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agir de concert et tendre au même but; mais chaque État avait ses intérêts particuliers, ses opinions, son système militaire ou politique, ses vues séparées. C'était à Vienne que se préparaient tous les plans, qu'on prenait toutes les résolutions importantes; que parmi tant d'intérêts différents on cherchait à démêler celui qui pourrait être regardé comme l'intérêt commun, ou du moins auquel on consentirait à en donner le nom. L'ambassadeur de France correspondait non-seulement avec sa cour, mais avec les ministres de sa cour auprès des puissances confédérées, avec les généraux des différentes armées, avec les officiers que le roi avait envoyés dans celles de ses alliés. Il était autorisé à ouvrir toutes les dépèches adressées au ministre de France, et toutes celles que ce ministre avait expédiées et qui passaient par Vienne ; à joindre aux unes ses réfleiions, à faire aux autres les changements qu'il trouverait convenables; enfin à donner, au nom du roi, des ordres provisoires, lorsque le retard nécessaire pour avoir une réponse de Versailles lui paraissait daugereux.
Pendant les deux années que dura l'ambassade de M. de Praslin, les événements de la guerre, en augmentant le besoin que la France avait de la terminer, lui enlevaient même l'espérance de faire une paix avantageuse. La situation de ses alliés était différente , et il fallait les obliger à montrer qu'ils voulaient la paix , à le prouver par des démarches non équivoques; car il est presque convenu en politique d'en affecter toujours le désir; espèce d'hom-
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mage qu'on veut bien rendre à l'humanité. M. de Praslin eut le bonheur de déconcerter tous les obstacles par lesquels, en paraissant vouloir la paix, on cherchait à retarder l'indication du congrès où elle devait se conclure. Il fut enfin arrêté qu'il s'assemblerait à Augsbourg. M. de Choiseul proposa son cousin pour plénipotentiaire unique; et quelques sollicitations qu'ait pu faire M. de Praslin pour obtenir un collègue, elles furent inutiles : M. de Choiseul savait trop qu'un ouvrage important n'est jamais bien fait que par un seul homme, et que, s'il avait pu déjà le bonheur très-rare d'avoir un plénipotentiaire auquel il pût se livrer sans réserve comme sans défiance, il y aurait de la témérité à compter sur un bonheur égal dans un second choix. A son retour en France, M. de Praslin trouva qu'on lui destinait, au lieu du titre de plénipotentiaire au congrès, une place dans le conseil; il crut devoir insister pour que sa destination ne fût pas changée. Nous ne le louerons pas ici de cette modération : pour un homme tel que lui, une grande affaire était plus qu'une grande place; et quelle dignité pouvait-il préférer à l'honneur de faire une paix désirée par toute l'Europe et nécessaire à la France ? Ses équipages étaient déjà sur le chemin d'Augshourg, luimême partait le lendemain , lorsqu'une attaque de goutte le retint à Paris. Bientôt les circonstances changèrent; l'inutilité du congrès projeté ne fut plus douteuse: M. de Praslin entra au conseil, et peu de temps après, M. le duc de Choiseul lui remit la place de ministre des affaires étrangères, qu'il accepta
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dans l'espérance de concourir avec son ami, à ce grand ouvrage de la paix dont il s'était depuis longtemps occupé. Il ne put convenir des préliminaires et les signer qu'au mois de novembre 1 76a. Peu de jours après, le roi le créa duc et pair, et il prit alors le nom de duc de Praslin, nom sous lequel s'était illustré, dans le dernier siècle, le second maréchal de Choiseul , qui , après avoir gagné la bataille de Rethel, contre M. de Turenne, avait vu depuis sa gloire s'augmenter par tous les triomphes du grand homme de guerre qu'il avait vaincu.
L'époque de cette paix est la plus importante de la vie de M. de Praslin; c'est un de ces événements d'après lesquels la voix publique prononce, pour ou contre un homme, un jugement irrévocable, et qui répandent sur le reste de ses actions une teinte qui en relève l'éclat ou qui les ternit, mais que rien ne peut effacer : qu'il me soit donc permis d'entrer ici dans quelques détails. Ces objets, je le sais, sont étrangers à ceux dont l'Académie s'occupe ; mais le titre d'homme, de citoyen, en imposant l'obligation commune de se dévouer au bien de la patrie, donne à tous, par une conséquence nécessaire, le droit d'avoir une opinion sur les intérêts publics, et cedroit est inséparable de celui de la dire. D'ailleurs , si, en faisant l'éloge des savants, nous rendons compte de leurs ouvrages, c'est moins encore pour honorer leur mémoire , que pour exposer aux yeux du public les motifs de notre choix, et les soumettre à son jugement. Ainsi, lorsque nous avons appelé un homme d'Ktat à remplir une des places desti-
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nées parmi nous aux amateurs éclairés des sciences, puisque ses actions, puisque l'influence qu'il a eue sur la prospérité nationale ont été ses titres, nous eu devons compte au public , afin qu'il juge si c'est à un bienfaiteur de la patrie que nous avons rendu un hommage mérité.
La guerre de 1755 avait été malheureuse : les politiques qui l'avaient préparée n'avaient calculé ni la puissance du génie de Frédéric , ni tout ce qu'un homme éloquent et audacieux oserait exiger de la nation anglaise et saurait en obtenir. De toutes les possessions de la France en Amérique, en Asie, en Afrique, il ne lui restait que Saint-Domingue, les îles de France et de Bourbon , et des établissements, jusqu'alors inutiles, à Cayenne et sur le Mississipi. La perte de ces possessions paraissait inévitable si la guerre était prolongée ; l'Espagne, notre alliée, s'était déjà vu enlever l'île de Cuba; on craignait pour celle de Manille; crainte que l'événement a justifiée. Si nous avions pris Minorque au commencement de la guerre , Beile-lsle était tombée depuis aux mains des Anglais, et il ne restait sur mer que de nouveaux désastres à prévoir pour nos alliés comme pour nous-mêmes. En Allemagne, nous avions à craindre d'être réduits à soutenir une guerre défensive sur nos frontières. La Russie paraissait décidée à renoncer à des alliances qu'elle avait formées sans aucun intérêt réel , et les succès de l'Autriche contre le roi de Prusse étaient au moins incertains. Cependant , dans les dernières années, l'épuisement des finances n'avait permis à la France que des efforts trop fai-
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bles pour reprendre la supériorité; chaque jour voyait diminuer ses ressources et tomber son crédit bien au-dessous de ses ressources réelles. Toutes les classes de citoyens demandaient la paix; les militaires eux-mêmes ne craignaient plus d'unir hautement leur voix à celle du peuple. A quoi devaient donc alors se borner nos espérances? A celle d'une paix par laquelle la France conserverait cette partie de l'honneur d'une nation que les malheurs de la guerre ne peuvent lui ôter, et ne se verrait pas déchue, dans l'opinion de l'Europe, du rang que sa puissance réelle lni a donné. Or, la paix de 1763 a rempli ces espérances, les seules que les malheurs de la guerre nous eussent laissées. La France se montra, dans le traité, plus fidèle à ses alliés, que des nations puissantes, qu'elle-même ne l'avait été quelquefois après des victoires. On n'y sacrifia rien de ce que l'opinion commune pouvait regarder comme un moyen de réparer nos pertes; on exigea la restitution des établissements, des colonies, qui paraissaient d'une utilité plus réelle , surtout des îles qui nous avaient été enlevées dans les Antilles, et la France obtint l'île, alors neutre, de Sainte-Lucie, dont ses ministres connaissaient l'importance pour la sûreté de cette partie de son empire. Elle conserva, soit en Asie, soit sur le banc de Terre-Neuve, tout ce qui pouvait être nécessaire pour rétablissement d'un commerce florissant, sans annoncer la prétention, alors chimérique, d'y élever une puissance rivale de la puissance anglaise : on abandonnait seulement celle de nos possessions dont la
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conquête flattait le plus l'orgueil de nos ennemis, qui ne nous offrait que des avantages éloignés, qui pouvait enfin devenir dangereuse pour ses nouveaux maîtres. Ainsi le Canada, avec ses dépendances, fut laissé aux Anglais : en le restituant à la France, l'Angleterre se fût assuré un moyen de nourrir, par la rivalité qui s établit entre deux nations voisines, la liaine des Américains pour le seul allié qui pût les aider à défendre leur indépendance contre la mère patrie, et de les attacher à elle par la crainte de la domination d'un peuple dont les lois ne pourraient convenir à des hommes qui n'avaient quitté l'Europe que pour jouir de l'égalité politique et de la liberté religieuse. D'un autre côté, cette même crainte du voisinage des Français pouvait arrêter les chefs de la nation anglaise, s'ils étaient un jour assez imprudents pour essayer d'imposer un nouveau joug à un peuple qui ne portait déjà qu'avec une impatience menaçante celui auquel il était soumis. Aussi les ministres anglais avouèrent-ils que c'était à regret que, en abandonnant leurs conquêtes dans les Antilles pour garderie Canada, ils cédaieutà l'opinion populaire, qu'une constitution orageuse les forçait de ménager. A la vérité, la France, déjà justement affligée de ces sacrifices nécessaires, vit, avec un sentiment d'indignation, détruire encore une fois les travaux de Dunkerque, et un commissaire de la Grande- Bretagne exercer dans une de nos villes son autorité étrangère. Mais cette condition, exigée par la paix d'Utrecht, et à laquelle on s'était soumis à
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Aix-la-Chapelle, après une guerre glorieuse, était encore un article nécessaire à la sûreté du ministère britannique. En amusant l'orgueil de la populace de Londres, elle lui fermait les yeux sur des objets plus importants. Peut-être même cette condition, qui, répétée à chaque traité, devenait de plus en plus insupportable à la nation française, était -elle un moyen de lui faire sentir plus vivement la nécessité d'une marine puissante, qui la mît en état de secouer un joug odieux ; et 1 on pouvait croire qu'elle serait plus frappée de cette humiliation que des intérêts de son commerce. C'est ainsi qu'on a vu quelquefois des mères courageuses placer sous les yeux de leurs enfants les monuments qui attestaient les désastres de leur famille, pour les forcer à s'en occuper sans cesse , et à nourrir sans relâche le désir ardent de les réparer.
Nous avons tiré ces réflexions d'un mémoire que M. le duc de Praslin avait rédigé sur le traité de 1763, pour préparer d'avance à ses amis et à sa famille une réponse contre ceux qui , accoutumés à juger sur les apparences, ne verraient, dans cette paix, que les sacrifices qu'elle a consommés , et oublieraient que ces sacrifices n'étaient qu'une partie de ce qu'on avait perdu par la guerre, sans qu'il restât aucune espérance de rien recouvrer. On voit dans ce mémoire qu'en signant le traité, M. le duc de Praslin avait prévu l'événement qui devait amener une guerre nouvelle, dans laquelle la France aurait une juste espérance de diminuer ou de détruire la supériorité navale de l'Angleterre,
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et de lui enlever cet empire des mers , sur lequel elle affectait depuis longtemps un droit chimérique. Ce droit, devenu réel par le fait, ne pouvait que soulever les autres nations , et les engager à seconder ou du moins à souffrir les efforts que ferait la France pour la liberté commune. Aussi M. de Praslin ne négligea rien pour inspirer, aux diverses puissances de l'Europe, de la confiance dans les vues équitables et modérées de la France; pour détruire les préventions que nos malheurs, et notre zèle trop ardent pour les intérêts de nos alliés , avaient pu donner à quelques-unes. Il y réussit , et un an seulement après la paix, le roi de Prusse rendit un témoignage honorable à sa probité, à sa franchise dans les affaires, à ses intentions droites et pacifiques.
Mais la place de ministre des affaires étrangères exigeait un travail réglé, et la santé de M. le duc de Praslin ne lui permettait pas de s'y livrer. Quoiqu'il fût attaché à ses devoirs, qu'il eût naturellement du courage et de l'empire sur lui-même, il éprouvait souvent, sans avoir aucune maladie grave, une difficulté de s'occuper ou d'agir, qu'il lui était impossible de surmonter ; plus d'une fois il avait demandé au roi sa retraite, mais toujours inutilement : enfin, on lui proposa le ministère de la marine, que M. le duc de Choiseul devait quitter pour reprendre celui des affaires étrangères. M. le duc de Praslin accepta ce nouveau département , parce qu'il sentait que les affaires y souffriraient moins d'une interruption de travail que sa
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constitution rendait inévitable, et qu'il pourrait plus facilement réparer par une plus grande activité, dans les intervalles de ses souffrances, le temps qu'elles auraient enlevé à ses devoirs.
Établir dans un corps d'officiers destinés à exercer un art difficile et compliqué, ce goût de l'instruction et cette étude de la théorie, nécessaires pour empêcher la valeur de rester inutile ou de devenir dangereuse, et la pratique de dégénérer en routine, d'inspirer des préjugés ou de les rendre indestructibles; faire exécuter ces voyages, qui, utiles à la perfection de la géographie , comme au progrès des sciences, servent encore à exercer les marins en temps de paix, et à soutenir leur émulation ; réparer les maux que la guerre avait faits à nos colonies et au commerce maritime; se préparer enfin une marine puissante, qui pût se soutenir contre celle de l'Angleterre, et cependant ne pas réveiller, par des constructions faites avec trop d'éclat, la jalousie de cette puissance : tel était le plan que se forma M. le duc de Praslin. Les faits seuls doivent prouver s'il l'a rempli.
Les élèves de la marine furent soumis à un examen sévère, et on exigea d'eux, pour être admis, toutes les connaissances préliminaires qu'un savant, exercé dans la théorie, jugea pouvoir être utiles. Les professeurs furent multipliés, et le choix en fut confié à l'examinateur que l'intérêt de sa considération personnelle devait engager à n'en proposer que de bons. M. de Praslin appela dans le corps de la marine, en le dispensant de passer par les grades