrable sentence, que j'ai vue à la fio de six mille pages d'écriture, fut confirmée par un arrêt, c'est que le tribunal qui rendit cet arrêt ne put (à ce qu'on dira) examiner l'énorme procès : c'était dans la guerre civile des billets de confession. Le feu était dans le royaume : il fallait

(i) Duval de Saucourt. Voyez, sur cet homme, Le cri du sang innocent^ tome XLVIII, page ia6 , des oeuvres de Voltaire.

(i) Du Jonquay , dans l'afiaîre du comte de Moraogiès contre les Véron. Voyez tous les écrits relatifs à cette affaire dans le tome XLVn des œuvres de Voltaire.

que cette respectable compagnie , uniquement occupée c)u bien public, courût au danger le plus pressant.

Quand ce mémoire , approuvé de vous , sera lu par le chef de la justice, il en sera touché, et nous verrons alors quel parti nous devons prendre.

J'ai adressé à M. de Rosni (i) un petit livret où Ton vous rend bien faiblement une partie de Injustice qui vous est due.

J'en ai envoyé cinq ou six exemplaires aux deux Bertrands. J'ignore s'ils sont arrivés à bon port, et s'il y a des écueils sur la route. Je vous supplie de vous en informer.

Je comptais vous faire une petite visite au printemps, mais il n'y a plus de printemps pour Raton.

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