‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 71 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

a8 février 1776.

Je vous excède peut-être de mes lettres, mais il faut pardonner aux jeunes gens qui ont de grandes passions, et qui se trouvent dans des situations violentes.

H est certain que la faction des sicaires qui persécute M. de Lisle de Sales, affile ses poignards et chaîne ses arquebuses. Il est certain que Panckoucke

(i) Le libraire Panckoucke.

(a) En 40 volumes au lieu de 54. Voyez la lettre à d'Argental, du 6 mars 1776, et ci-dessus la lettre n" 49.

lOa CORRESPONDANCE

est perdu si on trouve chez lui un seul exemplaire de cette inf&ine édition annoncée par un nommé Bardin , dans le journal de Bouillon (i).

J'ai averti sa sœur, madame Suard; elle ne me répond point. Vous êtes son ami; tout ce qu'on me mande me fait voir évidemment qu'il n'y a pas un moment à perdre. S'il est vrai qu'en effet Bardin , ou quelque autre, ait vendu cette misérable édition au frère de madame Suard, il n'a d'autre parti à pren dre qu'à la renvoyer ou à la brûler.

C'est à moi plus que personne de me plaindre. Il y a dans cette collection vingt ouvrages qui font frémir la religion chrétienne , et qu'on a la barbare impudence de mettre sous mon nom : si ce nom malheureux n'est pas en toute lettre à la tête de ces indignes ouvrages , il y est si bien désigné qu'on ne peut s'y méprendre. Je sais que le parti est pris de procéder contre Panckoucke et contre moi : je n'en puis douter; et je ne veux pas, dans ma quatre-vingttroisième année, mourir ailleurs que dans mon lit (a). Je ne veux pas être la victime de l'imprudente ava-

(i) Voyez ci-dessus les leUres n** 49, 5o, 5i.

(a) « Je ne plaisante point : je sens combien il est dangereux « d'être accusé, et combien il est ridicule de se jusli6er. Je sens n aussi qu'il serait bien triste, à mon âge de quatre-vingt-deux « ans, de chercher une nouvelle patrie, comme d*ÉtaIlonde. « J'aime fort la vérité; mais je n'aime point du tout le martyre. •

(A D'Alembert, 8 février 1776.)

En effet, le martyre des amis de la vérité ne profite qu*aux amis du mensonge. Servir la vérité le pins possible, et être martyr le moins possible , c'est ]h le problème. Voltaire l'a résolu , et Condorcct v a succombé.

EmrRE VOLTAIRE ET CONDORCET. lo3

rice de je ne sais quel libraire nommé Bardin.

J'avertis que je serai le premier à me plaindre si on débite dans Paris un seul exemplaire de cette collection abominable de Bardin ; que je demanderai la protection de M. le garde des sceaux contre ce Bardin; que je poursuivrai ce. Bardin jusqu'à ma mort, et que je chargerai mes héritiers de poursuivre ce Bardin.

Je vous prie encore une fois, mon illustre philosophe, de tirer le frère de madame Suard de ce précipice.

Je suis outré contre elle de ce qu'elle ne m'a point répondu. Il est très-nécessaire que son frère et elle m'instruisent de tout. Un libraire de Paris ne doit pas regarder une telle aflaire comme un objet de commerce, mais comme un objet de potence. Soyez trèssûr qu'on n'épargnera personne, et que le même esprit de fanatisme et de rage qui vient de porter Saillant le fils à dénoncer son propre père (i), portera les sicaires à de plus sanglantes extrémités.

Je vous embrasse tendrement; je pleure sur le genre humain. Je compte sur votre amitié, sur votre zèle et sur vos bontés.

Permettez-moi de vous adresser ce petit mot que j'écris à M. Gaillard ; faites-moi l'amitié de le lui remettre. Envoyez-moi sa réponse par M. de Vaines; pardonnez-moi mesimportunités et mes inquiétudes.

(i) Pour avoir imprimé la Philosophie de la nature. Voyez la lettre n*5i.

] o4 CORRESPONDAlfCE

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