‹ Œuvres de CondorcetChapitre 28 sur 42 · ÉLOGE DE M. LABBÉ DE GUA. ^O · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. LABBÉ DE GUA. ^O

imparfait aux hommes supérieurs dans chacune des parties qu'il embrasse.

Bientôt après, M. l'abbé de Gua s'occupa d'un projet non moins utile au progrès des sciences ; projet exécuté depuis sur un plan moins étendu en France et en Italie ; c'est celui d'un recueil destiné à publier périodiquement tous les ouvrages que les savants auraient voulu y insérer, et que le rédacteur en aurait jugés digues. Répandre plus promptement et sur un plus grand espace toutes les découvertes , tous les essais, toutes leWues, toutes les observations; procurer à tous les savants l'avantage réservé aux membres des académies, de pouvoir insérer leurs ouvrages dans un recueil connu de toutes les nations; offrir aux jeunes gens un moyen facile et prompt de se faire connaître , et souvent d'appren dre à se connaître eux-mêmes; établir dans l'empire des sciences plus d'indépendance et d'égalité, en diminuant le besoin qu'ont ceux qui entrent dans la carrière, d'y paraître sous les auspices d'un nom déjà célèbre : tels étaient les avantages du projet de M. l'abbé de Gua. Mais il avait placé la philosophie abstraite et l'économie politique au rang des sciences admises dans son recueil ; il croyait que toutes les connaissances humaines qui s'acquièrent par le raisonnement, le calcul et l'observation, perdent à être trop séparées, que c'est même de leur réunion qu'on doit attendre leurs progrès les plus étendus et les plus utiles. C'était le principe que Leibnitz avait suivi, lorsqu'il traça, pour le premier roi de Prusse, le plan de l'Académie de Berlin; mais ce principe

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parut dangereux en France, même quarante ans après, et M. l'abbé de Gua, qui tenait à ses idées, et qui avait le malheur commun à tous les hommes de courage, d'avoir besoin d'être convaincu pour céder, aima mieux abandonner son projet , que d'en retrancher des parties qui n'en étaient pas à ses yeux les moins importantes.

Dans le même temps, il avait été obligé de faire quelques traductions pour suppléer à la modicité de sa fortune, et ce parti était sage. 11 en est des ouvrages comme de beaucoup de places qui sont d'autant plus chèrement payées qu'elles exigent inoins de talents, et la raison en est la même à quelques égards, cest qu'elles ne procurent point d'autre récompense.

Nous ne parlerons que d'une seule de ces traductions, celle des dialogues d'Hylas et de Philonoûs, par l'évèque de Cloyne. L'objet de l'ouvrage est de prouver que les raisonnements des philosophes sur l'existence et la nature des substances matérielles sont vagues et souvent vides de sens; que le langage scientifique qu'ils y emploient les conduit à des résultats inintelligibles ou contradictoires; qu'ils sont même à quelques égards moins avancés que le vulgaire, dont le langage grossier renferme moins d'équivoques; qu'enfin, pour des êtres bornés à ne connaître immédiatement que leurs sensations et les idées qui en résultent, ce n'est pas l'existence des esprits, mais celle des corps qui est difficile à comprendre et à prouver. Si Berkley s'était contenté d'ajouter que notre couviction de l'existence et de la

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réalité des corps ne peut être appuyée que sur la permanence que nous observons dans certains groupes de sensations , et la constante régularité des lois auxquelles sont assujettis les phénomènes successifs que ces groupes permanents nous présentent, alors il eût presque autant étonné le vulgaire et n'eût pas blessé les oreilles des philosophes; mais quand il va jusqu'à dire qu'il ne peut exister de corps, quand il veut expliquer comment nos idées et nos sensations existent dans Dieu, comment nous les y voyons, et de quelle manière s'est opérée la création de l'univers matériel; alors, si on le trouve encore quelquefois ingénieux et subtil , il est presque toujours chimérique et inintelligible.

Pour bien faire cette traduction, il ne suffisait pas des qualités qu'on exige d'un traducteur ordinaire, il fallait être très-exercé dans toutes les subtilités de la métaphysique la plus abstraite ; il fallait connaître toutes les finesses de la langue philosophique des deux idiomes, pour rendre facile la lecture d'un ouvrage où les raisonnements les plus justes paraissent des sophismes, et où l'on est tenté de prendre pour des chimères les vérités mêmes qu'il renferme.

M. l'abbé de Gua fit graver à la téte du livre une vignette très-ingénieuse. Un philosophe rit d'un enfant qui, voyant son image dans un miroir, la prend pour un objet réel et cherche à la saisir; on lit au bas : Quid rides ! mulato no mine de te fabula narratur.... Et le traducteur rend ainsi, par une seule image, uu système métaphysique tout entier.

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Jusqu'ici nous n'avons vu dans M. l'abbé de Gua> qu'un philosophe occupé de projets et de travaux utiles, et un géomètre qui, dans un très-petit nombre d'ouvrages, a donné des preuves de ce talent original, si rare et si précieux pour les sciences, où il est souvent nécessaire qu'on ose s'éloigner des routes fréquentées. Il nous reste une tâche plus difficile à remplir, il nous faut parler de ses malheurs, qu'il s'est attirés peut-être en partie, mais qu'il n'a point mérités, et qui n'ont montré en lui que des défauts dont on doit le plaindre, et des qualités qui doivent l'honorer.

Il s'imagina malheureusement , qu'en appliquant à des objets utiles au gouvernement, ses talents et les connaissances très-variées et très-étendues qu'il avait acquises, il pourrait , appuyé par une protection très-puissante que ses amis lui avaient procurée, s'avancer dans le chemin de la fortune , jusqu'alors fermé pour lui.

Mais il suffit de lire les mémoires qui renferment ses projets, pour voir combien l'art de réussir lui était étranger; et l'eùt-il connu dans la théorie, il n'est pas vraisemblable qu'il eût jamais ni pu, ni voulu le pratiquer : il ne savait ni tromper, ni paraître dupe, ni attendre, ni souffrir.

Son premier projet avait pour but de perfectionner le travail par lequel on ramasse l'or mêlé au sable de plusieurs rivières de Languedoc et du pays de Foix ; de chercher, soit dans leur lit, soit dans les campagnes voisines, les dépôts les plus riches quelles peuvent avoir formés, ou la mine dont

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elles ont détaché l'or qu'elles entraînent depuis tant de siècles. Content de voir son projet adopté à moitié, oubliant qu'il ne devait cette demi-réussite ni à la conviction ni à l'amitié du ministre, mais à la nécessité de paraître bien intentionné pour lui , il se chargea imprudemment d'un premier essai , n'eut point de succès, fit une chute de cheval, qui, après l'avoir rendu impotent plusieurs années, ne lui permit jamais de marcher qu'avec peine, et il n'obtint enfin que des reproches pour récompense de son zèle et pour dédommagement de son malheur.

Un projet qu'il fit ensuite sur les emprunts en général , et en particulier sur les emprunts par loteries, n'eut pas un succès plus heureux : il ignorait combien il trouverait d'hommes intéressés à écarter un géomètre connu pour avoir de la probité et du courage. Comment se donner devant lui la réputation d'un grand calculateur, quand on possède, pour toute science, la routine de l'arithmétique? comment espérer de lui cacher cette adresse perfide qui sait, en trompant à la fois les pontes et les banquiers, réserver pour l'inventeur du jeu un avantage secret d'argent ou de crédit ?

D'ailleurs, M. l'abbé deGua, incapable de dire ce qu'il ne pensait point, et fidèle aux devoirs d'un citoyen , commençait tous ses mémoires sur les loteries, par avouer qu'elles sont un jeu de hasard auquel on fait jouer à la fois une nation entière, et un impôt déguisé; impôt d'autant plus onéreux, qu'on doit le regarder comme égal , non au profil

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de la loterie, mais aux pertes réelles qu'elle fait essuyer aux joueurs.

Sans doute , quelques-uns d'entre eux se retirent du jeu avec plus ou moins de gain ; mais ce profit ne doit pas plus entrer en compensation des pertes, que les frais de perception d'un autre subside, qui sont aussi un profit pour les hommes chargés de le lever. Une loterie est donc un de ces impôts pour lesquels la nation paye beaucoup, et qui ne font entrer dans le trésor public qu'une faible partie de ce qu'elle a payé.

Ce qui rend plus singulier peut-être le goût de M. l'abbé de Gua pour les loteries , et peut l'excuser en quelque sorte d'en avoir proposé une, c'est qu'elles lui avaient fait beaucoup de mal.

Étant jeune, il y avait gagné une somme assez considérable, et dans une circonstance où il avait tenté cette ressource , uniquement parce que c'était la seule qui lui restât pour éviter le malheur de retourner dans sa province, et d'abandonner la capitale; il y mit ensuite par reconnaissance, imagina bientôt qu'il serait possible de jouer ce jeu avec avantage , d'après l'observation de causes d'inégalité réelles, mais trop faibles pour que l'on puisse en déterminer l'influence ou en profiter, et finit par y perdre beaucoup.

Ce n'est pas la seule fois qu'il ait abusé, et toujours à son désavantage, de l'opinion, d'ailleurs très-fondée, qu'il est possible, d'après l'observa tion des faits passés, d'y saisir une loi, et de prévoir les événements futurs avec quelque probabilité : il lui

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arriva de donner des conjectures sur quelques phénomènes raéléorologiques presque pour des prédictions; elles manquèrent, et l'opinion exerça contre lui une sévérité très-rigoureuse. Nous avons vu depuis le même public pardonner aux enthousiastes de certaines chimères bien éloignées d'avoir un fondement aussi réel, et dont ils n'avaient pas même le faible mérite d'être les inventeurs; mais ce n'est jamais pour les fautes des hommes d'un talent réel , que l'opinion sait avoir de l'indulgence.

Livré à de vaines espérances, M. l'abbé de Gua s'occupait peu du soin de ménager une fortune trèsmodique, et un procès absorbait encore la plus grande partie de son revenu. Frappé de l'idée qu'il avait essuyé une injustice dans le partage des biens d'un de ses frères, il voulut en poursuivre la réparation, et ce sentiment l'emporta sur son véritable intérêt. Pouvait-il, en effet, se dissimuler que, par un malheur commun à plusieurs nations , et même aux nations de l'Europe les plus éclairées, il eu coûte pour défendre ou recouvrer une propriété d'une valeur médiocre, plus qu'il n'en coûterait pour Tacheter ; que, pour suivre un procès sans se ruiner, il fout être en état de se passer de l'objet qu'on réclame; qu'un homme d'esprit, accoutumé à la discussion, capable d'un travail opiniâtre et continu, ne parvient qu'avec peine à entendre la loi qui doit le juger, et n'est pas sûr encore que ses juges voudront l'entendre de même; qu'enfiu, dans presque toutes les affaires, les deux parties gagneraient à sacrifier chacune la moitié de ses préten-

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tions : aussi son expérience le forea-t-elle bientôt d'avouer que des lois obscures et des formes compliquées sont un impôt un peu moins volontaire et beaucoup plus onéreux que les loteries.

Cependant, au milieu de ses malheurs, il vit s'élever quelques jours sereins : en 1 783, quoique vétéran depuis trente-sept aus, l'Académie le choisit comme un des trois sujets qu'elle présente pour les places de pensionnaires; cette marque d'estime qu'il reçut d'une compagnie qui lui était toujours chère, fut pour lui un des événements les plus heureux de sa vie.

Il reprit eu un instant, malgré son âge et ses infirmités, son assiduité à nos assemblées, son ardeur pour la géométrie, son zèle pour les fonctions académiques. Cette sensibilité, si touchante dans un vieillard que ses talents et sa pauvreté rendaient respectable, eut sa récompense.

Lorsqu'en 1 785 le roi créa deux nouvelles classes dans l'Académie , M. l'abbé de Gua fut pensionnaire dans celle d'histoire naturelle, science qu'il avait longtemps cultivée : mais il ne jouit pas longtemps de cet avantage; chaque hiver il voyait, depuis plusieurs années, ses forces s'affaiblir et ses infirmités s'augmenter; enfin, le 1 juin de cette année, uue maladie assez longue termina ses souffrances et ses malheurs. C'est an milieu de l'Académie, où il s'était fait porter malgré sa faiblesse, qu'il ressentit les premières atteintes de celte maladie, et pendant toute sa durée, le seul sentiment qui l'occupât dans les moments d'espérauce, était le désir de se retrouver au milieu de nous.

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