‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 19 sur 51 · I. Des erreurs nouvelles sont -elles utiles au peuple · texte numérisé non relu

I. Des erreurs nouvelles sont -elles utiles au peuple

II. Lorsqu'on a établi par la raison des vérités destinées à servir de règle morale à nos actions, est-il utile au peuple d'appuyer ces vérités par des erreurs, sous prétexte qu'il est plus aisé de lui faire adopter

(i) Ces réflexious, destinées, eti 177g, pour une académie, n'avaient jamais vu le jour. On les donne ici sans aucun changement.

une erreur absurde, que de lui faiie entendre les preuves d'une vérité ?

ni. Est-il du moins utile d'inspirer- aux peuples certaines erreurs, uniquement dans la vue d'en tirer des motifs sensibles et à sa portée , de se conformer, dans sa conduite, aux règles de la morale ?

IV. Si l'erreur est toujours nuisible en général , n'y a-t-il pas du moins quelques objets sur lesquels elle soit, pour ainsi diie, nécessaire, ou parce que la raison seule est insuffisante, ou parce que la vérité n'est pas à la portée de tous les hommes? L'erreur n'est-elle pas nécessaire pour certaines classes d'hommes ?

V. Si nous considérons les hommes livrés à des erreurs, peut-il être utile de les leur laisser, d'en détruire une partie pour laisser subsister le reste, ou de combattre une erreur par d'autres erreurs moins nuisibles?

VI. Si les erreurs ne sont pas d'une utilité générale, ne peuvent-elles pas être, pour un peuple particulier, d'une utilité momentanée?

VII. IS'y a-t-il aucun inconvénient à dire au peuple la vérité tout entière? De quels ménagements est-il utile et peimis d'user en attaquant les erreurs populaires ?

VIII. N'y a-t-il pas des vérités qui deviendraient nuisibles au peuple, parce qu'il ne les entendrait pas, et qu'elles instruiraient ceux qui veulent lui nuire des moyens de l'empêcher de s'éclairer ?

Telles sont les questions dont l'Académie de Berhn demande la solution. Les quatre premières em-

brassent la piemière partie du sujet proposé ; les quatre dernières se rapportent à la seconde. On n'en propose point de pareilles lorsqu'on craint d'entendre la vérité tout entière. Mais c'est à des sages qu'il faut la dire; traiter ce sujet de manière que tout le monde pût en entendre les conséquences , ce serait avoir prononcé d'avance que, dans tous les cas, il est du devoir de l'homme de bien de dire publiquement et hautement tout ce qu'il croit être la vérité.

I. La première question , prise dans le sens abstrait, paraît facile à résoudre. Cependant elle peut avoir quelque difficulté. 11 ne s'agit pas, en effet, ici, d'exciter, pour la vérité , un amour d'enthousiasme, et de répéter les déclamations éloquentes dont les philosophes anciens et modernes ont rempli leurs ouvrages. Fùt-on mille fois plus éloquent, on pourrait entraîner la multitude; maison n'aurait rien dit à des sages. Il ne s'agit pas non plus de supposer d'abord que telle opinion est une vérité, que telle autre est une erreur; d'établir ensuite que l'une est utile, que l'autre est nuisible. Car on ne nous demande point si une telle opinion est vraie ou fausse, si une telle opinion est utile ou nuisible; mais, en général, si une opinion fausse peut être utile, ou, plus clairement, si de cela seul qu'une opinion est fausse, on doit en conclure qu'il ne peut pas être utile que cette opinion , quelle qu'elle soit, devienne une opinion nationale.

Si, en effet, on envisageait la question sous un autre point de vue, chaque homme, après avoir donné

ses opinions pour vraies, conclurait que toule opinion vraie est utile ; et comnrie sur les points les plus importants de la morale et de la politique, les hommes ont des opinions différentes, il en résulterait que tous, en paraissant du même avis sur l'objet proposé, seraient réellement d'avis contraires. Par exemple, un déiste et un athée conviendraient qu'il est utile de dire la vérité au peuple ; mais l'un , pour le prouver, montrerait que l'idée d'un Être suprême, conduisant presque infailliblement à la superstition, est une opinion dangereuse; l'autre prétendrait prouver son opinion , en montrant que l'idée d'un Etre suprême est nécessaire à la morale.

La question, comme nous la proposons ici, peut mériter d'être discutée ; et c'est même de la solution de celte première question que doit dépendre celle de toutes les autres. Nous allons essayer de la résoudre, en observant, dans tout le couis de ces recherches, de ne considérer aucune opinion particulière, ni comme vraie, ni comme fausse.

Nous entendons par vérité, ou un fait, ou une maxime générale résultant d'observations faites sur des faits , et nous ne considérons les vérités que d'après leur influence sur le bonheur des hommes.

Nous laisserons à part les vérités physiques. On a disputé sur le plus ou le moins d'utilité de ces vérités ; mais personne n'a jamais prétendu qu'elles pussent être dangereuses. Ceux même qui ont voulu détourner les hommes de s'en occupei', ont condamné seulement ou l'importance excessive attachée à l'étude de ces vérités, ou le mal qu'une demi-

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science pourrait faire. Mais alors ce ne sont pas les vérités physiques qui seraient nuisibles, ce serait ou une fausse application des vérités physiques, ou une erreur morale.

Nous nous bornerons donc à considérer les vérités morales et leur influence sur le bonheur des hommes rassemblés en société.

Supposons qu'un homme ait analysé exactement les idées morales complexes, désignées par les mots de sa langue, qu'il connaisse les faits, c'est-à-dire l'influence qu'ont sur les sentiments et la conduite de l'homme les différentes causes physiques ou morales qui agissent sur lui; que, de cette connaissance des faits, il ait su déduire les règles générales d'après lesquelles il doit se conduire pour être heureux , et celles aussi d'après lesquelles il doit désirer que les autres hommes se conduisent; il s'ensuivra que cet homme, désirant nécessairement d'être heureux, voudra que les lois de son pays soient combinées de manière à lui procurer le plus grand bonheur possible. Supposons maintenant que tous les hommes d'un pays connaissent ainsi également la vérité : chacun voulant tout ce qui lui sera le plus avantageux, et raisonnant juste, il est claiî- que le plus grand nombre voudra nécessairement ce qui sera le plus utile au plus giand nombre. Ainsi, la volonté du plus grand nombre sera toujours d'accord avec la raison , c'est-à-dire avec l'utilité générale, ou la force avec la justice et l'intérêt commun; réunion (pii est le véritable motif, le but et la perfection de toute constitution sociale.

Toutes les fois qu'un homme, par intérêt personnel, voudrait une chose injuste, c'est-à-dire nuisible à tous, il se trouverait toujours arrêté par la volonté du plus grand nombre ; volonté efficace , puisqu'elle est réunie à la force; volonté suivie, puisque, en supposant que le plus grand nombre connaisse ses intérêts, il saura combien il lui importe de se réunir. Chacun employant ses forces pour son propre bonheur, et tous employant la force commune pour le bonheur commun, il en résultera, pour la société et pour chaque individu, le plus grand bonheur dont elle soit susceptible.

Ainsi, le bonheur des individus comme tels, le bonheur des individus comme dépendant des lois sociales, sera également d'autant plus sur, que la vérité sera plus connue.

Mais il reste deux objections à résoudre :

1*^ S'il est utile à un peuple de connaître l'ensemble de toutes les vérités morales et politiques qui influent sur son bonheur, ne peut-il pas être dangereux qu'il connaisse quelques-unes de ces vérités isolées, puisque cette connaissance pourrait le conduire à des erreurs funestes, faute de connaître tous les rapports de ces vérités ? On peut répondie qu'il est impossible de conclure une erreur d'une vérité, sans raisonner faux; or, tout raisonnement faux suppose une proposition fausse. Ce ne sera donc pas la véiité qui aura conduit à une erreur funeste; ce sera une opinion fausse qui aura conduit à une fausse conclusion. En second lieu, si de ces vérités isolées, mêlées à quelques erreurs, on tire

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de fausses conclusions, il est probal^le que si l'on n'avait eu que des erreurs, on aurait adopté d'autres fausses conclusions, et en plus grand nombre. Ainsi la connaissance de quelques vérités ne délivrera point de toutes les erreurs, mais elle en diminuera la masse. Les écrivains qui se sont rendus les apologistes des erreurs populaires n'ont fait attention qu'à l'abus de quelques vérités unies à beaucoup d'erreurs, et l'usage utile de ces vérités a été oublié. Ce n'est pas la vérité comme vérité qui est jamais nuisible, et la vérité, mêlée aux erreurs, fait moins de mal et plus de bien que les erreurs seules n'en auraient pu faire. La vérité donc est encore utile, même lorsqu'on ne la connaît qu'à moitié, et il serait nuisible d'y substituer l'erreur.

2° Supposant qu'il fut de l'intérêt du plus grand nombre d'opprimer une classe plus faible ou njoins nombreuse, alors le grand nombre, instruit de cette vérité, pourrait chercher à perpétuer l'oppression ; et plus il serait éclai;"é, plus il prendrait des moyens efficaces et siirs; or, le grand nombre qui sacrifierait ainsi le petit nombre à ses intérêts serait injuste, et par conséquent la vérité aurait produit un mal.

Telle serait, par exemple, l'oppression légale des femmes ou des enfants, celle des esclaves supposés en plus petit nombre que leurs maîtres, etc.

Alors, à la vérité, la classe oppressive ayant un intérêt différent et séparé de l'intérêt de la classe opprimée, on peut dire que la vérité qu'elle connaît lui est utile; qu'il serait également utile à la classe opprimée de connaître la vérité, puisque, si elle ne

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se trompait pas, elle ne clierclierait que les moyens les plus sûrs d'éviter l'oppression ; que ces deux classes doivent alors, quoique placées dans le même pays, être regardées comme deux nations ; qu'ainsi , il reste toujours vrai que le plus grand bien de chaque corps d'hommes, comme de chaque individu, est de connaître la vérité, et qu'aucune erreur ne lui serait utile. Mais est-il vrai que le plus grand bien de tous résulte de cette combinaison ?

Ce cas se résout, en dernière analyse, à celui de deux hommes, l'un fort et l'autre faible. Le bonheur des deux, considérés collectivement, est d'accord avec la justice, et demande que le fort protège le faible; mais le plus grand bonheur du plus fort le demande-t-il ?

Nous observerons d'abord qu'en proposant d'examiner en général si la vérité était utile et l'erreur nuisible, sans déterminer aucune espèce de vérité ou d'erreur, nous n'avons pu entendre que des vérités ou des erreurs particulières.'

Par exemple, nous avons supposé que l'homme se conduisait toujours d'après son intérêt de passion, de repos, etc. Ici ne pouvons- nous pas admettre, comme prouvée, cette vérité générale, fondée sur l'observation , que, s'il est avantageux pour un être fort d'opprimer un être faible, lorsque cet être faible est condamné à une soumission éternelle, soit par sa conslitution physique, soit par son imbécillité, cet avantage n'est pas le même si cet être faible est un être raisonnable, ayant les mêmes idées que l'oppresseur; car il est clair alors que l'oppresseur tirera

moins d'avantages des seivices de l'oppiimé , qu'il n'en résultera pour lui de gêne pour assujettir à la dépendance cet être éclairé sur ses intérêts , et occupé de les faire valoir contre son oppresseur. Pour que l'oppression puisse être utile à l'oppresseur, il faut que l'opprimé soit livré à la superstition ou privé de la raison : c'est pour cela que la soumission imbécile de certains peuples était très-commode pour leurs prêtres, et que la servitude des bêtes de somme est fort utile aux hommes. Ainsi, non-seulement le bien total de la société est encoie que le fort et le faible, la classe puissante et la classe abattue , la nation forte et le peuple faible, soient également éclairés ; mais c'est aussi l'intérêt du plus fort. En effet, les erreurs nécessaires pour maintenii-, dans une oppression tranquille, un peuple ou une classe esclave, sont contagieuses; ce mélange de vérités connues par une partie de la nation, et d'eneurs adoptées par l'autre, ne saurait durer: ou le peuple esclave s'éclairerait, ou le peuple maître s'abrutirait avec lui, ou il s'élèverait entre eux des troubles plus fâcheux pour la classe opprimante , que la servitude de l'autre classe ne lui serait utile, ou, enfin, les deux classes deviendraient également la proie de quelques tyrans.

Il est sans doute inutile d'avertir que nous avons dû supposer que la classe opprimante est la plus nombreuse, ou du moins qu'elle est tiès-nombreuse; c'est-à-dire, que sa force réelle surpasse ou du moins balance la force réelle delà classe opprimée. Au delà de ce terme, l'intérêt de celte classe dominante ne

352 DISSERTATION SUR CliTTE QUESTION :

mérite plus de nous occuper. Nous n'examinons point si la vérité est toujours utile aux tyrans , mais si elle l'est aux peuples.

Nous aurions eu trop d'avantage si nous avions voulu admettre cette proposition, qu'il existe une règle morale de justice à laquelle il est utile au genre humain que les hommes se conforment, et même à laquelle il est avantageux à chaque homme de se conformer dans sa conduite.

Que cette règle ait pour base ou l'intérêt uniquement, ou l'intérêt uni à un sentiment naturel, suite nécessaire de l'organisation, ou un sens moral, ou une loi fondée sur la nature des choses à laquelle un être éternel a donné sa sanction, ou enfin la volonté libie de cet être éternel ; la conclusion qu'on peut tirer ici de l'existence de cette loi restera toujoui's également vraie. Il nous suffit même que cet intérêt qu'a l'homme d'être vertueux existe dans la plupart de nos actions, et il n'est pas nécessaire de supposer qu'il existe dans toutes.

Ainsi, la supposition de cette règle morale pourrait être regardée comme constante, sans déioger à la loi que nous nous sommes imposée, de n'admettie comme vraie aucune opinion paiticulière. xMais nous avons vu qu'il n'est pas même nécessaire d'admettre celte proposition pour pouvoir conclure que l'avantage général du genre humain, d'une nation, d'un corps d'hommes, est de connaître la vérité sur les objets généraux de la société , quelle que soit cette vérité.

Nous pouvons donc conclure généralement qu'il

s'il est LITITLF. AUX ItOMMES d'ÊTRE TROMPES? 353

ne peut élre utile aux hommes d'être trompés.

Il, m. La recherche de la vérité est difficile à l'homme, et ses passions peuvent l'empêcher de se conduire d'après son intérêt réel et permanent. INe pourrait-on pas suppléer à l'un de ces inconvénients en joignant ces vérités à des erreurs spéculatives, qu'on ferait adopter au peuple? Ne pourrait-on point remédier au second, en fortifiant les intérêts raisonnables de se bien conduire par des motifs fondés sur des opinions erronées?

rJansle premier cas, on croit des vérités utiles d'àpj'ès des principes faux. Dans le second, on pourrait abandonner la vérité à la discussion de la raison; mais ce que la raison aurait déclaré vrai, on se croirait obligé de s'y conformer par des motifs erronés.

Ces deux questions doivent être discutées séparément.

II. La première mérite peu de nous arrêter. Cette oj)inion a deux inconvénients trop frappants, pour qu'on puisse hésiter de proscrire cette espèce d'eileur.

lue premier, que les homnjes qui s'apercevraient de la fausseté de ces opinions seraient exposés à rejeter avec elles les vérités auxquelles on aurait donné cette base trop fragile.

Le second, qu'il est piesque impossible que les hommes chargés de maintenir dans le peuple ces fausses opinions, destinées à être Tappui de la vérité, ne s'en servent pour établir à sa place des erreurs dangereuses.

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