A CONDORCET
i^'mars 1776.
Nos lettres se croisent, mon illustre ami. Je re* çois la vôtre du a3. Tout ce que vous dites sur les apédeutes (1) tenant la cour d'ignorance et de fanatisme est très-vrai.
Le grand ministre que ces marauds-là détestent, doit bien se repentir de les avoir tirés de leurs cachots pour les faire rasseoir sur les fleurs de lis, lesquelles leur siéraient bien mieux sur leurs épaules que sous leur derrière. Ce sont eux qui ont fait agir le Châtelet contre de Liste (a) ; c'est la faction des Clément qui a déclaré cet ex-oratorien criminel de lèse-majesté divineet humaine. Ils se sont réunis avec le frénétique inventeur des billets de confession (3), et lorsqu'une dame de la plus haute considération a voulu adoucir ce capelan y il lui a répondu : Madame j nous en tenons un^ parla grdee de Dieu^ il fiait qu'il serve d exemple aux autres.
Jam proxîmus arilet UcalegoB (4V
Vous voyez comment ce putassier de Seguier en a usé avec l'homme respectable qui devrait être à sa place dans l'Académie.
(1) L'ancien parlement rétabli.
(2) De Liste de Sales.
(3) Christophe de Beaumont , archevêque de Paris. i() Virg. JEnckl., 11.
ENTRE VOLTAIRE ET CONDORCET. Io5
L'affaire de Panckoucke (i) est cent fois plus pressante et sera cent fois plus affreuse. Je prends mes mesures pour n^étre point obligé de m'en mêler; mais je suis indigne contre Panckoucke et sa sœur(2)y qui ne me font point de réponse ; il m'en faut une , et très-positive, et très-détaillée. Il faut que Panckoucke renvoie à Genève les poisons qu'il y a achetés. S'il en garde un seul dans sa boutique , il sera infailliblement empoisonné, comme Locuste le fut dans son laboratoire. Cela va faire un vacarme abominable. Cramer est heureux ; il a gagné quatre cent mille francs avec mon seul nom, tandis que les gredins de la littérature pensent que j'ai vendu mes ouvrages à Cramer. Ce Genevois dans Genève, yroiVlir dits iraiis (3). Maisjeneveuxpas être la victime de son bonheur. Je ne veux l'être de personne, et il n'y a point d'extrémité où je ne me porte, plutôtque de souffrir qu'on vende sous mon nom des infamies auxquelles je n'ai nulle part , et dont tous les auteurs sont connus. Je saurai quitter la ville que j'ai bâtie et les jardins que jVi plantés. Je saurai mourir ailleurs; mais que Panckoucke ne me r^arde pas comme un homme qu'on puisse offenser impunément.
Je vous ouvre mon cœur, mon illustre ami; il est navré de douleur.
Je viens de lire un mémoire à consulter sur Vexistence actuelle des six corps , et la conservation de
(i) Voyez ci-dessus, lettres 49, Si, 5a. (a) Madame Siiard.
(3) Juvénal, parlant de Marins : Eaul(if>ociava Marins bihit rffnuturfliis iraiis (I, 49).
I o6 GORRESPONDANGR
leurs prmléges , signé Lacroix , avocat Voilà donc un procès qu'on intente à M. Turgot devant les chambres assemblées! Ce factum parait une réponse à un M. le président Bigot de Sainte-Croix. Si vous aviez le mémoire de M. Bigot , seriez-vous assez bon pour me le faire tenir contre-signe Turgot? Mais surtout je vous supplie de mettre dans votre paquet la feuille que M. Seguier vous a attribuée (i).
M. de Vaines me ferait tenir tout cela bien aisément. Je vais passer quelque temps dans une maison de campagne que j'ai en Suisse, à une lieue de Ferney. La lecture de votre feuille égayera ce petit voyage. Un écrit fait par vous et condamné par Seguier doit être excellent.
Mais au nom de Jésus-Christ , mon sauveur, soyez de notre Académie !