‹ Œuvres de Condorcet (volume 3)Chapitre 79 sur 89 · VI. VI · texte numérisé non relu

VI. VI

Tout homme est obligé de On n'est obligé d'être juste

conformer sa conduite à la jus- qu'autant que la justice est d'ac-

tice, même contre son intérêt, cord avec notre intérêt, et il est

et il serait infâme de vendre la très-permis de sacrifier la li-

liberté des autres hommes pour berté des autres hommes à sa

une somme d'argent. fortune.

Il suffit de comparer ces deux professions de foi

SLR l'admission des députés, etc. /|8i

pour prononcer sur l'admission des députés des colonies. On serait tenté plutôt de désirer une loi qui exclût à l'avenir, de l'assemblée nationale, tout homme qui, ayant des esclaves, ou se trouvant le mari d'une femme (pii en possède, est intéressé à soutenir des principes contraires aux droits naturels des hommes, seul but de toute association politique.

Cette loi fut proposée au congrès des États-Unis ; mais la crainte d'aliéner quelques États, où les propriétaires d'esclaves sont le plus grand nombre, empêcha de la sanctionner. Le même motif n'a pas lieu ici. Nos planteurs ne sont qu'une très-petite partie de la nation , et cette exclusion aurait l'avantage de dégoûter de ce genre de propriétés les hommes (pie leur naissance, leur état devrait éloigner d'une source de richesses souillée de sang et de larmes, alimentée par des crimes qui révoltent l'honneur autant que la nature.

Mais si une telle loi est contraire aux droits des citoyens, qui ne doivent pas être gênés dans le choix de leurs représentants, qui doivent être libres de choisir un planteur, dès qu'ils croient que son intérêt et son honneur suffiront pour qu'il ne rejette, pour les blancs en Europe, les principes qu'il adopte pour les noirs en Amérique , du moins est-il constant que toute classe d'hommes, professant nécessairement des principes contraires au droit naturel, doit être privée de l'exercice du droit de cité.

Dans le premier cas, les électeurs reconnaissant eux-mêmes les principes du droit naturel, chargeant tel individu qu'il leur plaît de voter suivant ces prin- IX. 31

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cipes, s'ils le choisissent, quoiqu'il en professe d'autres publiquement, c'est sans doute dans la persuasion qu'il agira suivant leurs principes, et non d'après les siens. Mais ici ce sont les électeurs eux-mêmes qui, se déclarant ennemis des droits des hommes, ne peuvent être présumés devoir choisir des hommes déterminés à les défendre.

La demande des planteurs renferme, de plus, des prétentions injustes qui ne permettent pas de l'admettre. D'abord, il est absurde que ces planteurs croient pouvoir représenter leurs esclaves, et veuillent proportionner le nombre de leurs députés à celui de ces esclaves. On ne représente que ceux par qui on a été choisi; on ne représente que ceux avec qui l'on a des intérêts communs. Et qui pourrait admettre l'idée scandaleuse de représenter ceux qu'on opprime ; ceux que par la violence on a privés de leurs droits ; ceux à qui on veut empêcher la nation de rendre justice? Les représentants de Saint-Domingue ne devraient donc représenter que des blancs. On ne pourrait leur accorder plus d'un ou de deux députés, au lieu de vingt et un, sans se rendre coupable d'une condescendance pour la richesse qui déshonorerait la nation.

Mais, de plus, est-il juste d'admettre comme représentants d'un pays , des députés qui n'ont été élus que par une partie des citoyens de ce pays ? Or, les noirs libres n'ont pas été appelés à l'élection des députés , les planteurs ne proposent pas de les convoquer; donc les députés des colonies ne peuvent être admis, puisqu'ils ne sont pas les représentants

SDR l'admission DKS DEPUTES, ETC. /|85

lie ces nouvelles provinces, mais seulement les agents d'une classe de citoyens.

On dira , sans doute, que les colonies doivent avoir des représentants, et que leui- droit à cet égard dérive du droit naturel qu'a tout homme de n'élre soumis qu'aux lois à la formation desquelles il a contribué. Nous répondrons que tout homme qui viole dans l'instant même un des droits naturels de l'humanité, perd celui d'invoquer ce droit en sa faveur.

Les planteurs peuvent-ils dire : Aucun homme ne doit être obligé d'obéir aux lois auxquelles il napas contribué, tant qu'ils voudront (jue les noirs esclaves, et même les noirs libres, obéissent à des lois auxquelles ces noirs n'ont pas contribué? La privation du droit de cité, dont ils se plaindraient , n'est-elle pas une moindre injure au droit naturel , que l'esclavage qu'ils prétendent maintenir? Enfin , la France ne commettrait-elle pas une moindre injustice en soumettant les planteurs à des lois faites par les Français, qu'en soumettant les noirs à des lois à la formation desquelles les planteurs auraient concouru?

11 faut, dit-on, les admettre, pour qu'ils puissent défendre leurs intérêts. Mais est-il juste d'admettre l'avocat d'une seule partie ; et si l'on doit accorder séance et suffrage aux députés du corps des planteurs pour défendre un intérêt d'argent, ne doiton pas donner aussi suffrage et séance aux députés des noirs, pour défendre les droits sacrés du genre humain, violés dans la personne de ces malheureuses victimes d'une avidité mal entendue? Nous

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demandons que les planteurs répondent à ces raisonnements, et, pour qu'ils ne perdent point leur temps à d'inutiles déclamations , nous les prévenons que leurs phrases sur l'importance des colonies ne font rien à cette question : i" parce que l'on sait à quoi se réduit cette importance, qu'ils exagèrent d'une manière si ridicule; i° parce que c'est une question de droit public que nous discutons, et que dans les questions de droit public les sacs d'argent ne peuvent faire pencher la balance.

Nous les avertissons de ne plus dire que l'Angleterre veut, par une politique perfide, nous engager à défendre la traite, parce que mille citoyens de toutes les classes ne se réunissent point pour former un plan secret de politique; parce qu'il n'y a aucune politique secrète en Angleterre pour les affaires qui se traitent dans le parlement, et qu'il ne s'agit pas ici de faire peur à des enfants, mais de répondre à des hommes.

Nous les exhortons à ne plus dire que les noirs esclaves sont heureux, i^ parce que la fausseté de ce fait est prouvée par des témoignages impartiaux, et que le leur est suspect de partialité; 2° parce que ce fait est absurde en lui-même ; 3° parce qu'il ne s'agit pas de savoir si les noirs sont heureux, mais s'ils jouissent des droits dont tous les hommes doivent jouir. Supposons que le climat des îles Sainte- Marguerite soit très-beau, que les promenades y soient agréables , que le gouverneur fasse très-bonne chère, en conclura-t-on qu'il est juste d'y renfermer tous ceux qu'on croit avoir intérêt de priver de la liberté?

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Nous les prions, enfin , de se souvenir que la propriété d'une terre est le droit d'en recueillir les fruits, mais non celui de les multiplier à force de crimes; qu'on ne prive point un homme de sa propriété en l'empécliant de s'enrichir par le vol et la violence ; qu'ils peuvent, sans doute , parler de leurs intérêts, mais que dans leur bouche le mot sacré de droits est un outrage à la nature , et un blasphème contre la raison.

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