o LETTRE DE JUNIUS
Quel est donc le but de vos tristes et pénibles déclamations? Le voici :
La révolution d'Amérique a été paisible, parce que le peuple n'avait à changer que la distribution des pouvoirs politiques, et que toutes les lois, toutes les institutions, presque toutes les formes ont pu être conservées. Il existe sur la terre une autre nation à qui le hasard a donné le même avantage, qui peut, par un seul acte de sa volonté, par une constitution de douze pages, se rétablir dans tous ses droits, dont elle n'a plus qu'une vaine apparence. Ce changement peut s'opérer en un jour, sans que l'ordre d'aucune affaire , le repos d'une seule famille , de simples citoyens , y soient un instant troublés. Or, ceux qui craindraient que ce peuple ne s'élevât à la liberté, à l'égalité républicaines; qui voudraient continuer de le corrompre et de le dépouiller; qui suivraient, de concert avec des tyrans étrangers , un plan combiné pour l'asservir, les ministres de son roi, par exemple , ne devraient ils pas désirer d'inspirer à ce peuple l'horreur de la révolution française, de lui persuader que la sienne entraînerait les mêmes malheurs ? Ne devraient-ils pas chercher à le mettre en guérie avec la France , afin de la lui rendre odieuse? Ne devraient-ils pas employer, pour nuire à la nation française, toutes les ruses de la politique, et toutes les ressources de la corruption pour y perpétuer les troubles? Ne leur serait'il pas utile d'exagérer ensuite ces mêmes troubles, pour avoir un prétexte de traiter comme une troupe de séditieux , une société de citoyens paisibles, cou-
pables d'avoir formé le projet de réclamer leurs droits? Ne serait-ce pas alors qu'ils oseraient se vanter de maintenir la paix, (juand ils ne songent qu'à violer impunément les lois et à cimenter la tyrannie ?
IN'est-ce pas là ce que j'ai dû lire dans le blanc de vos pages ? ^i'est-ce pas le violent désir de distraire ou de dégoûter les Anglais d'une réforme parlementaire, qui vous rend si moral, quand vous soudoyez des traîtres; si humain, lorsque d'un bout de l'Europe à l'autre , vos émissaires achètent des assassins contre la France ?
Cependant je crains bien que, malgré sa sagesse prématurée, le jeune Pitt , devenu homme, ne reste un écolier étourdi. Vous avez cru mener les Français républicains, comme votre père menait les ministres de Louis XV. Je pourrais vous dire comme l'ambassadeur de Hollande à Charles H : J/i ! sire, ce Crom^vell était autre chose ;yv\3\s les Français sont aussi d'autres hommes. Vous êtes glorieux d'avoir été déclaré parla Convention française l'ennemi du genre humain. C'est une vérité triviale qu'il était audessous d'elle de prononcer. Dix autres noms pouvaient, avec autant de justice, se trouver au bout de la plume du rédacteur. Mais tremblez que la Convention de la Grande-Bretagne, plus prochaine que vous ne pensez, ne vous déclare dans peu l'ennemi de votre patrie. Croyez moi, digne émule des Bute, des Grafton , des INorth , qui ont , avant vous , illustré le règne de George 111, faites comme eux, retirez-vous à temps, et abandonnez à d'autres les rênes
33a LETTRE DE JUNIUS A WILLIAM PITT.
de la révolution britannique , que vous ne pouvez empêcher, ni même retarder ; et que vos mains incertaines n'auront, ni la force, ni l'adresse de tempérer, encore moins de diriger.