‹ Œuvres de CondorcetChapitre 18 sur 42 · ÉLOGE DE M. LE DUC DE PBASLIN · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. LE DUC DE PBASLIN

César-Gabriel de Choiseul,duc de Praslin, pair de France, lieutenant général des armées du roi, chevalier de ses ordres, ministre d'État, président du conseil des finances, honoraire de l'Académie des sciences , naquit à Paris , le 1 5 août 1 7 1 a , de Hubert

1 f)G ÉLOGE DE M. DE PRASLIN.

de Choiseul et de Louise- Henriette de Beauvau.

M. de Praslin , très-jeune encore lorsqu'il entra au service, avait un esprit déjà trop formé pour regarder Tétat militaire comme un métier auquel Tusage appelle tout gentilhomme français, où l'on peut, au prix de quelques dangers et de fatigues passagères, acquérir le droit de se livrer à la dissipation, au plaisir et même à la mollesse; où enfin l'avantage de porter un grand nom dispense de tout , excepté d'avoir du courage.

Mais il sentit que toute profession impose le devoir d'acquérir des lumières, parce qu'il n'en est aucune où l'espèce d'instruction qui lui est propre ne serve à développer le talent, à en diriger l'emploi d'une manière plus utile : il vit que depuis le commencement du siècle dernier l'art de la guerre avait eu, comme toutes les connaissances humaines , des progrès qui devaient en faire prévoir de nouveaux ; et que si la loyauté et la bravoure suffisaient encore pour conduire aux honneurs et mériter l'estime publique, il fallait, pour aspirer à la gloire militaire, et pour s'illustrer par de grands services , éclairer une pratique constante de l'art par une étude assidue et réfléchie de ses principes.

Déjà on comptait M. le duc de Praslin dans le nombre des jeunes officiers généraux qui donnaient les espérances les plus brillantes et les plus certaines , lorsque sa santé l'obligea de renoncer au service, et qu'à l'âge de trente-trois ans il eut la douleur de se voir réduit à un état de nullité absolue. C'était son expression , et elle montre qu'éloigné de toute am-

ÉLOGK DE M. DK PKASLIN. 1 97

bition , il n'avait pas même l'idée de s'ouvrir une autre carrière.

Alors cette même habitude de l'application, qu'il n'avait encore regardée que comme un des moyens de se rendre plus capable d'agir, devint sa ressource contre l'ennui d'une oisiveté forcée ; car tel est l'avantage inappréciable de l'étude, que, lors même qu'elle devient inutile au but qu'on s'était proposé en s'y livrant , elle sert encore à nous consoler de l'avoir manqué. Borné à la société d'un petit nombre d'amis, se répandant peu dans le monde, M. de Praslin employait, à orner et à fortifier sa raison , le temps où ses maux lui permettaient quelque application. Le goût des sciences, beaucoup plus rare parmi les gens de la cour qu'il ne l'est aujourd'hui , son amour de la retraite , des idées de tolérance et de liberté qui n'étaient pas encore devenues communes et populaires, lui donnèrent la réputation d'un homme d'esprit, d'un homme éclairé, même celle d'être un philosophe ; et cette dernière réputation n'était pas alors dangereuse. On disait que M. le comte de Choiseul (c'était le nom qu'il portait) serait capable des grandes places ; et on le disait d'autant plus volontiers, qu'on était plus sûr qu'il n'en recherchait, qu'il n'en désirait aucune. Les ambitieux eux-mêmes lui rendaient avec plaisir ce témoignage, qui ne les exposait à aucun risque, et se faisaient honneur d'une équité qui ne pouvait nuire à leurs projets. Cependant M. le duc de Choiseul, son parent et son ami, fut appelé, en 1758, au ministère des affaires étrangères, et laissa vacante la

ICjtt ÉLOGE DE M. DE PRASLIN.

place d'ambassadeur à Vienne. Il était important qu'elle ne fût donnée qu'à un homme dont l'esprit, le caractère, la liberté, inspirassent une entière confiance au ministre qui l'employait ; et cette confiance entière ne peut exister qu'entre des amis qu'une liaison intime a montrés l'un à l'autre, dans cet état d'abandon et de négligence où les hommes ne paraissent que ce qu'ils sont. M. le duc de Choiseul jeta les yeux sur M. de Praslin. Il n'avait qu'un seul moyen de refuser, c'était de trouver un homme digne de remplir cet emploi , à qui son ami pût se livrer avec une égale sécurité; et M. de Praslin mit, pour le trouver, pour faire agréer cet échange au ministre, en un mot, pour ne pas avoir une belle place, autant d'activité qu'un ambitieux en aurait pu mettre pour l'obtenir. Obligé d'accepter enfin, il partit pour Vienne.

a Un ambassadeur, dans une grande cour, a deux « grandes tâches à remplir : la première est de bien « faire les affaires du souverain qui l'emploie; de « bien connaître les véritables intérêts de sa nation, * de ne jamais les perdre de vue, de les soutenir « avec une dignité ferme, mais simple et modeste; « de saisir, de susciter même quelquefois les affaires « qui peuvent être à l'avantage de sa cour, mais plus « souvent de les prévoir pour les prévenir, pour les « empêcher de naître; adresse d'autant plus niéri- « toire, qu'elle reste toujours ignorée, et prive de « l'honneur de les avoir terminées. Il faut savoir « prendre à propos sur soi, quand le temps ne per- « met pas de se faire autoriser, et mettre enfin assez

l*LOG£ DE M. DE PRASLIN. igy

« de précision, de clarté et d'intérêt dans sa corrosif poudance, pour dire tout sans fatiguer par la lon- « gueur et l'insipidité des détails.

« Le second objet d'un ambassadeur doit être de « se rendre agréable à la cour où il réside, sans « cependant s'annoncer pour un homme facile à « éblouir ou à tromper; de s'y attirer une considé- « ration personnelle et indépendante de son titre ; « de s'y faire des amis, afin d'être informé de ce qui « peut intéresser son souverain, par un moyen plus « sûr et plus noble que la faible et trompeuse res- « source d'un espionnage, toujours avilissant pour « celui qui l'emploie ; d'obtenir la confiance du « prince et de ses ministres par une juste réputation « de franchise et de probité; d'avoir un maintien « également éloigné de la fierté qui révolte et de la « familiarité qui dégrade ; enfin de traiter toutes les « affaires avec sang-froid, noblesse et fermeté, en se « servant quelquefois avec adresse de l'art de la per- « suasion, mais en ne paraissant employer que la « force de la raison. »

Tel est le tableau des devoirs d'un ambassadeur ; c'est d'après M. de Praslin lui-même, d'après les instructions données par lui à son fils, que nous l'avons tracé; et ce tableau est celui de sa conduite.

Mais son ambassade à Vienne était plutôt une «spèce de ministère qu'une ambassade ordinaire. La France, la maison d'Autriche, la Russie, la Suède, étaieutalors réunies contre le roi de Prusse; une partie des princes de l'Empire avaient embrassé leur querelle : les armées de toutes ces puissances devaient

Page 1