LKTTRE DE JUJVIUS
l'unique manière de lire les ouvrages quand on veut les bien entendre.
Ce n'est point, dites-vous, à la nation française que George III fait la guerre; c'est à certains principes destructeurs de toute morale, adoptés par cette nation , ou plutôt par ceux qui la gouvernent.
Est-ce dans sa constitution que vous les trouvez, ces principes....? Je l'ouvre, j'y cherche ce qui la distingue de celles des autres peuples qu'on est convenu d'appeler libres.
J'y vois 1° que le peuple, souverain de fait, comme il l'est de droit , conserve , en tous les temps, le pouvoir et les moyens de réformer toutes ses lois sans aucune exception ;
2° Que tout homme parvenu à l'âge où l'on veut supposer la raison entièrement formée, jouit de la plénitude de ses droits , sans avoir à souffrir d'aucune de ces inégalités plus ou moins absurdes qui souillent tous les autres codes.
Le reste est conforme aux principes que Sa Majesté Britannique veut bien tolérer dans quelques républiques suisses et dans les États-Unis d'Amérique.
Je ne parle point des articles qui ont pour objet l'organisation des pouvoirs ; vous ne pensez sûrement pas que l'unité législative soit incompatible avec la morale, et que, pour être honnête homme, il faille absolument croire à la trinité parlementaire, comme à celle de la liturgie.
Voici donc la traduction littérale du manifeste de George III : « Je veux que les Anglais payent
« d'énormes taxes ; qu'ils exposent leur vie , de « peur qu'à l'exemple des Français , ils n'aient un « jour Vimmoralité de se croire en droit de dé- « ranger ma prérogative royale ; car je voudrais bien « en faire un droit divin , quoique mon trisaïeul « l'ait reçue de leur pure bonté. Je veux qu'ils se fas- « sent égorger devant Toulon, pour prouver à l'u- « nivers qu'ils ne doivent pas être aussi libres que « leurs grands-pères. Je veux que ceux de mes su- « jets qui ne sont ni pairs, ni francs-tenanciers, ni « membres des bourgs à députation , soient forcés , « à coups de nerfs de bœuf , de monter sur mes « flottes, pour m'aider à noyer quiconque ose les « croire dignes de devenir des hommes libres. »
C'est donc aux droits des Anglais, que George a déclaré la guerre en leur nom.
Regarderiez-vous l'autorité de la Convention française comme une usurpation immorale? Vous croyez donc, que l'Assemblée législative n'a pas eu le droit de suspendre le pouvoir royal et de consulter le peuple? Or, vous ne pouvez le croire, sans adopter l'opinion qu'une constitution ne peut être réformée que par des moyens antérieurement établis par elle. Vous condamnez donc la révolution de 1689? En effet, ou la suspension du tyran Bourbon a été légitime , ou l'expulsion du tyran Jacques était un crime ; ou les Français ont eu le droit de détruire la royauté , ou les Anglais n'avaient pas celui de briser l'ordre de la succession pour appeler la maison de Hanovre.
Le roi sarde est donc votre véritable roi? Aussi lui
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payez-vous de gros subsides aux dépens des Anglais, et lui garantissez-vous , au prix de leur sang, le le reste de ses Etats. A-t-il , en récompense , cédé son titre à son cousin George, pour fortifier un peu son droit héréditaire , et le débarrasser, à l'égard de la nation britannique , d'une reconnaissance qui commence à lui peser?
Mais vous en voulez à la Convention nationale d'avoir osé punir un conspirateur qui s'était appelé roi. Est-ce qu'un peuple perdrait le droit de punir un magistrat infidèle et parjure, sous prétexte qu'on a oublié d'insérer dans le livre des lois le mode de le juger? Est-ce que la liberté de corrompre, de trahir, d'ordonner le meurtie avec impunité, peut jamais être un privilège légitime , attaché à une place ou à un nom? Oseriez-vous soutenir une telle doctrine en plein parlement , l'y soutenir sans restriction , sans équivoque? Lisez les Lettres de Caton (i), vous verrez qu'on prêchait publiquement celle de la raison et de la vraie morale en Angleterre même, il y a plus de soixante ans, sans que les ancêtres de George 111 osassent s'en fâcher.
C'est évidemment en faveur d'un droit héréditaire, indépendant du peuple, c'est en faveur de l'impunité des tyrans , que George fait la guerre à la France. Ce sont les droits d'une nation trop confiante qu'il combat sur un territoire étranger, aux
(i) Ouvrage périodique devenu très-rare, publié par Gordon et Trenchard dans les premiers temps de la domination hanovrienne.
A WILLIAM PITT. SaS
dépens de celte nation même, pour les lui ravir ensuite avec plus de sûreté. Mais si George peut légitimement faire la guerre aux Français, parce que les principes de leurs législateurs lui paraissent contraires à la morale, les rois de Hongrie, de Prusse et d'Espagne pourraient aussi légitimement attaquer l'Angleterre , s'ils s'avisaient d'avoir des scrupules sur la morale de la chambre des communes, qui refuse à l'oint du Seigneurie pouvoir de mettre arbitrairement des taxes. Louis XIV, envoyant Tourville rétablir chez nous le papisme et la tyrannie , eût pn nous adresser votre manifeste. Ma4s , heureusement pour la France , Tourville fut battu , comme heureusement pour l'Angleterre, vous venez de l'être à Toulon ; car les revers des rois, quelque cher qu'ils coûtent aux nations, ne sont pas toujours des malheurs pour elles.
Direz-vous que les principes suivis par les Français à l'égard des puissances étrangères, suffisent seuls pour justifier la ligue formée contre eux?
Quand un prince cherche à opprimer la liberté d'un peuple étranger, par la fraude ou parla violence, certes ce peuple a le droit de lui faire la guerre. Aussi l'on a pu blâmer la nation française de l'avoir trop tôt déclarée , mais aucun homme de sens ne l'accusera de l'avoir déclarée sans motifs légitimes. On peut lui reprocher d'avoir manqué de politique, mais non d'avoir blessé la justice. Voudriez-vous donc ériger en principe de morale, que les seules guerres justes sont celles qui se font pour le plaisir des rois ?
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La conduite de la France , dans les pays conquis par ses troupes, paraît suitout avoir enflammé le zèle constant de Geoige III pour le bonheur de l'Europe. Mais lorsqu'une nation occupe un territoije étranger, elle s'y empare exclusivement de la force publique ; c'est donc à elle seule qu'il appartient d'y assurer l'exécution des lois. Est-elle alors obligée d'employer cette force pour faire exécuter celles qui, suivant son opinion , blessent évidemment le droit naturel? Vous ne trouveriez pas même dans l'université de Cambridge, qui vous nomme périodiquement membre des communes, un seul professeur qui osât faire une réponse affirmative à cette question. Vous-même, si vous envoyiez une flotte s'emparer de Goa , ordonneriez-vous à nos amiraux de maintenir les décrets de l'inquisition, quand même ces décrets les condamneraient à être brûlés comme hérétiques formels? Or, les Français croient que le droit de souveraineté appartient , d'une manière égale, à tous les individus qui composent une nation ; que tout piivilége héréditaire est, comme l'inquisition, une absurdité et une injustice; que les biens consacrés à un culte quelconque ne sont pas la propriété des ministres de ce culte, mais celle du peuple qui en conserve la libre disposition- Il regarde ces maximes comme des conséquences évidentes, nécessaires, du droit naturel. Sont-ils donc si coupables de n'avoir pas soutenu , par la force , les lois qui les violaient ?
Cependant, l'impossibilité de maintenir toutes les lois des pays conquis obligeait de faire un triage.
de pourvoir au remplacement indispensable de quelques-unes. Les Français se sont-ils attribué ce dernier droit, suivant l'usage des autres nations? Non : ils se sont contentés de le reconnaître dans ceux qui l'avaient reçu de la nature, dans la masse des habitants du pays même.
Mais pourquoi n'avez-vous pas témoigné le même zèle contre Frédéric-Guillaume, lorsque, occupant par hasard deux villes françaises, il y rétablit, malgré le vœu du peuple, et l'autorité royale que le peuple ne reconnaissait plus, et un clergé fanatique dont la volonté nationale avait iriévocablement détruit les usurpations? Pouiquoi vous-même, maître de Toulon par une lâche trahison , vous étes-vous empressé d'y établir une constitution et des lois rejetées par la nation française? Pourquoi y avez-vous fait reconnaître un fantôme de roi? Tout serail-il donc permis en faveur des tyrans contre les peuples, et n'y aurail-il (ï immoralité qi\k soutenir la cause des peuples contre les tyrans?
Vous ferez la ])aix, dites-vous, avec la nation française, quand elle aura une constitution bien établie, un gouvernement fixe, dignes de la confiance des autres peuples. Sans doute, vous n'avez pas voulu dire que vous continueriez la guerre, tant que les troubles intérieurs de la France vous laisseraient quelque espoir. Cela serait trop niaisement machiavélique. Par ce gouvernement , avec lequel on pourra traiter solidement, vous entendez sûrement ce juste degré d'esclavage auquel vous voudriez réduire la nation anglaise. L'exemple d'une liberté
SaS LETTRE DE JUNIUS
plus grande, chez une nation jDuissante et très-voisine, déconcerte vos projets. Ce n'est pas la liberté turbulente des Français, qui déchire votre âme philanthropique; c'est l'obstination du peuple anglais à garder sa demi-liberté, qui fatigue votre tête hanovrienne.
MetteZ'VOus au nombre de vos griefs contre la nation française, ou contre ses législateurs, les ouvrages, les discours de quelques individus? Mais, pourquoi un Français se rendrait-il coupable en appelant à la vraie liberté les Anglais, les Bataves, les Suisses, les Allemands, les Espagnols, etc., tandis que votre soudoyé, votre ami Burke, pourrait innocemment conseiller aux Français l'asservissement à un roi, la conservation d'une hypocrisie nationale, et la galanterie envers les reines, comme les seuls moyens d'avoir des mœurs et de la vertu ? Cette prédilection pour les prédicateurs de l'esclavage; la persécution que vous avez suscitée contre l'auteur des droits de l'homme, et que vous avez étendue au delà des limites anglaises; votre zèle tiinilaire pour faiie brûler les manuscrits, les livres et jusqu'aux machines de l'unitaire Prieslley; tout cela n'annonce-t-il pas l'embarras d'un homme qui, chargé d'exécuter un crime secret, s'irrite de n'avoir pu briser ou infumer tous les réverbères ?
La révolution française a certainement été beaucoup plus sanglante qu'il n'eût été à désirer pour le bonheur et le prompt affranchissement de l'humanité. Les Français ont, quelquefois, souillé leurs victoires par des vexations, par des brigandages;
c'est-à-dire, qu'il a existé parmi eux des hommes féroces et sanguinaires, des ambitieux avides, des tartufes de patriotisme; c'est-à-dire, que des traîtres, des ennemis du talent et de la vertu, des ennemis de la félicité publique ont quelquefois égaré ce peuple, et peut-être ses législateurs; mais croyezvous que, pour reprendre ses droits, un peuple soit obligé d'attendre qu'il ne renferme plus dans son sein d'hommes corrompus, qu'il soit entièrement composé d'hommes vertueux? Oseriez-vous dire que vous n'avez pas vous-même contribué, par votre or, par vos intrigues, à multiplier, à perpétuer ces excès, ces désordres, ces crimes contre lesquels vous vous élevez avec une hypocrite humanité? Savezvous que les Français commencent à percer le quadruple masque du machiavélisme royal dont , je ne sais trop pourquoi , vous vous êtes fait le représentant? Bientôt, derrière tous ces partis qui ont déchiré, qui ont ensanglanté la France, on pourra montrer l'instigateur étranger qui, souvent même à leur insu, excitait ou dirigeait leurs fureurs, et nommer la main cachée qui désignait, qui frappait les victimes.
Mais si les excès commis par quelques Français excitent votre indignation, au point d'armer l'Europe contre leur patrie, comment pouvez-vous rester l'allié de ce roi de Hongrie, qui , du fond de son palais, ordonne si lâchement à ses hordes d'assassins sauvages, l'incendie, le meurtre, les mutilations, les tortures, et tout ce que l'ivresse du sang a jamais inspiré de plus atroce à des brigands ou à des rois?