‹ Œuvres de Condorcet (volume 3)Chapitre 69 sur 89 · SUR CE QUI A ÉTÉ FAIT, LTC · texte numérisé non relu

SUR CE QUI A ÉTÉ FAIT, LTC

dont une bonne constitution devait le dépouiller, en ne lui laissant tout au plus qu'un droit négatif, qui peut être quelque chose pour un loi, mais qui n'est rien pour ses ministres. Le concert avec le pouvoir judiciaire n'cù! pas été moins nécessaire; mais ce pouvoir était confié à des corps liés par leur composition et leurs prérogatives avec les ordres privilégiés , et qui ne pouvaient s'intéresser au succès d'une restauration dont leur réforme devait faire partie.

Le peuple est venu au secours de l'assemblée nationale, et la cause de la liberté a triomphé; mais le pouvoir exécutif, comme le pouvoir judiciaire, sont restés sans force. Les lois anciennes sont devenues l'objet du mépris , avant d'avoir été remplacées par de meilleures lois; la vieille constitution, ou ce qui en tenait lieu , était détruite, et la nouvelle n'était pas même commencée. Les dépenses se multipliaient, et les impôts n'étaient plus payés; le crédit du gouvernement avait disparu , celui de la nation n'existait pas encore. Enfui , l'assemblée législative se trouvait exposée à l'influence des mouvements populaires qu'aucune force n'empêchait d'agir sur elle.

Dans un pays comme l'Amérique septentrionale, comme était l'Angleterre au moment de la révolution, une telle crise eût été sans danger.

La confiance eût pris la place de l'obéissance , le lespect celui de la crainte. Mais, en Fiance, où toutes les espèces d'autorités étaient héréditaires, vénales ou conférées par la volonté du prince, où le

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peuple avait en général élu ses représentants sans les connaître, où la moitié d'entie eux avait été nommée par des hommes qu'il regardait comme ses ennemis, où les paysans se défiaient de leurs seigneurs, les bourgeois de leurs officiers municipaux et de leurs juges; où les citoyens des classes les plus nombreuses ne connaissaient pas même de vue le petit nombre des hommes éclairés qui avaient défendu la cause populaire, n'entendaient pas leurs ouvrages qui n'avaient pas été écrits pour eux, il était naturel que le peuple se livrât à la défiance , et qu'ignorant tout, il voulût tout juger par lui-même (i).

On lui avait rappelé ses droits, et il avait évidemment saisi ces vérités premières, qui d'ailleurs le flattaient; mais il devait s'égarer dans les conséquences, et une de ses erreurs devait être que chaque ville ne voyant qu'elle, ne connaissant qu'elle, s'arrogeât une sorte d'indépendance, voulût faire des lois pour elle seule, exercer un pouvoir illimité partout où elle se trouvait la plus forte.

C'est donc au milieu de l'anarchie que l'assemblée a travaillé jusqu'ici, et il faut, en achevant son ou-

(i) Le mot Peuple signifie , dans le sens propre , la totalité des citoyens qui n'ont ni d'autres fonctions publiques , ni d'autres litres. Dans un sens plus étendu , il signifie cette même totalité , moins une classe peu nombreuse qu'on en sépare. Ainsi, le mot Peuple signifie ceux qui ne sont pas nobles dans un pays où la noblesse a des prérogatives, signifie les simples citoyens, dansun pays où l'égalité règne; signifie ceux qui ne sont pas sénateurs , dans un pays où il existe un sénat héréditaire, et signifie aussi, partout, la classe des citoyens privés des avantages de l'éducation et de la possibilité d'acquérir des lumières.

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