A VOLTAIRE
Ce mercredi, i??^*
Je ne vous ai point écrit, mon cher et illustre maître , depuis l'événement fatal (a) qui a 6té à tous les honnêtes gens Tespérance et le courage. J'ai attendu que ma colère fût un peu passée , et qu'il ne me restât plus que de l'afHiction. Cet événement a changé pour moi toute la nature. Je n'ai plus le même plaisir à regarder ces belles campagnes où il eût fait naître le bonheur. Le spectacle de la galle du
(i) Ce que Voltaire désire savoir, ce sont les circonstances du renvoi de Tiirgot, qui quitta le ministère le ii mai 1776; il fut remplacé par M. de Clugny.
(ï) Le renvoi de Turgot, qui avait eu lieu le 11 mai 1776.
I l4 CORHESPONDAfCCE
peuple me serre le cœur : ils dauseol comme s'ils n'avaient rien perdu. Les loups dont vous avez délivré le pays de Gex (i) vont s'élancer sur le reste de la France , et deux ans d'abstinence ont changé en rage la soif qu'ils avaient du sang du peuple. Croyez- vous qu'ils ont osé demander qu'il ne fût pas permis d'écrire contre eux ; que cette vile postérité des laquais , des catins, des traitants du dernier siècle, prétend être respectée, et qu'elle le sera? Us veulent nous mettre un bâillon , de peur que les cris que la douleur nous arrache ne troublent leur repos. Voilà où nous sommes tombés, mon cher et illustre maître , et de bien haut !
Voilà donc enfin La Harpe de l'Académie ! J'en ai été bien aise pour lui. Quant à la littérature, je la crois perdue avec tout le reste. Vous ne sauriez croire quel ressort et quelle activité deux ans d'oppression ont donnés à la canaille , et comme elle va profiter de la liberté qu'elle a recouvrée. On ne fera point de mal positif, on ne persécutera point; mais on laissera tous ces fripons subalternes voler, nuire et persécuter à leur gré.
Je tacherai d'avoir une occasion de vous écrire librement ; mais vous savez qu'il y a un certain Rigolei (a), parent d'un autre Rigolei,etquece EUgolei
(i) Les commis de la ferme.
(aj Bigoley d*Ogny, intendant des postes, dont il a déjà étc question p. 107, frère de ce Rigoley de JuTÎgny, avocat de Dijon, qui avait colporté le libelle de Travenol, violon de rOpéra, contre Voltaire. Ce Rigoley a fait présent nu public de Tédition en 7 volumes des œuvres complètes de Piron, son compatriote, qu*il appelle /e /7/fi^ grand poète du siècle^ pour humilier Voltaire.
ENTRE VOLTAIRE KT COUDORCET. Il5
est le chef en titre d'rrn bureau d'espionnage , et de l'espionnage de la plus vile espèce. Or cet homme montre , non pas nos lettres, il ne l'oserait , mais des extraits de nos lettres, non pas au roi , qui est trompé y et que certainement M. Rigolei ne veut pas détromper, mais à toutes les personnes puissantes. Les secrets de toutes les familles, de toutes les amitiés étaient livrés par lui, il y a quatre ans, à madame du Barri et à sa séquelle. Je ne sais à qui il les livre à présent.
Adieu, mon cher et illustre maitre; nous avons fait un beau rêve, mais il a été trop court. Je vais me remettre à la géométrie et à la philosophie. Il est bien froid de ne plus travailler que pour la gloriole, quand on s'est flatté pendant quelque temps de travailler pour le bien public.
6t . A VOLTAIRE.
12 juin 1776.
Mon cher et illustre maitre, M. Panckoucke me met à portée de vous écrire la vérité tout entière.
Vous connaissez le comte de Maurepas , sa faiblesse, ^ sa frivolité , et sa jalousie contre tous les talents su- /
périeurs.
C'était par une impulsion étrangère qu'il s'était déterminé à faire M. Turgot contrôleur général. Le caractère , la vertu , les grandes vues de M. Turgot
Voltaire parle de Rigoley d'Ogny comme d*un homme à qui « sa colonie a les plus grandes obligations. » (Lettre à d'ArgenfaI, 19
.ivril 1776.
1 1 6 COARESPONDANCE
rétcrurdissaient et rhumiliaient. Tout alla cependant assez bien jusqu'au temps des émeutes (i ). Mais alors ractivité et la force d'âme que déploya M. Turgot^fil, avec rindiiïérence et la nullité du premier ministre, un contraste que celui-ci ne put digérer. On fit cette chanson contre lui :
m Monsieur le comte , on vous demande :
« Si TOUS ne mettez le holà,
«« Le peuple se révoltera.
<t Dites au peuple qu il attende ;
« Il faut que j'aille à TOpéra. »
Il y avait été réellement le jour de l'émeute, et l'on savait que M. Turgot avait passé trois nuits de suite. M. Lenoir, espèce de valet aux gages de tous les ministères y plaisait assez à M. de Maurepas: M. Turgot le fit renvoyer par le roi , sans en avoir prévenu l'autre. Le parlement, qui voulait augmenter les soulèvements en faisant semblant de les calmer, fut réduit au silence. On n'avait su combien cet acte était nécessaire qu'à onze heures du soir. M. Turgot partit pour Versailles; il réveilla le roi. Ije conseil fut assemblé pendant la nuit, le lit de justice résolu , les affiches d'un arrêt séditieux couvertes avant le jour. M. de Maurepas, étonné, effrayé, avait laissé faire ; mais il lui resta contre M. Turgot une jalousie d'autant plus grande ,. qu'incapable de sentir l'âme de M. Turgot , il le regarda comme un rival dangereux. Le garde des sceaux (a) s'aperçut de ce senti-
(i) La révolte des blés, en 1775, (a) Maupeou.
ment, et eut soin de le nourrir. 11 devait la dignité de chef de la magisiralure à son talent pour jouer les Crispins, et au mérite d'avoir fait rire madame de Maurepas et ses femmes en jouant des parades à Pont- Cbartrûn. Livré toute sa vie à la crapule, il joignait le ton le plus bas à l'àme la plus vile. Dans les temps où l'on payait les parlements , il avait reçu quatre cent mille francs pour payer ses dettes. Malheureusement, il avait assez d'esprit pour sentir combien M. Turgot devait le mépriser, et qu'il ne pourrait, tant qu'il serait en place, ni se faire donner de Taisent ni en prendre. I..es édits de M. Turgot étaient dressés , il fallut les communiquer à M. de Maure^ pas, au garde des sceaux et à M. de Malesherbes. Le garde des sceaux, après avoir d'abord combattu celui des jurandes , sut, par ses émissaires, que Vé" dit des corvées était celui qui offensait le plus les parlements. Plus de la moitié des membres de ce corps , sortis ou de la finance ou de la valetaille du siècle dernier, tenait fortement aux privilèges de la noblesse. Le garde des sceaux dirigea en conséquence ses efforts contre l'édit des corvées. 11 donna au roi un mémoire digne des charniers Saint-Innocent. M. Turgot eut la bonté d'y repondre en détail. Le roi lut tout cela, il parut convaincu. Dès lors le garde des sceaux n'osa plus s'opposer directement , il se contenta de soulever en secret les parlements. Il lit dire au roi, par M. de Maurepas, que M. Turgot ^ était un ennemi de la religion et de l'autorité royale , ^ et qu'il allait bouleverser l'État.
On chargea Seguier défaire des réquisitoires, tan-
I 1 8 CORKESPOUDANCE
tôt contre un livre sur les droits féodaux {\)y et tantôt contre un dictionnaire théologique, ensuite contre un monarque accompli. On insinuait adroitement qu« M. Turgot voulait anéantir les privilèges de la noblesse , et que depuis son ministère Timpiété et la sédition marchaient tète levée. Il n'eut pas de peine à faire sentir au roi Fabsurdité du parlement. Mais M. de Maurepas montrait de son côlé les parlements révoltés, la noblesse dans l'inquiétude, les financiers prêts à faire banqueroute. Le roi , peu éclairé , n^ayant aucun principe fixe , porté naturellement à la défiance j penchant que M. de Maurepas augmentait en lui disant du mal de tous les gens honnêtes, était ébranlé.
M. de Malesherbes eut alors l'imprudence de confier à M. de Maurepas le dessein qu'il avait de se retirer. Né avec beaucoup d'esprit, de facilité poulies sciences 9 et d'éloquence naturelle, il a, soit par goût , soit par défaut de rectitude dans l'esprit , un penchant pour les idées bizarres et paradoxales; il trouve dans son esprit des raisons sans nombre pour défendre le pour et le contre , et n'en trouve jamais aucune pour se décider. Particulier, il avait employé son éloquence à prouver aux rois et aux ministres qu'il fallait s'occuper du bien de la nation; devenu ministre , il l'employait à prouver que le bien est impossible.
Quelques dégoûts qu'il a éprouvés; la perle de sa considération dans le public , causée parce qu'on ne voyait sortir de son département ni lois utiles, ni
(i) Par M. cleBoDcerr. Voyez les lettres 5/i et 57.
ENTRK VOLTAIRE ET ^GONDORGET. II9
i-éformes d'abus ; la perte de sa considération dans la magistrature, qui lui reprochait d'avoir été de Tavis du lit de justice; la tournure de son esprit, absolument opposé à celui d'administration , et qui lui rendait sa place insupportable, tout cela le détermina à quitter. M. de Maurepas, qui n'aurait osé attaquer M. Turgot et lui, voulut profiter de sa retraite pour perdre le restaurateur de la nation et l'ami du peuple. Il s'y prit avec adresse. Il savait qu'une réforme dans la dépense de la maison du roi était nécessaire; que sans cela , au lieu de diminuer les dettes et les impôts j il faudrait les augmenter incessamment , et que M. Turgot était prêt de présenter au roi un mémoire qui lui montrerait l'état de ses finances et la nécessité de réformer la cour j si on ne voulait ni se déshonorer par une banqueroute, ni se rendre odieux en écrasant le peuple. Il n'y aurait eu alors que deux partis : ou consentir à la réforme, ou laisser partir M. Turgot. Le roi n'aime pas le faste; il a naturellement le sens /, assez droit; son âme n'est point encore corrompue ; v^ il est faible , mais sans passions. Il pouvait accepter '^ le plan , et dès lors M. Turgot devenait inattaqua- / ble. Il était donc nécessaire de prévenir ce moment. M. de Maurepas imagina d'insinuer au roi de prendre M. Amelot pour ministre. Vous le connaissez : on ne lui reproche qu'une bêtise au«dessus de l'ordre commun ; mais il était aisé de prévenir cette objection. Ce projet réussit, et la réforme devenant impossible avec M. Amelot, il fallait, ou que M. Turbot quittât, ou qu'il attendit jusqu'à ce que l'impos-
I "àO CORHESPOSrOA J(CE
sibilité de payer sans faire des manœuvres malhonnétesy le forçât à s'en aller.
M. Turgot fut averti de Failbire de M. Âmelot : il eu parla avec force; il écrivit au roi; il lui monira de nouveau la nécessité d'une réforme que M. Amelot ne ferail pas; que la ruine de la nation et de la gloire du roi serait la suite de cette niMninatiou ; que le garde des sceaux avait par ses intrigues ameuté les parlements contre l'autorité; qu'on cherchait de toutes paris à augmenter les difficultés de faire le bien. Le roi eut la faiblesse de montrer cette lettre à M. de Maurepas. Il n'y avait plus à reculer. Il revintà ses anciennes inculpations contre M. Turgot; il fit dire par M. d'Ogni (i), qui ouvre les lettres à la poste, que le mécontentement était général en France , et avait M. Turgot seul pour objet. Ce d'Ogni était l'ennemi personnel de M. Turgot, qui l'avait traité avec le mépris que mérite l'infamie du métier qu'il fait. D'ailleurs il sentait que, si jamais M. Turgot devenait ministre prépondérant, cet odieux espionnage serait détruit.
M. Turgot était décidé à la retraite, et il ne voulait que parler au roi encore une fois: il alla chez lui le samedi , mais le roi était à la chasse; il y retourna, mais le roi était au débotté , et il fallait l'attendre. M. Turgot remit au travail du lendemain ; mais M. de Maurepas , qui avait craint cette entrevue , fit entendre que l'on ne devait pas attendre la démission de M. Turgot , qu'il ne fallait pas laisser dire qu'il s'eo allait.pour n'avoir pu faire le bien, mais annoncer
(x) Voyez la note p. iiS.
ENTRE VOLTAIRE ET CONUORCET. lai
qu on Tavait renvoyé parce qu'il n'était pas propre il sa place. Voilà les intrigues de M. de Maurepas auprès du roi ; voici maintenant ce qu'il a voulu montrer au public.
Le comte de Guines a été acctisé par son secrétaire d'avoir joué dans les fonds publics à Londres, et de l'avoir ensuite désavoué pour se dispenser de payer. Sa réponse est que, sachant la paix faite, il n'aurait pu jouer qu'à jeu sûr. Mais elle ne vaut rien ; il est prouvé au roi, à M. de Maurepas et aux mioistres, que M. de Guines ne savait rien de la négociation relative à cette paix; et que lorsque le chaîné d'aiTaires lui en rendait compte par pure politesse, il le communiquait à tort; il est prouvé qu'il oe savait pas la négociation Buie lorsqu'il a joué. Le comte de Guines est donc coupable. Mais la reine, que l'on n'en a pas instruite , et qui le croit vio time de M. d'Aiguillon , le protège. M. de Maurepas a déterminé le roi à faire M. de Guines duc , malgré ce qu'il en savait, et il Ta été apprendre à la reine, espérant se réconcilier avec elle; chaîner auprès d elle MM. Tui^ot et Maleslierbes du rappel de M. de Guines; la charger auprès du public du renvoi de M. Tui^t; en obtenir le rappel de M. d'Aiguillon , neveu de sa femme, et la consoler par là du renvoi de M. Turgot, parce que> tout en désirant son dé* part, elle avait trouvé cette forme indécente.
Ce beau projet n'a point réussi. M. de Maurepas comptait sur le peu d'esprit de la reine ; mais il oubliait que, n'ayant pas comme lui le bonheur d'être eunuque, elle avait un peu d'âme. Elle lui a donc
laa CORRESPONDANCE
refusé ie retour de M. d'Aiguillon ; a déclare haule^ ment qu'elle n'était pour rien dans le reoYoî de M. Turgot; a traité M. de Maurepas avec le mépris le plus froid et le plus gai , et a répété tout liaut ce qu'elle lui avait dit.
M. de Saint-Germain a témoigné la plus grande joie du renvoi de l'homme à qui il devait sa subsistance et sa place. Le motif est aussi noble que l'action. Il demandait 35o mille livres pour son établissement. M. Turgot voulait] qu'en ce cas Targenterie et les meubles passassent à son successeur; il espère que M. de Clugny sera moins difficile. Son ordonnance est un chef-d'œuvre d'hypocrisie : il la commence par déclarer que le roi ne souffrira aucun officier connu par son iiréligion ou ses mauvaises mœurs. Il aurait donc fallu chasser des armées nonseulement le prince Eugène i le maréchal de Saxe, le grand Condé , le roi de Prusse, mais M. le comte de Saint*6ermain lui-même. D'ailleurs il n'aurait pas dû prendre pour adjoint un coureur de filles, ni donner des régiments aux gens de la cour les plus décriés par leurs mœurs.
Le successeur de M. Turgot (i) est ce qu'on appelle un fripon, dur, emporté, ivrogne, joueur et débauché. M. de Maurepas lui a communiqué son goût pour les fermiers généraux : il a déclaré qu'il ne ferait rien qui pût leur déplaire.
« A quels maîtres , grands dieux I livrez-vous Tunivers î »
Lorsque le Clugny a été reçu à la chambre des
(i) M. de Clugny.
ENTRE VOLTAIRE ET COMDORCET. I!l3
comptes, M. de Nicolaï lai a fait un compliment qui était une satire de radmiiiistration précédente. La raison en est que M. Turgot lui a refîisé de Targent pour son frère.
On dit tout haut que tout ce qui compose le ministère sera chassé incessamment pour faire place à M. de Choiseul.
Je vous embrasse et vous aime comme vous savez.