‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 3 sur 51 · IC)S ME DE M. TLIIGOT · texte numérisé non relu

IC)S ME DE M. TLIIGOT

Iioiiiiiies , et , lorsque ces faiblesses et ces vices étaient joints à des qualités estimables ou à des vertus réelles, il croyait que ces vertus appartenaient à l'homme même, et que le reste ne lui était qu'étranger.

Le véritable intérêt des peuples est donc d'être assujettis à une législation qui, respectant tous les droits des hommes, soit uniquement occupée de les en faire jouir, et qui, fidèle aux principes d'une raison éclairée , ail clieicbé les moyens les plus sûrs et les plus simples de parvenir à ce but.

Quelle que soit la constitution à laquelle le peuple est soumis, un commerce libre, une industrie sans entraves, un impôt levé directement sur les terres, des lois civiles simples , des lois criminelles humaines et justes, qui, toutes fondées sur la natuie de l'homme et des sociétés , et déduites de ces principes par la raison, doivent être partout les mêmes; voilà ce qui partout fera le bien du peuple, ce qui partout peut faire naître le bonheur et les vertus.

Si l'on s'est écarté de ces principes, l'intérêt du peuple est encore qu'on s'en rapproche , quels que soient son gouvernement, ses mœurs, sa religion, ses usages, ses opinions. C'est donc à établir quelles doivent être ces lois, à trouver les moyens de les rendre aussi simples, aussi paifaites, qu'on peut l'espérer, que doivent s'exercer les écrivains politiques, et non à chercher (|uelles lois conviennent à un degré de latitude plutôt qu'à un autre, quelles instilulions sont plus propresà exalter certaines passions, a favoiiser les intérêts de quelques classes, à soute-

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nir dittéreiites espèces de lyrannies, et à perpétuer des préjugés plus ou moins absurdes.

En supposant des lois faites sur ces principes, malgré quekpies abus particuliers d'autorité, le sujet d'un monar(|ue serait encore réellement plus libre qu'il ne l'est dans la plupart des constitutions prétendues républicaines où l'on se vante de jouir de la liberté. En effet, si l'on examine les gouvernements qui osent se diie libres, on y verra les hommes soumis à une foule de gènes réelles qu'ils sentent, dont ils gémissent, mais contie lesquelles ils ne réclament point, parce qu'elles n'entrent pas dans l'idée d'esclavage , telle que leurs préjugés la leur donnent. Si on considère ensuite les Etats où la liberté politique n'existe pas même en apparence, on verra que la plupart des vexations dont on s'y plaint, naissent des défauts de la législation et non de la privation de cette liberté.

Si des lois justes y étaient établies, si elles étaient consacrées par l'opinion commune conmie les seules qui soient conformes à la raison et à la nature, ces lois seraient respectées. 11 suffit , pour le prouver, de jeter les yeux sur cette foule de lois absurdes qui ont avili ou tourmenté l'espèce humaine, et dont aucune n'a été rendue sans un motif fondé sur quelque erreur populaire. Avec des lois simples, on aurait bien peu à craindred'un gouvernement devenu pres- (jue sans action, puisqu'il aurait i énoncé à la manie de tout régler, de tout diriger. On n'aurait plus à redouter cette aristocratie qui domine partout et qui n'est née que de l'inégalité des richesses. Tous les

moyens indirects d'opprimer seraient détruits, et des abus d'autorité directs et faits à découvert ne peuvent qu'être très-rares, n'attaquent qu'un petit nombre d'individus, n'ont lieu enfin que dans des circonstances extraordinaires (j).

Si l'on considère les rapports d'un peuple à un autre, on peut dire que l'intérêt national n'existe pas dans ce sens où l'on suppose ces intérêts opposés. En effet, si les chefs d'une nation peuvent trouver un avantage réel à soumettre un autre peuple, cet avantage ne peut s'étendre sur le corps entier de la nation. Plus un peuple sera entouré de voisins riches, puissants, ayant de l'industrie, plus il trouvera chez eux de lessources pour ses besoins, d'encouragement pour son industrie. 11 sera sans doute obligé de ne cultiver que les denrées auxquelles son sol est le plus propre, de n'exercer que les genres d'industrie où il peut soutenir la concurrence; mais loin que ce soit une perte pour lui, c'est au contraire un bien pour tous. La li])erlé du commerce étranger est pour un peuple le seul moyen de mettre le commerce à l'abri du monopole. Il lui importe également que dans la vente de ses denrées la concurrence étrangère le rende indépendant des commerçants nationaux, et que cette même concur-

(i) Un prince a très -rarement un intérêt réel d'abuser du pouvoir, et il est le seul, dans un État monarchique, qui j)uisse en abuserd'une manière directe. Les ministres peuvent avoir phisqiie lui l'intérêt d'opprimer, et les grands ou les agents subalternes du gouvernement plus (jue les ministres ;,m.iis ni les uns ni les autres ne peuvent exercer qu'une oppression indirecte.

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lence, en lui apportant les marchandises étrangères, le défende contre l'avidité de ses manufacturiers. Quand même les autres nations rejetteraient ses denrées, lui fermeiaient leurs ports, son intérêt serait encore que les siens leur restassent ouverts : une réciprocité de prohibitions ne servirait qu'à le priver du secours des étrangers, et le condamner à payer plus cher ses besoins. L'intérêt commun des peuples est d'être bien gouvernés chez eux, d'être justes envers les étrangers comme envers les citoyens, de conserver la paix avec les nations voisines. Les guerres de vanité, les guerres d'ambition , les guéries de commerce sont également sans objet. Jamais un peuple ne peut avoir intérêt ni d'en attaquer un autre, ni de gêner sa liberté, ni de s'emparer, à son exclusion , d'une bi anche de commerce ; et l'on peut dire en général et dans le même sens, que l'intérêt d'une nation est d'accord avec l'intéiêt commun de toutes, comme on a dit que l'intérêt bien entendu de chaque individu s'accordait avec l'intérêt commun de la société. Plus les peuples auront de bonnes lois , plus les guerres seront rares. Ce sont les mauvaises lois qui produisent et les haines nationales, et ces passions inquiètes et turbulentes qui ont agité tant de nations.

Que des idées si simples et si naturelles aient été si longtemps ignorées, on ne doit pas en être surpris, si on songe combien, depuis les temps historiques, il y a eu peu de pays où quelques hommes aient cultivé leur raison , et pendant combien peu de temps ils ont pu la cultiver lijjiement. La méthode

qui nous conduit à des vérités précises par l'analyse de nos idées, n'a été connue que pour les sciences mathématiques avant le dernier siècle. C'est à la fin du même siècle, et dans celui-ci, c[u'elle s'est étendue sur toutes les pailies des connaissances humaines, et qu'en même temps elle s'est répandue dans presque toutes les nations de l'Europe. Mais il paraîtra peut-être plus étonnant que la plupart de ces vérités de l'économie politique n'aient pas été adoptées par tous les espiits dans le moment où elles leur ont été présentées. On peut en accuser sans doute, jusqu'à un certain point, l'intéiêt et les passions; mais cette cause ne suffirait pas. Ceux qui ont un intérêt du moins momentané de comhatlie ces vérités, ne forment ni la partie la plus nombreuse de la société, ni celle qui exerce le plus d'empire sur l'opinion générale. Quelle est donc la cause du peu de progrès qu'ont fait jusqu'ici des vérités si simples et si importantes?

La plupart des hommes , soit par le vice de leur éducation, soit pour n'avoir pas contracté l'habitude de réfléchir, ne jugent point par eux-mêmes et reçoivent d'autrui toutes leurs opinions. Pour juger par soi-même, il faut savoir analyser les propositions qu'on examine, et les preuves sur lesquelles on les appuie, examen qui exige du temps, du travail, et, pour presque toutes les questions, des études préliminaires. Dans les sciences physiques, on convient sans peine de son ignorance; on avoue que pour les entendre on a besoin de les étudier; on connaît ceux qui passent pour être instruits, on

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s'en rapporte à eux; et il suffit que les gens éclaii'és conviennent d'une vérité poui que le reste la croie et la professe. 11 n'en est pas de même dans l'économie politique. Chacun s'y croit juge; on n'imagine pas qu'une science qui n'emploie que des mots de la langue usuelle ait besoin d'être apprise; on confond le droit social d'avoir un avis sur ce qui intéresse la société, avec celui de prononcer sur la vérité d'une proposition, droit que les lumières seules peuvent donner. On veut juger, et on se trompe (i).

Connaître la vérité pour y conformer l'ordre de la société, telle est l'unique source du bonheur public. Il est donc utile, nécessaire même, d'étendre les lumières, et surtout de les répandre. Dans une nation où le grand nombre serait vérilablement éclairé et libre de préjugés, il ne pou riait s'établir que des lois justes et sages; et en même temps une nation qui aurait leçu ces lois du génie d'un homme supérieur, ne pourrait rester longtemps dans l'ignorance. Sans doute la plupart des hommes, obligés d'embrasser pour vivre une profession qui remplit tout leur temps, ne peuvent employer à s'instruire qu'un

(i) M. Turgot disait souvent que si une assemblée d'états, une compagnie de magistrature , un corps de prélats et de docteurs , voulaient juger, d'après eux-mêmes, des questions d'astronomie et de physique, et croyaient avoir le droit de les décider, ils se tromperaient aussi souvent que sur les objets d'administration, de commerce , de législation , etc., et il eût pu en citer plus d'un exemple. Dans ce moment, l'histoire du magnétisme ou du blétonisme ne prouve-t-elle pas également à quel point l'opinion peut s'égarer lorsque les ignorants cessent en physique do croire les savants sui leur [)arole?

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espace Irès-court; mais d'abord il est aisé de sentir que si les lois étaient bonnes, si elles ne condamnaient aucune classe de citoyens à l'humiliation , si elles favorisaient la division des propriétés et des richesses, le nombre des pauvres serait moindre, et le temps que, dans chaque famille, on pourrait consacrer à l'éducation, serait moins resserré.

En examinant les connaissances physiques, morales, politiques, qu'il serait à désirer de donner à tous les hommes, qui suffiraient à tous pour l'usage commun de la vie, qui ne sont pas au-dessus de la portée des esprits les moins propres à l'étude, qui développeraient le germe des talents dans ceux en qui la nature l'a placé, qui serviraient enfin à diminuer l'inégalité entre les hommes des différentes classes, et même ceux des effets de l'inégalité naturelle ou de l'inégalité d'instruction qui peuvent être nuisibles, M. Turgot avait obseivé que l'obstacle qui s'opposait à ce (|ue tous les hommes puissent acquérir ces connaissances ne venait pas de la nature, mais de nos institutions arbitraires.

Si l'on n'enseignait aux enfanlsque des vérités, si on ne leur parlait que de ce qu'ils peuvent entendre, il n'y aurait presque plus d'esprits faux.

On apprendrait plus aisément à lire et à écrire correctement une langue dont l'orthographe répondrait exactement à la prononciation ( i).

(i) M. Tiirgot avait formé une liste complète de tous les sons tle la langue, à chacun desquels il proposait d'attacher un caractère. Comme toutes les nuances de la prononciation entraient dans cette liste, il avait porté à trente-huit au moins le nombre de ces

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Si les poids, les mesures étaient partout uniformes , si leurs divisions étaient formées d'après une méthode simple et commode; outre les avantages qu'en retirerait le commerce, la facilité d'acquérir des idées justes et nettes sur un objet important dans toute la conduite de la vie, aurait encore plus d'un genre d'utilité.

Une morale, fondée sur la nature de l'homme et sur la raison, où l'on commencerait l'instruction par l'analyse et le développement des idées morales, trouverait un accès facile dans tous les esprits.

Si les lois étaient de simples conséquences des principes généraux du droit naturel, presque tous les hommes en pouriaient acquéiir une connaissance suffisante pour régler leur conduite; non-seulement parce que ces lois seraient plus simples , qu'elles embrasseraient moins d'objets, qu'elles pourraient être écrites dans un style plus intelligible, mais encore parce qu'étant liées entre elles et déduites des mêmes principes, elles se graveraient plus aisément dans la mémoire (ij.

caractères, au moyen desquels on aurait appris à lire et à écrire en même temps avec beaucoup de facilité. Ce travail ne s'est pas retrouvé dans ses papiers.

(i) On doit être effrayé sans doute, lorsqu'on voit dans l'Europe entière les hommes assujettis à une foule de lois civiles et politiques qu'ils ne peuvent entendre. L'Angleterre n'est pas exceptée du malheur général, i" Dans ses lois criminelles, tout ce qui ne tient pas à la procédure est presque aussi embarrassé, aussi obscur, que chez les autres peuples, a" Ses lois civiles sont un chef-d'œuvre de subtilité juriste, et prouvent combien est défectueuse cette constitution si vantée, qui n'a pas même songé à

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Si enfin on avait mis clans les sciences physiques et dans l'application de ces sciences aux arts plus de philosophie et de méthode, on sent combien leurs éléments seraient plus faciles à apprendre. Puis donc que l'établissement d'une éducation publique vraiment digne de ce nom n'est pas une chimère, le soin de l'établir et de la perfectionner devient un des premiers devoirs des chefs d'une nation , et ils doivent se garder surtout de l'abandonner aux prêtres, dont l'influence directe sur la morale du peuple est incompatible avec le bon ordre des sociétés.

M. ïurgol regardait comme très-importante toute méthode de simplifier, de rendre plus faciles les opérations de l'esprit quelles qu'elles fussent. On ne peut détruire l'inégalité d'intelligence, de lumière, entre les individus de l'espèce humaine; elle est une suite de la nature comme de l'état de société ; il serait nuisible d'arrêter les efforts des hommes supérieuis; mais (et c'est le but que l'on doit se proposer dans la société), il est possible de faire en sorte que tous les hommes, étant instiuits de ce qu'ils doivent savoir, étant préservés des erreurs par l'éducation, étant à l'abri des prestiges de la charlalanerie dans tous les genres, la supériorité de connaissances ou de

réformer cet abus. 3" Sa législation du commerce , des manufactures, des finances, ne le cède, ni en complication, ni en déraison, à celle d'aucun peuple connu. 4** Sa législation politique n'est pas même exempte de ce défaut; et la dernière querelle sur la légitimité de l'élection de Westminster, c'est-à-dire, sur la question la plus importante pour la liberté du peuple, en est une preuve sensible.

talent, soit un avantage pour ceux qui la possèdent, sans qu'ils puissent trouver dans cette supériorité le moyen de tenir les autres dans la dépendance, ou de les rendre victimes de leur adresse. C'est surtout en facilitant l'instruction par la simplicité et la netteté des méthodes; en faisant naître, en fortifiant l'habitude de recevoir, d'adopter des notions claires, que l'on peut parvenir à ce but. La justesse de l'esprit suffirait alors pour que les hommes n'eussent aucun avantage sensible les uns sur les autres dans les fonctions communes de la vie; car la justesse est, de toutes les qualités, celle qui influe le plus sur les détails de la conduite, et celle que la nature a le plus universellement et le plus également répandue (i).

Tout obstacle au progrès des lumières est un mal. Que l'impression soit donc libre. D'abord on ne peut restreindre cette liberté sans gêner l'exercice des droits naturels. Qu'est-ce en effet qu'imprimer? C'est soumettre aux yeux des autres hommes ses opinions, ses idées. Or, qu'y a-t-il dans cette action de contraire aux droits d'autrui? D'ailleurs, l'examen des opinions, des pensées d'un autre, n'est-il pas une des routes qui peuvent conduire à la vérité? Elle est un bien réel; et dès lors la société ne peut avoir le droit de priver aucun individu d'un moyen de la connaître. Le danger de l'abus de l'imprimerie est

(i) Si on songe qne chez tous les peuples , sans exception , l'éducation a consisté et consiste encore en très-grande partie à renij)lir d'absurdités la tète des enfants, on conviendra que les faits sont plus favorables que contraires à cette opinion.

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nul. S'il s'agit d'opinions générales, toute vérité est utile , et une erreur imprimée ne peut être dangereuse, à moins qu'on ne soit pas libre de l'attaquer. S'agit-il de discuter des droits particuliers, des actions qui ont quelque influence sur l'ordre public? Ce serait alors que les restrictions à la liberté d'imprimer deviendraient plus tyranniques encore, puisqu'au droit général d'exposer ses idées, se joint ici le droit non moins sacré de discuter ses intérêts.

Qu'on examine donc, d'après les principes du droit naturel, dans quel cas un imprimé peut être un crime; qu'alors, comme pour les autres délits, on fixe en quoi il consiste; qu'on détermine les moyens de le constater, et qu'on le soumette à une peine. Mais que chaque citoyen conserve le droit d'imprimer, comme celui d'employer à son usage un ins- Irument utile, dont il pourrait abuser pour commettre un crime (i).

M. Turgot regardait l'imprimerie comme l'invention la plus utile aux hommes. C'est elle qui leur assure la jouissance de la vérité, et ces avantages précieux que recevra chaque génération nouvelle, du progrès toujours croissant des lumières. Paitout où

(x) M. Turgot avait formé le plan de cette partie importante de la législation. Dans aucun pays de l'Europe la liberté de la presse n'existe réellement; partout elle est restreinte par des lois. A la vérité, en Angleterre, ces lois sont tombées en désuétude, ou plutôt sont exécutées arbitrairement; et comme l'opinion publique est pour la liberté, les décisions des jurés sont presque toujours en sa faveur. Il en résulte un inconvénient : les libelles v sont tolérés au delà des justes bornes, ce qui a beaucou[) contribué à diminuer en Angleterre le ressort de l'honneur.

la liberté de la presse sera établie, la véiité finira par triompher de Terreur, et les abus disparaîtront à la longue. Les grandes injustices particulièies seront plus difficiles, car l'opinion générale dirige l'autorité, quels qu'en soient les dépositaires; mais, pour qu'elle ait toute sa force, et pour que sa force soit bien employée, il faut que celle opinion soit publique et prononcée.

Il y a loin des principes politiques de M. Turgot, à ce qu'il trouvait établi chez la plupart des nations, et Tespérance de les voir s'en rapprocher est encore bien éloignée. Toutes, peut-élre, y parviendront un jour; mais, si la sagesse des gouvernements, si les efforts des hommes éclairés doivent hâter ce moment dans les différents pays, ce ne doit pas être par les mêmes moyens : et c'est surtout relativement à la facilité plus ou moins grande de se rapprocher du véritable bien, qu'il faut examiner les constitutions, les usages, les préjugés des différents peujiles.

Une constitution républicaine est la meilleure de toutes. C'est celle où Jous les droits de l'homme sont conseivés , puisque celui d'exercer le pouvoir législatif, soit par lui-même, soit par ses représentants, est un de ces droits. M. Turgot disait souvent -.Je n'ai jamais connu de constitution vraiment répuldicaine (i), c'est-à-dire, de pays où tous les piopiié-

(i) M. Turiçot avait cessé de vivre avant la fin de la yiierre, et il craignait pour les Étals-Unis d'Amérique l'influence de l'esprit mercantile et celle des préjugés anglais, relativement à la constitution des États, à l'impôt, aux lois piohibitives, aux commerces exclusifs, etc. Voyez sa lettre à M. Price. I/époque de la paix V. 14

taires eussent un droit égal de concourir à la formation des lois, de régler !a constitution des assemblées qui rédigent et promulguent ces lois, de leur donner la sanction par leur suffrage, et de changer, par une délibération régulière, la forme de toutes les institutions publiques. Partout oii ces dioits n'existent pas d'une manière légale, il n'y a pas de lépublique, mais une aristocratie plus ou moins vicieuse à laquelle on en a donné le nom : et on regardera comme les plus nuisibles au bonheur commun, celles oii les hommes qui exercent l'autorité ont un intérêt contraire à l'intérêt général, parce qu'alors ce sont celles où volontairement on fait le plus de mal. Ensuite viennent celles qui opposent le plus d'obstacles aux lumières, oh il faut plus d'efforts et de temps pour ramener l'opinion publique à la vérité, celles où cette opinion publique a moins de puissance, celles enfin où il est le plus difficile de former et de suivre un plan régulier de réformation.

Le droit de contribuer avec égalité à la formation des lois est, sans doute, un droit essentiel, inaliénable et imprescriptible qui appartient à tous les propriétaires. Mais , dans l'état actuel des sociétés , l'exercice de ce droit serait presque illusoire pour la plus grande partie du peuple, et la jouissance libre

était pour ces États un moment de crise, et il était difficile d'en prévoir les suites. Même aujourd'hui, il le serait encore de prononcer sur leur avenir, puisque le sort de la liberté américaine est attaché à l'existence de l'aristocratie héréditaire et militaire, que les officiers de l'armée ont essayé d'établir sous le nom d'ordre de Cincinnatus.

et assurée des autres droits de la société a une influence bien plus étendue sur le bonheur de presque tous les citoyens. D'ailleurs, ce droit n'a plus la même importance, si l'on regarde les lois, non comme l'expression de la volonté arbitraire du plus grand nombre, mais comme des vérités déduites par la raison des principes du droit naturel , et adoptées comme telles par la pluralité. La seule différence alors est que le consentement à ces vérités est tacite dans une constitution, tandis que, dans une autre, il est public et assujetti à des formes légales et régulières : ainsi, au lieu de l'intérêt trèsgrand de n'être pas soumis à la volonté arbitraire d'un autre, on a celui de n'être soumis qu'à une raison éclairée qui n'impose que des lois utiles au lîonbeur général, et de vivre sous une constitution ([ui puisse donner une espérance bien fondée de voiis'établir de telles lois.

Sous ce point de vue, les monarchies ont de grands avantages: i° Le monarque n'a et ne peut avoir aucun intérêt de faire de mauvaises lois, avanlage qui n'existe dans aucune aristocratie, c'est-à-dire, dans aucun des gouvernements républicains anciens et modernes de notre hémisphère. u° Souvent il peut agir conformément à l'opinion des hommes éclairés, sans attendre qu'elle ait entraîné l'opinion généiale, et il doit opposer moins de résistance à l'ordre naturel qui tend à rendie cette opinion de plus en plus conforme à la vérité. 3° Enfin , on peut espéier dans cette constitution , que les mauvaises lois seront atla(|uées avec moins de ménagement, et suivant un

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plan plus régulier et mieux combiné. Des peuples naissants ou peu nombreux peuvent seuls avoir un législateur qui ne soit pas un monarque.

On ne peut pas dire qu'un monarque soit intéressé à défendre la discussion des principes de la législation , et à empêcber sa nation de connaître quelles lois contribueraient le plus au bonheur public. En effet, si la félicité du peuple dépend plus de la sagesse des lois, que de la fornie sous laquelle elles reçoivent leur sanction , il est clair que plus un monarque emploiera son autorité à donner de bonnes lois, plus cette autoiité sera sacrée, et moins le peuple même aura d'intérêt à legietter une constitution libre.

On doit éviter dans la réforme des lois : i° tout ce qui peut troubler Ja tranquillité publique; i° tout ce qui produirait des secousses trop vives dans l'état d'un grand nombre de citoyens ; 3° tout ce qui heurterait de front des préjugés ou des usages généralement reçus. Quelquefois une loi ne peut produire tout le bien qu'elle promet , ou même ne peut être exécutée tant que l'opinion s'élèvera contre elle; et il faut alors commencer par changer l'opinion. Les lois qui préparent des changements nécessaires peuvent être différentes pour les différents peuples, parce que ces lois sont faites contre des préjugés, des abus qui n'ont ni la même origine ni les mêmes effets; mais les lois qui établissent ensuite l'ordre le plus utile à la société doivent être les mêmes partout, puisqu'elles doivent être fondées sur la natuie de l'homme, sur ses droits, qui partout sont les mêmes.

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C'est dans le moment de cette réforme que l'impossibilité de faire des lois rigoureusement justes, réduit les obligations du législateur à ne faire que des lois dont il résulte une moindre injustice.

Les principes de la politique extérieure sont sujets aux mêmes modifications. Si les vrais intérêts communs à tous les peuples sont méconnus par vos voisins, alors la perte d'une puissance qu'ils employaient contre vous peut être pour vous un avantage réel: alors, quoique le maintien de la tranquillité générale soit l'intérêt commun de tous les peuples, on peut regarder certaines révolutions comme avantageuses. C'est ainsi que la destruction de l'empire ottoman sérail un bien réel pour toutes les nations de l'Europe, en ouvrant au conunerce des routes nouvelles, en détruisant le monopole de celui de l'Inde; et un bien pour l'humanité entière, en entraînant l'abolition de l'esclavage des nègres; et parce <[ue dépouiller un peuple oppresseur, ennemi de ses propres sujets , ce n'est point attaquer, mais venger les droits communs de l'humanité. Ainsi, ce qui sembleiait au premier coup d'œil être une exception aux principes généraux, n'est au contraiie qu'un moyen de détruire les obstacles qui empêchent de les adopter dans toute leur intégrité; et il n'en est ni moins généralement ni moins strictement vrai, qu'il n'existe jamais aucune raison pour la puissance souveraine, de gêner dans les citoyens l'exercice de leurs droits, ni de violer la justice à l'égaid des étrangers.

Les républiques fédératives paraissaient à M. ïurgot un des meilleurs moyens de concilier la sûreté d'un

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État contre les invasions étrangères, et sa puissance pour se défendre, avec la tranquillité intéiieure , et enfin d'assurer l'indépendance des Étals qui n'ont pas une vaste étendue. Il croyait que tous les peuples voisins qui ont la même langue, la même manière de vivre, les mêmes usages, devaient naturellement former ces associations; et il avait médité longtemps sur les moyens de donner à ces ligues une consistance solide et durable , et de les établir sur des principes fixes. Celles qui existent en Europe ont été formées au basaid et d'après les circonstances; mais grâce aux lumières et à l'esprit qui régnent dans ce siècle, l'Amérique pouvait se créer un système de constitution plus régulier, plus simple, mieux combiné; et cette espérance avait engagé M. Turgot à s'occuper avec plus d'intérêt encore de cet objet presque neuf en politique.

La seule difficulté qui se présente dans ces constitutions, consisle à trouver les moyens de former une union que rien ne puisse altérer, et de se procurer dans les affaires extérieures des forces suffisantes qu'on puisse employer avec célérité , sans nuiie cependant à l'indépendance que cliaque république particulièie doit conserver dans son intérieur, et sans que les forces préparées pour leur défense commune puissent jamais être employées contre elles.

Si cbaque État adoptait une législation conforme aux principes du droit naturel; si par conséquent la liberté du commerce et de l'industrie n'était gênée ni par des probibilions, ni par des privilèges, ni par des droits fiscaux, on auiait déjà aplani une grantle

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pallie de ces obstacles , et tati les sources de désunion les plus dangereuses.

La manière de se rendre les liomuies accusés d'un délit sur un territoire et réfugiés sur un autre, deviendrait encore très-simple, si, en se confoinianl aux mêmes principes, la loi ne mettait au nombre des délits que de véritables crimes. Ils seraient les mêmes partout, les peines seraient peu différentes; ainsi, aucune raison tirée de l'humanité ou de la justice ne pouriait s'opposeï' à ce que ces accusés fussent rendus. Mais l'État où ils ont cherché un refuge doit offiir une protection à l'innocence opprimée; l'accusé ne doit donc être rendu que dans le cas où, d'après un examen scrupuleux du crime et des preuves déjà acquises contre lui, un tribunal de l'État où il a cherché un asile aurait jugé qu'il est prouvé que l'accusation n'est pas l'ouvrage de la vengeance , de l'intérêt, despréjugés du moment; et que l'instruction faite contre l'accusé en son absence suffirait pour prononcer (ju'il est coupable, si ses défenses ne pouvaient affaiblir les preuves (|ui en résultent.

Les disputes sur les limites doivent être décidées avant la confédération; et le peu d'importance d'attacher un canton de plus ou de moins à chaque république rendrait presque toujours cette décision facile, si le commerce était partout également libre; si partout les charges publiques, levées directement sur les terres, ne s'étendaient qu'aux dépenses nécessaires. Il ne resterait donc que les disputes sui- des terrains nouvellement acquis, sur des changements produits dans le cours des rivières; et pour ces dif-

férends , il seiait facile de convenir d'une législation d'après laquelle le conseil suprême de la confédération déciderait chaque question particulière, et où, quant aux nouvelles possessions, on laisserait chaque propriétaire, ou l'assemblée des propriétaires de chaque canton , libre de s'associer à celui des États voisins qui lui paraîtrait mériter la préférence.

Le même conseil déciderait également les contestations sur le tort que les travaux publics, entrepris pour le bien d'un État, peuvent faire aux États voisins.

Les objets qui restent à régler sont le droit de faire la guerre ou la paix : l'administration du militaire et celle de l'inqiôt destiné pour être eniployé à la défense ou à l'avantage commun de la confédération.

Il paraît d'abord nécessaire que chaque État renonce au droit de faire la guerre ou la paiv , de former des traités, et qu'il faut laisser ce droit en entier au corps qui représentera la totalité de la confédération. On peut, pour éviter les inconvénients de ce pouvoir, établir : i° que ce corps n'auia le droit de déclarer la guerre qu'à une grande pluralité de ses membres, et seulement dans le cas d'invasion; 2° que , dans tout autre cas, il faudra nécessairement une pluralité, non des voix des membres de ce conseil, mais des États, dont les représentants seront alors obligés de se conformer au vœu de leurs commettants. Mais les détails de la conduite de la guerre seraient toujours léglés à la pluralité des voix.

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Les traités doivent, par les mêmes raisons, élre rédigés seulement d'après le \œu de la pluralité des membres, excepté le cas où il s'agirait de faire le sacrifice d'un territoire appaitenant à un des membres de la confédération ; ce qui ne pourrait avoir lieu que de son consentement ou de l'avis d'une trèsgrande pluralité des autres Etats.

L'administration du militaire présente de beaucoup plus grandes difficultés. En effet, on ne peut, sans exposer la liberté commune, mettre l'armée dans la dépendance du conseil suprême, ni laisser la liberté à chaque État d'en former une suivant sa volonté. Mais on pourrait éviter ces inconvénients par des précautions très-simples : i° le conseil suprême déciderait des places fortes qu'il conviendrait d'établir dans chaque Etat aux dépens du trésor commun ; mais la gainison de ces places en temps de paix serait formée des milices de l'État particulier qui en nommerait tous les officiers; i^ il n'y aurait de troupes réglées, en temps de paix, que ces milices régulières formées par chaque État, et destinées à ces garnisons; mais, dans cha(|ue canton, les citoyens en état de porter les armes formeraient des espèces de milices, éliraient leurs officiers, et se rassembleraient librement, chaque année, pour quelques exercices. Chaque État se chargerait d'établir une ou plusieurs écoles de génie, d'artillerie et de tactique, où l'on enseignerait ces parties de l'art militaire aux citoyens qui voudraient les apprendre, et où l'on donnerait des encouragements à ceux qui se distingueraient. Par ce moyen , on aurait en giande

il (S VIE DE M. TURGOT.

partie les avantages d'une armée sur pied , sans en avoir les dangers, et au moment de la guerre, chaque État trouverait prêts ses officiers et les soldats nécessaires pour forme!- son contingent. On pourrait ne lever l'armée qu'à la déclaration de guerre, et la licencier au moment de la paix ; l'élat actuel des lumièies permettant de suppléera des connaissances pratiques dont l'acquisition exposerait à quelque danger, par une théorie qui n'en peut avoir aucun. Le soin de former les arsenaux , tant pour l'armée de terre que pour la marine, serait également remis à chaque Etat, mais d'après la décision de l'assemblée générale ; en sorte que, pendant la paix , chaque État serait chargé de l'administration, et qu'en temps de guerre, au contraire, tout dépendrait du conseil suprême, qui, par les moyens déjà exposés, n'ayant le pouvoir de faire la guerre, hors le cas d'invasion , que parle consentement d'une giande pluralité des Étals particulieis, ne pourrait jamais acquérir une autorité militaire ni longue, ni dangereuse.

Quant à l'administration des finances, chaque État lèverait l'imposition qui serait nécessaire à ses dépenses particulières; et, pour les dépenses générales, on les distinguerait en dépenses annuelles et de paix, telles que les frais du conseil suprême, les dépenses des affaires étrangères, l'entretien des places fortes et des arsenaux; enfin, quelques établissements généraux qu'on peut regarder comme utiles à tous. La somme nécessaire à ces dépenses serait fixée chaque année; on imprimerait le tableau de celle dépense, et, l'année d'après, on déciderait ,

d'après ce tableau , à la pluralité des \oix des États, et d'après leurs instructions, s'il faut augmenter ou diminuer cette somme, en exigeant, si les Etats sont un peu nombreux, une plus grande pluralité, tant pour augmenter que pour diminuer.

Pour les dépenses pendant la guerre, on ne peut prendre qu'un de ces quatre partis, ou une imposition suffisante, ou un trésor rassemblé d'avance, ou un papier-monnaie, ou des emprunts.

Le premiei" de ces moyens est insuffisant dans un grand nombre de circonstances.

Le second a l'inconvénient d'enlever à la circulation des capitaux qui pourraient être utiles : on ne pourrait y remédier qu'en partie, en prêtant ces fonds à des particuliers, opération (jui exposerait à des pertes, et ouvrirait une source d'abus et de désordres.

La ressource de multiplier le papier-monnaie pendant la guerre, ne peut être sans danger que dans le cas oii il serait retiré successivement à la paix; or, ce moyen produirait alors précisément le même effet que des emprunts en annuités ; et on serait, de plus, exposé au danger des pertes causées par le manque de confiance, danger plus grand et moins borné f|ue celui de l'augmentation d'intérêt dans les emprunts. Ces emprunts, s'ils sont remboursés par des annuités fixes plus ou moins longues, sont donc le meilleur moyen de pourvoir à des dépenses extraordinaires.

La répartition des impositions entre les Etats est peut-être impossible à faire d'une manière équitable,

s'il n'est pas convenu dans la confédération que , sous aucun prétexte, il n'y aura d'autre taxe que celle qui doit être regardée comme la seule juste, une taxe directe sur le produit net des terres. En effet, chaque Etat contribuerait à raison de ses facultés, qui ne peuvent être alors un secret; et il suffirait d'établir un moyen de corriger les défauts de proportion à certaines époques fixes. C'est aux préjugés, qui ont empêché d'établir exclusivement cette forme d'impôt, que sont dus les troubles qui divisent aujourd'hui l'Angleterre et l'Irlande. On peut attribuer presque uniquement à la même cause et aux mauvaises lois de commejce, la sépaiation de l'Angleterre d'avec ses colonies; cai-, en politique comme poui- les autres sciences, l'erreur et la vérité, et par conséquent le bien et le mal qui en résultent, se tiennent et s'enchaînent mutuellement; et un seul principe faux sur une seule pailie, suffit pour porter dans toutes l'eireur et le désordre.

II y a , comme nous l'avons déjà observé, deux manières de compter les voix dans le conseil suprême de la confédération : l'une, par la pluralité des députés ; l'autre, par celle des cantons. La première doit être adoptée pour tout ce qui demande à la fois de la célérité et de la discussion. Dans les autres cas, il faut prendre la pluralité des cantons, dont les députés voteront alors suivant le vœu de leuis commettants. Enfin, pour que, dans les cas où ces députés votent d'après leur vœu particulier, ils n'abusent point de leur pouvoir, il faut que le corps chargé de les élire conserve le droit de les révoquer, sans

alléguer aucune autie cause (|ue sa volonté, mais en assujettissant cette volonté à des formes, et surtout en exigeant une grande pluralité , afin de rendre très-raies ces destitutions, qui affaibliraient le pouvoir et l'union du corps fédératif. Cette loi suffirait en même temps pour enlever à ce conseil suprême le droit si dangereux de prolonger la guerre.

Telles étaient les principales vues de M. Turgot sur cet objet; et on voit combien elles étaient liées avec le reste de ses principes, et combien la constitution d'un grand État républicain devrait différer peu de celle d'une république fédérative, combien même, aux formes près, destinées à limiter le pouvoir du conseil suprême , cette administration se trouverait rapprochée de celle qui convient à toutes les grandes nations. (Voyez ci-dessus, page ii3 et suivantes, le projet des municipalités.)

Mais est-il possible que jamais les hommes se conforment, en général, à des vues dictées par la saine raison? Non-seulement M. Turgot l'espérait, mais il regardait une perfectibilité indéfinie comme une des qualités distinctives de l'espèce humaine. Les effets de cette perfectibilité toujours croissante lui paraissaient infaillibles. L'invention de l'imprimerie en a sans doute avancé les progrès , et même a rendu impossible toute marche rétrograde ; mais cette invention était elle-même une suite de l'usage de la lecture répandu dans un grand nombre de pays. L'imprimerie, telle qu'elle est en usage, n'est pas le seul moyen de multiplier les copies, et si celui-ci avait échappé, il s'en serait nécessairement présenté d'au-

VIE DK M. TlIRGOT

très. Cette perfectibilité lui j)araissait appartenir et au genre humain en général, et à chaque individu en particulier. Il croyait, par exemple, que les progrès des connaissances physiques, ceux de l'éducation, ceux de la méthode dans les sciences, ou la découverte de méthodes nouvelles, contribueraient à perfectionner l'organisation, à rendre les hommes capables de réunir plus d'idées dans leur mémoire et d'en multiplier les combinaisons : il croyait que leur sens moral était également capable de se perfectionner.

Selon ces principes, toutes les vérités utiles devaient finir un jour par être généralement connues et adoptées par tous les hommes. Toutes les anciennes erreurs devaient s'anéantir peu à peu, et êtie remplacées par des vérités nouvelles. Ce progrès , croissant toujours de siècle en siècle , n'a point de terme , ou n'en a qu'un absolument inassignable dans l'état actuel de nos lumières.

Il était convaincu que la perfection de l'ordre de la société en amènerait nécessairement une non moins grande dans la morale; que les hommes deviendraient continuellement meilleurs à mesure qu'ils seraient plus éclairés. 11 voulait donc qu'au lieu de chercher à lier les vertus humaines à des préjugés, à les appuyer sur l'enthousiasme ou sur des principes exagérés, on se bornât à convaincre les hommes par raison, comme par sentiment, que leur intérêt doit les porter à la pratique des vertus douces et paisibles ; que leur bonheur est lié avec celui des autres hommes. Le fanatisme de la liberté.

VIE DK M. TURGOT. 17.5

celui du paliiolisnie, ne lui paraissaient pas des vertus, mais, si ces sentiments étaient sincères, des erreurs respectables d'âmes fortes et élevées qu'il faudrait éclairer et non exalter. Il craignait toujours que, soumises à un examen sévère et philosophique, ces vertus ne se trouvassent tenir à l'oigueil, au désir de l'emporter sur les autres; que l'amour de la liberté ne fut celui de la supériorité sur ses concitoyens, l'amour de la patrie, le désir de profiter de sa grandeur; et il le prouvait, en observant combien il impoitait peu au plus grand nombre ou d'avoir de l'influence sur les affaires publiques, ou d'appartenir à une nation dominatrice.

Il ne doutait pas que chaque siècle , par les progrès de l'agriculture, ceux des ai ts, ceux de toutes les sciences, n'augmentât, pour toute classe d'hommes, leurs moyens de jouissance, ne diminuât leurs maux physiques, ne leur apprît à prévenir- ou à détourner quelques-uns des fléaux qui les menacent. Les nations tendent à se rapprocher : bientôt tout ce que le sol pioduit, tout ce que l'industrie a créé dans les différents pays, deviendra un bien commun à l'espèce humaine. Tous les peuples doivent finir par reconnaître les mêmes principes, par employer les mêmes connaissances, par se réunir pour les progrès de la raison et du bonheur commun.

JVI. Turgot voyait que les principes fondamentaux de la législation et ceux de l'administration avaient déjà frappé les regards de quelques hommes, en trop petit nombre, à la vérité. Il voyait que l'objet et les droits de la société, les devoirs des chefs qui la

I'l[\ VIE DE M. TURCxOT.

gouvernent , les droits des citoyens qui la composent avaient été fixés. Mais il était loin de penser qu'une législation dirigée d'après ces principes, où cet objet serait rempli, où ces droits seraient conservés, fût dès lors parvenue au dernier terme de la perfection. Le temps seul et les progrès des lumières pouvaient conduire, non pas à atteindre ce point, mais à s'en approcher sans cesse. Il espérait qu'un jour viendrait où les hommes, désabusés du projet fantastique d'opposer les nations aux nations, des pouvoirs à d'autres pouvoirs, des passions à des passions, des vices à des vices, s'occuperaient à écouter ce que la raison leur dicterait pour le bonheur de l'humanité. Pourquoi la politique, fondée, comme toutes les autres sciences, sui- l'observation et le laisonnement, ne se perfectionnerait-elle pas à mesure que l'on porterait dans les observations plus de finesse et d'exactitude, dans le raisonnement plus de précision, de profondeur et de justesse? Oserons-nous fixer jusqu'où pouiraient atteindre en ce genre des esprits fortifiés par une meilleure éducation, exercés de bonne heure à des combinaisons d'idées plus variées et plus étendues, accoutumés à manier des méthodes à la fois plus générales et plus faciles? Gardons-nous de désespérer du sort de l'espèce humaine; osons envisager dans l'immensité des siècles qui nous suivront, un bonheur et des lumières don! nous ne pouvons même nous former (ju'une idée vague et indéterminée. Comptons sur cette perfectibilité dont la nature nous a doués, sur le pouvoir du génie, dont une longue expérience nous met en

VIF. DE M. TUKGOT. 22.)

droit d'attendre des prodiges, et consolons-nous de ne pas être témoins de ces temps plus heureux , par le plaisir de les prévoir, d'en jouir d'avance, et peut-être par la satisfaction plus douce encore d'en avoir accéléré de quekjues instants l'époque trop éloignée.

Ainsi, loin de croire les lumières funestes au genre humain, M. Turgot regardait la facullé de les acquérir comme le seul remède à ses maux, et comme la véritable justification de l'ordre, imparfait à nos yeux , mais tendant toujours à se perfectionner, qu'il observait dans les choses humaines, dans l'univers considéré par rapport à nous.

L'histoire le confirmait dans son opinion. Sans être ébranlé par les déclamations des adorateurs de tout ce qui est ancien, il jugeait son siècle, et le croyait supérieur à ceux qui l'ont piécédé, en raison, en lumières, et même en vertu. Nos gens corrompus ctaujourcriud , disait- il souvent, auraient (ké des capucins il y a cent ans.

11 regardait l'amour de la gloire comme un ressort utile; mais il voyait plus d'un inconvénient dans ses effets. D'abord, si on excepte celle qu'un homme doit à ses ouvrages dans les lettres , à ses progrès dans la philosophie, à ses découvertes dans les sciences et dans les arts, elle lui paraissait presque toujours distribuée au hasard. L'opinion du vulgaire la répand avec injustice, la prodigue à ceux qui savent le séduire, la refuseaux véritables talents et aux vertus réelles. En lisant l'histoire, M. Turgot voyait les historiens, dont la postérité est presque Y. ir,

uaG VIE Dli M. TURGOT.

toujours l'écho servile, célébrer tantôt des tyrans, tantôt des ministies oppresseurs. Quelquefois les monuments nous permettent de démêler la vérité et de rendre une justice tardive; mais souvent ils nous manquent, ou même l'erreur se perpétue en dépit d'eux, et l'amour d'une fausse gloire fait commettre des injustices aux conquérants, ou apprend à un ministre habile l'art d'acquérir à peu de frais une réputation usurpée. M. Turgot voyait aussi dans l'amour de la gloire un obstacle au progrès de quelques parties des connaissances humaines : il croyait que l'amour de l'étude et le plaisir de s'occuper avaient eu autant de part aux grandes découvertes que le désir de s'illustrer; et il voyait en même temps, qu'aussi longtemps que la plupart des hommes travailleraient dans la vue d'obtenir quelque renommée, les recherches qui demandent de longues observations, et où des vérités importantes ne peuvent être que le prix de travaux continués pendant plusieurs générations, seraient nécessairement négligées. Mais dans une législation plus conforme au vœu de la nature , aux lois de la raison, les hommes employés aux affaires publiques étant en moindre nombre , les grandes fortunes devenant plus difficiles, et le luxe disparaissant par une distribution plus égale des richesses, les occupations de l'esprit, les recherches utiles deviendront une occupation plus générale. On n'aura plus besoin d'être excité , pour s'y livrer, ni par l'espérance de la gloire , ni parles récompenses littéraires (i).

(i) M. Turgot pensait sur les académies comme sur tous les éta-

VIF. Di: M. TURGOT. 9.2"

Cétait par ce même principe de la perfectibilité de l'espèce humaine, que M. Turgot ne regardait ni aucun objet d'étude comme assez minutieux pour être îiégligé, ni aucune spéculation comme inutile.

Tout ce qui pouvait conduire un jour à la découverte d'une vérité, ou contribuer à former un chaînon dans le système entier des connaissances humaines , tout ce qui pouvait un jour être susceptible de quelque application, lui paraissait mériter d'occuper les hommes. Il regardait même l'occupation , l'habitude de cultiver son esprit par le travail et par l'étude, comme un bien réel et comme un préservatif contre les vices qui naissent du désœuvrement. Celui qui n'a besoin ni de places , ni de fortune, ni de considération, pour trouver, d'une manièie douce, la fin de chaque jour, est bien près d'être veitueux ; et M. Turgot était convaincu que la nature a mis dans le cœur de tous les hommes les sentiments qui peuvent leur faire aimer la vertu, et qu'il faut surtout travailler à empêcher qu'ils n'aient un intérêt liop grand d'être vicieux.

Avoir exposé les opinions et les piincipes de iVI. Turgot, c'est avoir peint son caractère. S'il est

blissements qui ne sont pas nécessaires à l'ordre de la société. 11 ne les croyait qne d'une utilité momentanée. Mais, par exemple, il pensait que les académies seraient utiles tant que les encouragements qu'elles donnent seraient nécessaires aux sciences, et surtout tant que les lumières étant |)eu répandues, et les préjugés subsistant encore en grand nombre, on aurait besoin de ces compagnies pour opposer une barrière aux charlatans; et qu'en même temps elles conserveraient assez de pouvoir sur l'opinion pour que cette barrière fût respectée.

•2'iS MF. DF M. TURGOT.

rare que dans les hommes le caractère et la conduite soient conformes à leuis principes, c'est que presque jamais ils n'ont réellement les principes qu'ils affectent par liypocrisie ou par vanité; c'est que leurs principes sont presque toujouis des préjugés qu'ils ont reçus, et non des vérités dont ils sentent les preuves ; c'est que leur raison n'est point à eux. Comme M. Turgot, au contraire, n'avait adopté aucun piincipe sans l'avoir analysé, sans être parvenu à en avoir une conviction intime, tous ses sentiments étaient une suite de ses opinions, toutes ses actions étaient dirigées par sa raison. Dès lors on voit pourquoi, sévère pour sa morale, il était indulgent sur la conduite des autres, qu'il croyait souvent moins coupables que les institutions sociales ; pourquoi, de toutes les actions des hommes, celles qui tenaient à l'abus de la force et au mépris pour la vérité excitaient le plus son indignation, parce qu'il croyait que la connaissance de la vérité était le fondement de leur bonheur, et un sentiment de bienveillance pour les autres la source des vertus; pourquoi enfin , convaincu que les lumières répandues dans de bons ouvrages étaient un des plus grands services qu'on pût rendre à la société , il ne pouvait pardonner ni à ceux qui, par des atteintes à la liberté d'écrire, nuisaient aux progrès des lumières, ni à ceux qui osaient soutenii- dans leurs ouvrages des opinions qu'ils ne pouvaient croire. Les charlatans, quel que fût leur habit et leur masque, lui inspiraient une aversion mêlée de dégoût , parce que tiomper les hommes, ou leui' faire du mal, était une

iiiérne chose à ses yeux. Celte conviclion forte de l'esprit, si elle s'unit au courage, produit la force de caractère; et on sent combien elle doit être rare. M. Turgot la possédait , et ne pouvait s'empêcher de mépriser les hommes qui en étaient privés. Aussi, très-indulgent pour ceux qui se livraient ou qui cédaient à leur penchant pour la volupté, devenait-il inexorable lorsqu'ils mêlaient à leurs plaisirs des pratiques leligieuses , parce que ce mélange prouvait ou une pusillanimité honteuse, ou une coupable hypocrisie. Sa haine contre les méchants était franche et irréconciliable; il prétendait même que les honnêtes gens étaient les seuls qui ne se réconciliassent jamais, et que les fripons savaient nuire ou se venger, mais ne savaient point haïr. La satire , si elle était vraie , si elle avait pour objet le vice et surtout des crimes publics, ne lui paiaissait qu'une action de justice. Il croyait qu'on pouvait cacher son nom , parce qu'il ne fallait pas que, pour montrer son courage, un honmie honnête s'exposât à une oppression injuste; et l'homme le plus vertueux qui peut-êtie ait jamais existé a fait des vers satiriques.

Il ne pouvait dissimuler sa haine pour les méchants , son mépris pour la lâcheté ou les bassesses : ces sentiuïents se peignaient involontairement sur son visage, dans ses regards, dans sa contenance. Ce défaut d'empire sur son extérieur, qui tenait à la candeur de son âme, contribuait, autant que l'éducation contrainte qu'il avait leçue, à l'espèce de timidité el d'embarras qu'il avait dans le monde. 11

2Û() VIE DK M. TURGOT.

était parvenu à laisseï- avancei' devant lui un njaitvais raisonnement , et même , quoique rarement , de mauvais principes sans les combattre, et à ne plus disputer en faveur de la vérité : mais il n'avait pu commander le silence à sa physionomie. Comme cette haine pour les méchants n'était que la suite de son amour pour l'humanité , elle ne lui a inspiré ni injustice, ni vengeance. Elle n'influait pas même sur ses jugements. Il louait son ennemi le plus acharné d'une chose louable, le défendait d'une imputation injuste, lui accordait le mérite ou les qualités qu'il asait réellement; mais il ne se croyait pas obligé de trahir la vérité pour faire louer sa grandeur d'âme, ni d'épargner le vice ou le crime , parce qu'il en avait été la victime.

Son désintéressement était celui que donnent un esprit de justice rigomeuse, une appréciation exacte des avantages de la richesse et la véritable élévation de l'âme. Aussi le désintéressement qui tient à la vanité, dont on veut se faire un niéiite, n'excitait que sa compassion ou son mépris. Portant la vertu de l'humanité au plus haut degré, il l'exerçait avec toute la délicatesse, et, si j'ose le dire, avec tout le raftinement dont elle est susceptible. 11 devait être bienfaisant, mais il l'était sans ostentation, et il croyait que cette vertu n'est qu'une faiblesse, à moins qu'en la soumettant à la laison, on ne la fasse servir à l'utilité commune. Tous ses sentiments étaient purs, tous ses premiers mouvements étaient doux ou courageux, et son âme calme, pleine de candeur et de justice, offrait à ceux qui pou-

VIE DE M. TURGOT. l'5\

valent la contempler, un spectacle à la fois délicieux et sublime.

Cet accord constant entre sa conduite et ses principes, ses sentiments et sa raison; cette réunion d'une justice inébranlable à la plus douce humanité, des vertus les plus fortes aux qualités les plus aimables, de la sensibilité à la fermeté du caractère, de la justesse d'esprit à la subtilité, de la méthode dans les raisonnements à la hardiesse dans les idées , d'une analyse fine à des vues vastes, de la profondeur à l'exactitude dans les détails; ce mérite si rare d'avoir tout embrassé dans ses connaissances, et le mérite plus rare encore d'avoir porté dans ce vaste ensend^le tant de netteté et de justesse; cette constance inébranlable dans ses opinions sans les exagérer jamais : toutes ces qualités formaient un ensemble unique peut-être dans l'histoire des hommes , et qui ne pouvait se montier que chez une nation paisible et cultivée, que dans un siècle éclairé. Quelques hommes ont exercé de grandes vertus avec plus d'éclat, ont eu des qualités plus brillantes, ont montré dans quelques génies un plus grand génie, mais peut-être jamais aucun homme n'a-t-il offert à l'admiration un tout plus parfait et plus imposant. 11 semblait que sa sagesse et sa force d'âme, en secondant les dons heureux de la nature, ne lui avaient laissé d'ignorance , de faiblesse et de défauts, que ce qu'il est impossible à un être borné de n'en pas conserver. C'est dans cette réunion si extraordinaire, que l'on doit chercher la cause, et du peu de justice qu'on lui a rendu et de la haine qu'il a excitée.

L'envie semble s'attacher encoie plus à ce qui approche de la perfection, qu'à ce qui, en étonnant par la grandeur, lui offre, par un mélange de défauts et de vices, une consolation dont elle a besoin. On peut se flatter d'éblouir les yeux , d'obtenir le titre d'homme de génie en combattant ou en flattant avec adresse les préjugés populaires ; on peut espérer de couvrir ses actions du masque d'une vertu exagérée: mais la pratique constante de la vertu simple et sans faste, mais une raison toujours étendue, toujours inébranlable dans la roule de la vérité, voilà ce que l'hypocrisie, ce que la charlatanerie désespéreront toujours d'imiter, ce qu'elles doivent tâcher d'étouffer et de détruire.

Pour bien juger M. Turgot , il fallait le connaître tout entier. On pouvait le trouver froid, et sa raison seule l'avait préservé d'être un homme très-passionné : on le jugeait dédaigneux, et jamais homme ne sentit une estime plus profonde pour les talents et les vertus, et ne mit plus de prix aux efforts de la médiocrité modeste et utilement employée. Il paraissait minutieux, et c'était parce qu'il avait tout embrassé dans de vastes combinaisons, que tout était devenu important à ses yeux par des liaisons que lui seul souvent avait su apercevoir. On le croyait susceptible de prévention, parce qu'il ne jugeait que d'après lui-méme,et que l'opinion commune n'avait sur lui aucun empire. On lui croyait de l'orgueil, parce qu'il ne cachait ni le sentiment de sa force, ni la conviction ferme de ses opinions, et que sentant combien elles étaient liées entre elles , il ne voulait ni les

abandonner dans la conversation, ni en défendre séparément quelque partie isolée. Ces opinions ellesmêmes n'étaient pas connues; il n'existait en Europe qu'un très-petit nombre d'hommes en état d'en saisir l'ensemble et de les juger; et comme il ne s'agissait pas de découvertes isolées sur une seule science, d'ouvrages soumis au public, comment l'opinion entraînée par le préjugé aurait-elle pu le juger avec justice?

Ainsi, l'homme qui n'a fait que du bien put avoir encore beaucoup d'ennemis; et la réputation d'un citoyen vertueux, intrépide, ayant de l'esprit et des connaissances étendues, était auprès du vulgaire tout ce qu'on accordait à un des hommes les plus extraordinaires que la nature ait pioduits , à celui qui, peut-être , a été le moins éloigné de la perfection à laquelle la nature humaine peut s'élever.

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