A CONDORCET
Lundi , a4 avril 177$ (1).
Je n'aurai que ce soir, mon cher philosophe citoyen, cet ouvrage aussi agréable que solide, dont vous m'avez confié le manuscrit (2).
En attendant , en voici un autre qu'on met sous votre protection; j'envoie le paquet tout ouvert à M. de Vaines , votre ami , qui est si digne de l'être. Vous feriez une bien belle action de donner vousmême ce mémoire à Élie de Beaumont, et d'en raisonner avec lui.
Il est bien triste qu'on ait déjà pris le parti de demander des lettres de grâce à M. le garde des sceaux. Ce mot de grâce y comme je le mande à d'Hornoy, déchire l'oreille et le cœur. Nous rejetterions ces
(i) Cette lettre fut envoyée, sous le couvert de M. de Vaines» avec Texemplaire du Cri du sang innocent dont il est question dans la lettre précédente. Voltaire y joignit des papiers pour Élie de Beaumont, avocat des Calas , des Sirven et de d*£tallonde. Voyez la lettre à M. de Vaines, du 24 avril 1775.
(%) Les Réflexions sur le commerce des blés. Voyez lettre 40, page 80.
lettres avec horreur si on nous les présentait Nous n'en avons jamais voulu , et nous sommes cruellement afBigés qu'on se soit obstiné à les demander malgré nous.
D'Étallonde ne veut qu'un mot des avocats : lasen^ tence if AbheviUe portée par des juges incompétents est iUégale.
U faudra bien qu'Élie de Beaumont en convienne. II ne pourrait, sans prévarication, nous refuser une chose si juste. Si, contre toute attente et contre toute raison, les avocats ne voulaient pas nous donner aujourd'hui le même délibéré que huit autres avocats donnèrent en 1766, après l'assassinat du chevalier de La Barre (i), alors on s'adresserait au roi lui-même à son sacre, et à l'Europe entière, dans un mémoire beaucoup plus fort et beaucoup plus court.
D'Étallonde, protégé par le roi son maître (a), n'a besoin de personne en France. Il n'a autre chose à faire, à mon avis^ qu'à manifester l'infamie de ses juges , en attendant qu'il puisse un jour ouvrir la tranchée devant Âbbeville.
Votre indignation est égale à la mienne. Parlez, je vous en prie, fortement à Beaumont ; faites-le rougir; forcez-le à servir la raison et l'innocence.
Que ne puis-je moi-même venir lui parler avec vous !
Voilà encore uneoccasion où Raton doit griller ses pattes. V.
Je vous supplie de donner ce petit billet à M. de
(i) Supplicié le 9 août 1765.
(a) Le roi de Prusse,
Beau mont, non pas à rarchevéque, mais à Tavocat, en lui donnant ce paquet de notre Prussien.