A CONDORGBT
Il juillet 1776 (i).
Mon esprit et mon cœur vous remercient, intrépide et vrai philosophe, d'avoir bien voulu me faire l'analyse de cette pièce de théâtre (2). Je ne la connaissais que par des récits infidèles : vous m'en parlerez comme un grand connaisseur. Le héros principal est un Caton ; mais les Caton ne sont pas faits pour réussir chez une nation qui n'aime plus que I opéra-comique. Je voudrais pouvoir voir l'auteur avant de mourir. Je fais actuellement un recueil de tous ses ouvrages que j'ai pu rassembler. Il me parait que c'est une collection unique, elle sera un jour bien précieuse. Si vous le voyez, je vous prie instamment de lui dire combien je révère et combien j'aime son génie et son caractère.
(1) Cette lettre est celle que Voltaire envoyait à M. de Vaines (éd. B.y t. XX, p. 89), et que M. Beuchot croyait perdue.
(a) L'intrigue par laquelle Maurepas fit renvoyer Turbot, exposéf dans la lettre 61.
Pour VOUS, je vous crois enfoncé dans la gëométrie; je vous le pardonne , si vous faites dans les mathématiques des découvertes nouvelles, comme ont fait sir Isaac et le capitaine Halley ; mais n'oubliez pas, je vous en prie, notre académie. Il faut que vous nous fassiez Thonneur d'en être à la première occasion : nous avons besoin d'un homme tel
que vous. Alors je dirai nunc dimUtis Pourquoi
faut-il que je sois si éloigné de vous? que je ne puisse vous parler, et surtout vous entendre? Vous ranimez ma vieillesse un moment par votre lettre, mais je retombe bientôt après dans mon anéantissement. Où est le temps où vous rallumiez mon feu avec M. D'Âlembert? Où est le temps encore plus éloigné où notre Caton (i) daigna passer quelques jours aux Délices dans la chambre des fleurs? Je suis de tous les côtés livré aux regrets, et malheureusement je suis sans espérance; c'est le pire de tous les états. C'est même le signal que nous donne la nature pour sortir de ce monde ; car quel motif nous y peut retenir quand l'illusion de cette espérance est perdue?
Conservez-moi du moins la consolation réelle de votre amitié, j'en ai besoin. J'ai vu dans l'espace de plus de quatre-vingts ans bien des choses affreuses, et je crains d'en voir encore si ma vie se prolonge.
Pétrarque disait : Poifera e nuda vai filosofia. Aije pu trouver un asile dans mes déserts sur la fin de mes jours ? Je n'en sais rien.
(i) Tnrgol.
EIfTRE VOLTAIRE £T GONDORCET. 1^5
Je VOUS aime de tout mon cœur, et je vous suis bien respectueusement dévoué.
6S. A GONDOHGET.
7 septembre 1776.
Ce Monsieur de Castillon de Berlin est en vérité un grand philosophe. Tout ce que Monsieur de Condorcet pourra faire sera de hii ressembler; mais il ne le surpassera jamais (i).
Je suis dans une amertume continuelle depuis quon nous a ôté le protecteur du peuple et celui de ma province. Depuis ce jour fatal, je n'ai suivi aucune affaire, je n'ai rien demandé à personne, et j'ai attendu patiemment qu'on nous égoi^eât.
Je me suis un peu dépiqué contre cet étonnant Welche (a), qui est assez insolent, assez fou, assez Gilles, pour nous proposer de mettre Shakspeare à la place de Corneille.
Si l'excès de sa turpitude doit nous faire vomir, l'excès de son insolence oi^eilleuse devait nous faire horreur. Je ne puis croire qu'il se trouve un seul Français assez sot et assez lâche pour déserter nos troupes, et pour servir sous ce misérable transfuge de I^tourneur : mais personne né se joindra^ t-il à moi pour le combattre? serai-je le seul qui
(i) Castillon, de rAcadcmie de Berlin , est le pseudonyme sous lequel Coodorcet publia l'éloge de Puscal , suivi de remarques sur les Pensées.
{^] Letoumeur.
I a6 CORRKSPONDANCC
déFendrai la patrie après avoir été maltraité par elle? Je reviens à M. Castilion et à M. Bitaubë, mes deux consolateurs. Que je les remercie de m'avoir fait connaître Biaise! Ce Biaise touchait donc à la fois à l'extrême force d'esprit et à Textréme folie? Cela est bon à savoir, on en peut tirer d'étranges conclusions. Je connaissais déjà son éloge; M. de Bitaubéy qui m'honore de son amitié, m'avait envoyé le manuscrit; il était un peu plus ample, et il y a des différences. Je suis maintenant dans le grenier à blé. M. Bitaubé en chasse les charançons et les rats, et fait de belles avenues de tous côtés, pour qu'on arrive librement à son grenier. Je l'en félicite et je l'en remercie. J'aime passionnément que les portes du temple de Cérès soient toujours ouvertes. Conservez-moi, je vous en prie, mon brave et grand philosophe^ les bontés de ce M. Bitaubé, à qui je serai attaché tout le reste de ma vie avec un très-tendre respect. V.