ÉLOGE DE M. LE MARQUIS DE PAULMY
Marc- Antoine-René de Voyerd'Argenson, marquis dePaulmy, ministre d'État, de l'Académie française, honoraire de l'Académie des belles-lettres et de celle des sciences, naquit à Valenciennes , le 6 novembre 1722, de M. le marquis d'Argenson, alors intendant de Hainaut, et de M11" Méliand.
M. le marquis de Paulmy portait un nom cher aux lettres et à la philosophie. Vers la fin du règne de Louis XIY, M. d'Argenson , lieutenant de police , eut plus d'une fois le courage de défendre les hommes
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que leurs lumières ou leur franchise rendaient odieux aux gens qui disposaient alors de la conscience du monarque. Ils n'osaient ni offenser ni attaquer un magistrat qui, instruit par sa place des détails de leurs intrigues, aurait pu les déshonorer ou les perdre; et il se servit de cette crainte pour leur arracher quelques victimes. M. de Fontenelle fut la plus illustre : le père le Tellier voulait le punir d'avoir osé, dans l'histoire des Oracles, combattre l'opinion d'un jésuite. Une plaisanterie échappée à la jeunesse du philosophe, oubliée depuis vingt ans, servit à cacher le véritable motif de la persécution, et, sans le courage de M. d'Argenson, lui eût coûté la liberté, le repos, et peut-être la gloire que dans la suite il acquit par ses paisibles travaux.
Le magistrat qui a conservé M. de Fontenelle à l'Académie des sciences ne doit jamais être oublié d'elle : ce n'est pas une gloire indigne d'un homme d'État, que d'avoir rendu à la nation un philosophe dont les ouvrages devaient l'honorer et l'instruire. A peine, dans l'éloge de M. d'Argenson, le secrétaire de l'Académie osa-t-il faire entendre ce qu'il lui devait; le persécuteur n'existait plus, niais l'esprit de persécution vivait encore, et M. de Fontenelle fut obligé de laisser à ses successeurs le soin d'acquitter la dette de sa reconnaissance, daus un siècle plus éclairé, plus libre et plus heureux.
Le père de M. le marquis de Paulmy fut chargé du département des affaires étrangères au milieu d'une guerre générale, la seconde que les prétentions à la succession de la maison d'Autriche eussent allumée
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en Europe dans moins d'un demi-siècle. L*amoor de la paix fut le caractère distinctif de son administration ; sa lettre écrite du champ de bataille de Fontenoi, à un philosophe ennemi de la guerre, est un monument d'humanité et de raison, présage heureux de la révolution qui se préparait dans les opinions des hommes et dans la politique des princes. Les hommes d'État qui, chez les nations ennemies de la France, avaient les mêmes sentiments que M. d'Argenson, étaient devenus ses amis, et s'empressaient de seconder ses vues. Il osa se servir de ce crédit personnel, acquis par ses vertus, pour faire sentir à Georges II combien il déshonorait la victoire de son fils, en abandonnant à une politique cruelle, ou plutôt au fanatisme du peuple anglais, le sang des j.icobites pris les armes à la main, en défendant noblement une cause qu'ils croyaient juste. Ces conseils, dictés par l'humanité, et portés par M. Vanhoéy, ambassadeur de Hollande, ministre aussi sage que courageux, furent rejetés avec hauteur. Cette conduite est inouïe, écrivaient les ministres d'Angleterre, en se plaignant de lui aux étatgénéraux; étonnement naïf qui était à la fois le plus bel éloge de M. Vanhocy, et la satire la plus cruelle de leurs principes.
M. le marquis d'Argenson eut un autre mérite non moins rare, celui de ne pas craindre et de ne pas rougir d'avoir pour amis des hommes supérieurs. Il rendit à Voltaire la justice que ses compatriotes lui refusaient encore : il avait aperçu d'avance, dans le poète ingénieux et sublime, le philosophe élo-
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quent, le défenseur infatigable des droits de la raison et de l'humanité; il le consulta souvent et l'employa quelquefois. Il n'attendit point l'Esprit des lois pour rendre hommage au génie de Montesquieu. La gloire naissante de M. D'Alembert trouvait en lui son premier appui. Les ministres ont rarement le pouvoir, l'intention ou le temps de faire un bien éclatant et durable; et ceux qui aiment leur gloire n'ont peut-être pas de moyen plus certain de l'assurer, que de lier ainsi leur nom à des noms éternellement consacrés dans la mémoire des hommes. Il ne reste de chaque époque, de chaque siècle , que deux ou trois témoins ; heureux ceux qui font parler en leur faveur les seules voix que la postérité puisse entendre.
M. d'Argenson s'était plus occupé de la paix de l'Europe que des intrigues de Versailles; aussi cessat-il bientôt d'êlre ministre. La simplicité de son ton, portée jusqu'à la familiarité; un usage trop fréquent d'expressions populaires et proverbiales; ces naïvetés piquantes d'un homme d'esprit , auxquelles les esprits médiocres donnent un autre nom , fournirent, au goût délicat et sévère des courtisans, un prétexte pour donner des ridicules à un homme dont la probité, les intentions droites et les bons principes pouvaient les effrayer, et ils obtinrent le succès qui les flatte le plus, celui d'écarter de la cour un ministre honnête homme.
M. le marquis d'Argenson avait regardé le ministère comme un devoir quelquefois doux, et plus souvent pénible. En perdant sa place > il rentra dans
l'état où ses goûts lui promettaient la jouissance paisible de ce loisir occupé, qui, pour les âmes tranquilles et les esprits actifs, est le véritable bonheur. Dans sa retraite, il rassembla lotit ce que son expérience et ses réflexions lui avaient appris sur les intérêts de la nation ; il en forma un ouvrage précieux, par les vues saines et utiles qu'il renferme, et par le ton modeste avec lequel Fauteur propose ses idées. En lisant ce livre, on ne devinerait point qu'il eût été ministre; rien n'y fait soupçonner ni le désir de revenir en place , ni le regret de n'y être plus, ni l'envie d'embarrasser ou de flétrir ses successeurs, ni le projet de se rallier à un parti. On voit que, né pour les grandes places et pour les grands objets, il n'est ni ébloui des places , ni étonné d'avoir de grands objets à traiter ; son style est simple comme sa vie : il ne dit point qu'il aime le bien public, il le prouve par ses principes; il ne cherche point les applaudissements de la multitude, il veut mériter l'estime des hommes éclairés et en augmenter le nombre.
M. le marquis d'Argenson est le premier qni ait proposé d'établir en France des assemblées de simples représentants du peuple, qui ait senti que des intérêts communs doivent donner à tous un droit égal ; que ces distinctions d'ordres, établies dans les temps d'ignorance et d'anarchie, doivent enfin s'évanouir avec les préjugés et les circonstances qui les ont fait naître.
Ainsi, c'est du sein de la noblesse, de la cour et du ministère , que s'est élevée la première voix qui ait
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réclamé en faveur de l'égalité et des véritables intérêts du peuple. M. d'Argenson prévoyait quel scandale il exciterait parmi ces hommes, alors plus communs encore qu'aujourd'hui, qui connaissent mieux les prérogatives de leur ordre que les droits de l'humanité; et comme son ouvrage devait rester anonyme, « on croira , disait-il , <ju'il est d'un écrivain « de la lie du peuple , indigné contre une élévation « qui lui fait envie ; mais qu'on ne s'embarrasse pas « de cela, il a l'honneur d'être gentilhomme. »
L'opinion qu'il existe des principes généraux d'administration qui restent vrais pour toutes les constitutions; l'idée de trouver dans la réunion paisible du peuple une balance plus sûre que dans un système d'autorités qui se combattent; le désir de la plus grande simplicité dans les impôts, de la plus grande liberté dans le commerce, de l'uniformité dans les lois, de la promptitude dans les jugements, de la destruction de cette vénalité honteuse, établie par l'avidité, longtemps combattue par le bon sens, protégée depuis par l'amour du paradoxe ; toutes ces idées, aujourd'hui communes, alors presque singulières, semblent annoncer que l'ami de Montesquieu, moins profond peut-être et moins iugénieux, avait su quelquefois voir mieux que lui; et que le ministre avait été souvent plus supérieur que le philosophe, aux préjugés de l'antiquité, de la politique et de l'orgueil. Peut-être qu'au moment où les vues de M. le marquis d'Argenson ont été en partie réalisées , où le gouvernement est pénétré de ces mêmes principes de confiance dans le peuple, de respect
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pour la qualité d'homme, qui lui ont dicté son ouvrage , on me pardonnera d'avoir interrompu l'éloge de son fils, pour rendre un faible hommage à un homme digne d'être placé dans la liste si courte des ministres citoyens.
Élevé par un tel père, M. le marquis de Paulmy sut se défendre de cette inapplication, de cette orgueilleuse paresse, partage trop ordinaire de ceux à qui leur naissance promet une élévation rapide et facile.
II avait à peu près vingt ans lorsque M. le comte d'Argenson, son oncle, fut appelé au ministère de la guerre; M. le marquis d'Argenson eut bientôt après celui des affaires étrangères. Dès-lors, il fut admis aux détails les plus secrets de deux grands départements; on le chargeait de ces commissions, de ces travaux que les ministres n'osent confier qu'à ceux qui , ayant avec eux une sorte de communauté de fortune et de gloire , ne peuvent ni chercher à les supplanter, ni désirer qu'un autre les remplace.
A la paix, M. de Paulmy, devenu moins nécessaire au département de la guerre , fut nommé ambassadeur en Suisse ; mais au bout de deux ans, son oncle obtint pour lui la survivance de sa place. Ayant à combattre des rivaux adroits et puissants, et même un crédit plus dangereux que celui des courtisans ou des ministres; joignant à son département celui de Paris; entraîné par ce courant immense d'à fia ires toujours renaissantes qu'il faut décider avec promptitude, dans lesquelles on est sans cesse obligé de juger à qui il faut se résoudre à déplaire pour ne