A VOLTAIRE
Ce a3 avril 1776.
Je ne sais rien, mon cher et illustre maitre, de TalTaire de M. de Lisle de Sales. M. le garde des sceaux ne lui trouve d'autre ressource que d'appeler au parlement de la sentence du Châtelet, et il peut tenter cette voie sans danger, parce qu'il le peut faire de loin (a). Mais le parlement convertirait son décret en un décret plus doux, il faudrait le subir, comparaître, et peut-être essuyer un arrêt ridicule.
Rousseau a eu un sauf-conduit dans un cas plus dangereux , mais il est étranger.
M. de Lisle a fait autrefois la correspondance du roi de Prusse pour Thiriot. Le roi pourrait le naturaliser Prussien, le faire membre de son académie, de son université, et demander ensuite un sauf-conduit. Mais il faudrait encore savoir si ce sauf-conduit met à l'abri des effets civils du décret.
(i) Voyez, sur cette chanson, la lettre à M. de Vaines, également du 3 avril, et la note de M. Beucbot, t. XX, p. 3.
(2) Cest aussi ce qu'il fit, et le parlement, en mai 1777, réforma le jugement du Châtelet , et se contenta d'admonester lauteur.
I 1 2 CORRESPONDANGE
Le parlement va donc faire des remontrances en faveur des corvées et des maîtrises, dont en i58i il refusa rétablissement pendant deux ans. Il est moins avancé vers la raison qu'il ne Tétait il y a deux siècles. Remarquez que dans le seizième siècle. Montagne, la Boêtie, Hubert Lauguet, Bodin, Viète, et tant d autres étaient magistrats; que dans le suivant, vers le commencement , Frénicle , Fermât , de Thou , la Mothe le Vayer, Tétaient également. Depuis, la robe n'a produit qu'un seul homme d'un véritable mérite, Montesquieu , dont Tesprit de cet état a gâté l'ouvrage. La magistrature, composée autrefois de Télite des esprits, n'en a plus que la lie. On ne reste dans le parlement que lorsqu'on est incapable de rien faire de raisonnable. Montesquieu lui-même quitta son corps dès Tinstant où il se sentit du talent. Ne soyons donc pas surpris du mépris que les corps de magistratures méritent et qu'ils ne sont pas loin d'obtenir.
Il y aura un lit de justice la semaine prochaine, à ce qu'on prétend. Celui que vous nommez Rosni (i), et qui vaut bien mieux que Rosni , est inaltérable. Le y roi a dit en apprenant les remontrances : Je vois bien y qu'il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. Ce discours est très-vrai. Ne craignez rien pour le salut de la France attaché à cette affaire. J'oserai dire : pour le salut du genre humain. Si M. Tui^ot succombe jamais à la rage des trois canailles (a), qui n'en font qu'une, il restera dans la tète des hommes
(i) Tiirgol.
(a) Voyez ci dessus la lettre n* /{S.
ENTRE VOLTAIRE -ET CONDORCET. Il3
que les gens éclaires et vertueux ne sont pas propres au gouvernement, et l'univers demeurera condamné aux ténèbres et au malheur.
Adieu, je vous embrasse, ne craignez rien, espé* rez et «iiaez-mcM un peu.