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point perdre l'estime publique, et à qui on a besoin de ne pas déplaire si on veut conserver sa place ; M. le comte d'Argenson avait trop d esprit pour ne pas voir qu'il ne pouvait pas se plier à ces recherches pénibles, à cette attention longue et suivie que toute réforme exige. Il sentait cependant qu'il fallait proBter de la paix pour connaître dans le plus grand détail l'état de son département , les abus que les opinions d'un autre siècle y avaient introduits, et ceux qu'une longue négligence avait laissé s'accumuler. Il sentait que les progrès de l'art militaire exigeaient une grande réforme; que ces institutions, qui avaient servi autrefois de modèle à l'Europe, avaient besoin d'être corrigées; que si le grand électeur avait dû une partie de sa réputation au soin qu'il avait eu d'imiter Louvois, c'était à leur tour dans les armées de son petit-fils, que les successeurs de Louvois devaient aller chercher des instructions et des exemples.
M. de Paulmy avait déjà vu Frédéric et son armée : il avait plu au prince comme homme de lettres, et avait étudié en homme d'État la constitution de ses troupes. Chargé ensuite de la fonction délicate de préparer les matériaux qui devaient servir de base à des changements nécessaires, il parcourut toutes les frontières de la France, visita les places, examina les garnisons, observa partout Tordre établi dans Jes dépenses, l'état de la discipline , l'usage ou l'abus de toutes les autorités, comparant ce qui se faisait avec ce qu'on avait ordonné, l'étal réel du militaire avec l'état que présentaient les comptes rendus au
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ministre, le motif qui avait dicté les dispositions des ordonnances avec l'effet qu'elles avaient produit. Cinq années furent employées à rassembler les observations que pouvait offrir une inspection si étendue, et à les mettre en ordre; c'était par un tel travail que M. de Paulmy cherchait à se rendre digne du ministère , lorsqu'il y parvint malgré lui.
Une querelle de cour fit exiler le même jour, au milieu d'une guerre de terre et de mer, les ministres de la guerre et de la marine, ministres désunis entre eux, mais rivaux de zèle et de réputation, qui peut-être n'avaient pas su se concilier l'amour du peuple, mais qui avaient obtenu la confiance de la nation ; contre qui la voix libre des citoyens avait élevé quelques reproches, mais dont l'Europe respectait l'expérience, les lumières, la vigilance et l'activité. M. de Paulmy, en succédant à son oncle, vit bien que le moment où il entrait dans le miuistère était celui où il lui fallait renoncer à l'espérance d'y remplir une place. Il accepta par soumission , pour ne point manquer à la chose publique, ce que la difficulté de faire un autre choix à l'instant même obligeait de lui offrir. Il remplit pendant quelques mois des fonctions toujours prêtes à lui échapper, et quitta sans regret une place dont il n'avait pu connaître par lui-même que les embarras et la contrainte. Sorti de la carrière politique, après en avoir atteint un moment le but, jeune encore, et trop peu désabusé malgré une disgrâce , il voulut y rentrer; il choisit celle des ambassades, et fut envoyé en Pologne.
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La mort prochaine do roi allait, suivant un usage trop constant, livrer au trouble, à la dissension, peut-être à la guerre, cette république de nobles, tyrans d'un peuple esclave, longtemps redoutable à ses voisins, alors réduite à dépendre d'eux, quelquefois brillante au dehors, lorsque la bravoure crime cavalerie bien armée décidait des succès militaires, toujours malheureuse et agitée dans Tintérieur par l'ignorance des vrais principes de la liberté, et par cet esclavage d'un autre peuple qui, chez les anciens comme chez les modernes, à ôté à toutes les républiques qui l'ont connu leur repos, leur liberté et leur puissance. Les liens étroits de la parenté , la reconnaissance , le souvenir des malheurs d'une longue guerre, fruit de leur alliance, tout engageait les cours de Vienne et de Versailles à désirer de mettre, sur la tête du fils du roi mourant, une couronne qui n'avait été, pour sa famille comme pour son peuple, qu'une source d'humiliations et de désastres, mais qui perpétuait dans la maison de Saxe ce titre de roi , si cher aux souverains, même lorsqu'il n'emporte avec lui aucune puissance réelle. la Russie, à qui cette maison avait dû cette même couronne deux fois, venait d'abandonner ses intérêts. L'Europe , fatiguée d'une guerre longue et sanglante, n'avait plus ni trésors ni sang à prodiguer pour cette querelle. La France et l'Autriche ne pouvaient opposer que des négociations aux troupes russes, et au nom de Frédéric entouré de ses armées et de l'éclat de ses victoires : il fallut céder et se borner à tâcher d'éclairer sur son danger la
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nation polonaise, qui se crut un instant libre, parce que celui qu'on lui ordonnait de choisir pour roi était un noble polonais. Obligé de quitter la Pologne, pour ne point paraître approuver par son silence des démarches qu'il ne pouvait arrêter, M. de Paulmy revint en France et obtint l'ambassade de Venise. Les grandes obligations que cette république avait eues à son bisaïeul chargé des mêmes fonctions, les marques de sa reconnaissance qu'il portait dans son écusson et dans ses titres, lui avaient fait désirer une place qui n'avait plus la même importance ; car cette république, après avoir excité la jalousie des plus grands rois, et bravé seule, plus d'une fois, les efforts de l'empire ottoman, a vu depuis longtemps disparaître ses richesses et sa puissance; inévitable destinée de tous les États à qui l'infériorité des autres nations dans l'industrie, dans le commerce, dans la science du gouvernement, a donné une supériorité toujours passagère, dès qu'elle ne tient pas à la réunion d'une grande population, et d'un territoire étendu et fertile.
Cette ambassade termina la carrière politique de M. de Paulmy; il sentit, trop tard peut-être, qu'on ne lui confierait pas des places où il pût avoir des succès, et il prit le parti de la retraite.
Dans sa jeunesse, il avait cultivé les genres les plus frivoles de la littérature; ce qui n'est pas une preuve de frivolité d'esprit dans ceux qui sont livrés à des travaux importants et pénibles. Les jeux que préfèrent les hommes absorbés dans des méditations profondes, ne sont pas ceux qui, par l'application
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qu'ils exigent, se rapprochent le plus d'une occupation sérieuse. Pardonnons aux hommes d'État la frivolité de leurs amusements , pourvu qu'elle ne s'étende jamais ni sur leurs principes ni sur leur conduite.
Cegoûtpour la littérature prit avec l'âge, dans M. de Paulray, un caractère plus grave, et devint sa principale occupation et sa plus grande ressource. Il s'était préparé celle d'une bibliothèque immense, rassemblée en France et dans les pays étrangers. Non-seulement elle renfermait, dans tous les genres, ces livres rares, presque toujours inutiles, dont Cependant quelques lignes peuvent, dans l'espace des siècles, servir à la preuve d'une vérité historique, ou que l'on conserve comme les témoins de quelque anecdote littéraire; mais ilyavait rassemblé, sur la littérature,sur l'histoire moderne, sur la géographie, sur la jurisprudence, une collection presque complète des ouvrages les plus importants, les plus recherchés. M. de Paulmy connaissait tous ses livres, les avait lus ou parcourus, en avait fait un catalogue raisonné où chacun était apprécié, où les faits bibliographiques étaient rapportés, où l'on voyait ce qu'on devait chercher dans chaque ouvrage, ce qu'on npuvait espérer d'y trouver. II ne voulut pas que le fruit de ce travail fût pour lui seul, ou pour ceux qui seraient admis dans sa bibliothèque : il en publia les principaux résultats dans ses Mélanges tirés dune grande bibliothèque. Les usages des Français dans tous les âges de la monarchie, la géographie, les généalogies, l'histoire de France, l'histoire littéraire, et en particulier celle
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du théâtre : tels sont les objets traités par M. de Paulmy.Tous ne sont pas également intéressants, tous n'ont pas une utilité réelle , mais tous excitent cette curiosité naturelle, même pour les faits minutieux , lorsqu'ils peignent les mœurs ou l'esprit des différents peuples et des différents siècles.
Nous devons à M. de Paulmy l'idée de la Bibliothèque des romans; lui-même y travailla et y inséra plusieurs extraits d'anciens romans, ou plutôt des romans nouveaux, faits d'après le canevas des anciens. Cet ouvrage est moins futile que son titre ne paraît l'annoncer. Souvent c'est dans les romans , autant que dans l'histoire ou dans les livres philosophiques, que l'on peut apprendre à connaître l'opinion commune, la morale usuelle, l'esprit social du peuple pour lequel ils ont été écrits. Réunis aux livres des historiens, aux ouvrages des philosophes, ils achèvent d'éclairer sur l'état de l'esprit humain dans chaque siècle , et complètent son histoire, la seule vraiment utile, ou plutôt celle à laquelle il faut ramener et réduire toutes les autres, si on veut qu'elles soient d'une utilité réelle. Cette exagération qui trompe l'imagination et le cœur, lors même qu'elle ne les corrompt pas; ces idées d'un bonheur hors de la nature, qui rendent insipide ou nous empêchent de saisir celui qu'elle a mis auprès de nous ; ce monde imaginaire, si différent du monde réel, où la lecture des romans nous transporte et nous fait vivre , peuvent la rendre dangereuse pour ceux qui n y cherchent qu'à flatter ce penchant si naturel à l'homme , de porter ses espérances au delà des bornes
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de la réalité; mais l'étude des romans considérés comme renfermant la peinture des mœurs qu'ils cherchent à corriger, ou des opinions qu'ils sont obligés de suivre, n'est pas une occupation indigne d'un philosophe.
Tel fut le fruit des loisirs de M. le marquis de Paulmy. Sa vie passée au milieu de sa famille était douce et paisible; une probité exacte, une conduite noble et désintéressée dans ses affaires particulières, le faisaient respecter de ceux qui avaient avec lui des relations intimes. En devenant homme privé, il avait gardé toute sa maison , ne voulant pas que son changement d'état, qui n'avait point été un malheur pour lui, en rat un pour ceux qui s'étaient attachés à sa fortune; et il fit sans regret le sacrifice de quelques superflui tés auquel cet acte de bienfaisance le condamnait.
Une pareille conduite , au moment d'une disgrâce, annonce une âme que les malheurs de l'ambition n'ont point aigrie, et n'occupent pas même assez pour altérer sa bonté naturelle; elle prouve que l'usage de l'autorité ne lavait point corrompue. Heureux le ministre disgracié qui peut trouver ainsi, dans les soins d'une bienfaisance particulière, une distraction consolante, et qui, en s'entourant de cœurs contents de lui, sait adoucir des privations de vanité, qu'il n'est peut-être pas donné à la faiblesse humaine de supporter avec un^entière indifférence !
Associé aux trois académies de la capitale, M. de Paulmy, né avec le goût des lettres, Payant toujours
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cultivé, aurait pu y trouver une occupation, une société assortie à ses goûts; mais quelques-unes de ses opinions s'éloignaient trop de l'esprit qui régnait dans ces compagnies; il sentait que ces opinions l'empêchaient d'y obtenir les sentiments qu'il méritait, et il s'était privé avec regret du plaisir de vivre avec ses confrères. S'il n'avait cherché que l'honneur de paraître utile aux lettres, il aurait pu, comme tant d'autres protecteurs, sacrifier ses secrets au désir d'être loué. Mais s'il eut des préjugés, il les eut au moins avec franchise : il n'eût pu se résoudre à s'entendre louer d'un zèle pour la liberté, pour l'égalité littéraire qu'il était trop éloigné de sentir, et il fut toujours étranger à cette vanité avide et basse qui se nourrit même des éloges qu'elle ne voudrait pas mériter.
M. de Paulmy souffrit ses infirmités sans humeur, et vit approcher la mort sans crainte, conservant toujours sa tranquillité , sa présence d'esprit, sa bonté. Dans ses derniers moments, il s'occupait à discuter des objets importants à l'ordre public, avec M. le duc de Luxembourg son gendre, et ses dernières paroles exprimèrent les réflexions d'un homme d'État et les vœux d'un citoyen.
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Le véritable éloge d'un médecin célèbre est la reconnaissance des malades qu'il a guéris, des infortu-
Lt.OGE DE M. BOtVART.
nés dont il a soulagé les souffrances ou la misère, de ceux qui lui doivent plus que la vie, parce qu'il leur a épargné des pertes douloureuses, ou qu'il a sauvé les personnes auxquelles, dans le secret des destinées, leur bonheur avait été réservé. La tradition de quelques principes, conservés dans la mémoire de ses disciples, est souvent tout ce qui reste de lui; son séjour sur la terre a été marqué par le bien qu'il a fait; mais la mémoire de ce bien, passagère comme la vie des hommes, s'évanouit avec les générations qui en ont été l'objet et les témoins.
L'histoire d'un savant nous fait connaître ses découvertes, nous montre les lois de la nature qu'il a aperçues, développées ou appliquées; les faits nouveaux dont il a enrichi les sciences; les phénomènes qu'il a décrits ou analysés; les objets inconnus sur lesquels il a fixé les regards des savants, ou dont il a dévoilé la nature et les propriétés. Mais ce ne sont ni des découvertes dans les sciences, qui servent immédiatement de base à l'art de la médecine, ni même des méthodes nouvelles de traiter, qui distinguent les grands praticiens; c'est le talent d'appliquer les connaissances acquises, de choisir les méthodes; c'est ce coup d'oeil préparé par la nature, donné par l'expérience, sans lequel l'usage des connaissances les plus étendues, les plus certaines, ne serait souvent que dangereux. Un médecin n'a pour juges de ce mérite que ses rivaux et un petit nombre de jeunes gens destinés à le remplacer; ses succès mêmes ne peuvent être ni appréciés ni constatés; il n'existe point de tables qui fassent reconnaître, pour III. 18
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chaque maladie et pour chaque médecin, le rapport du nombre des malades guéris, à celui des malades qui ont succombé, l'époque où le traitement a commencé, la méthode qui l'a dirigé, la suite des remèdes, leurs effets immédiats, leur influence sur l'état de la maladie. C'est donc, ou d'après l'opinion publique que l'ignorance a pu égarer, ou d'après le jugement des rivaux que la prévention a pu corrompre, qu'on pourra seulement apprécier un médecin , tant que la médecine pratique ne sera pas devenue une science, ou plutôt un art dirigé par des principes généraux et constants, et ce moment est peut-être encore bien éloigné. Plus les faits sur lesquels une science est fondée sont simples, plus ses progrès sont rapides et sûrs, et plus son origine remonte à une époque reculée. On sait que l'astronomie a été créée la première de toutes, et il est vraisemblable que la médecine le sera la dernière. Ainsi, nous n'entreprendrons pas ici de faire l'éloge des talents de M. Bouvart, puisque nous ne pouvons les juger; nous nous bornerons à donner le précis trèscourt de la vie, et à tracer les principaux traits du caractère d'un homme qu'une longue célébrité et des services multipliés ont rendu digne d'exciter à la fois l'intérêt et la curiosité.
Michel-Philippe Bouvart, docteur-régent de la faculté de Paris, associé-vétéran de l'Académie des sciences , naquit à Chartres, le 1 1 janvier 1 7 1 1 , de Claude Bouvart et de Geneviève-Gabrielle le Beau.
Sa famille exerçait à Chartres la médecine depuis plusieurs siècles : sous le règne de Louis XIII, elle
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avait donné un premier médecin, dont les descendants ont occupé, dans la magistrature et dans l'administration , des places importantes où ils se sont distingués par des qualités qui semblent attachées à leur nom, les lumières, l'amour des devoirs, le désintéressement, la simplicité des mœurs et la probité.
M. Bouvart se préparait à suivre, dans sa ville natale, ia profession de ses ancêtres ; c est là que, chargé d'un hôpital peu considérable, il a commencé à s'instruire dans la pratique, avec d'autant plus d'avantage, que le petit nombre de malades qu'il traitait à la fois, lui laissait le loisir de suivre dans chacun d'eux les symptômes des maladies et les effets des remèdes , ne lui offrait qu'autant de faits qu'il Jouvait en observer avec précision, et lui en montrait assez pour donner une base solide et sûre aux résultats généraux qui devaient former son expérience et diriger sa pratique. M. de Genue, son compatriote et son ami dès l'enfance, vint exercer ses talents dans le barreau de la capitale, et M. Bouvart le suivit bientôt après : c'était à Paris qu'il avait appris les sciences médicales, il y avait ajouté le fruit d'une lecture immense, et celui d'une expérience éclairée par les conseils et les exemples de sod père. L'utilité d'avoir un père pour guide est inappréciable dans une étude où le maître doit puiser ce qu'il enseigne, non dans les théories qu'il s'est rendues propres, mais dans son expérience, dans des souvenirs souvent fugitifs et minutieux qui embrassent toute sa vie. Les fautes d'un médecin instruisent
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au tant que ses succès, et l'on ne peut guère espérer qu'il ait le courage de les avouer, s'il n'est attaché à son rlève par un sentiment devant lequel l'amourpropre n'ose se faire entendre.
Une double carrière semblait s'ouvrir à M. Bouvart, celle des sciences et celle de la médecine. Appelé dans cette Académie en 1743, bientôt après professeur au collège royal, il pouvait espérer, en suivant la carrière des sciences, une célébrité plus prompte et une vie plus paisible : le spectacle de la souffrance et de la destruction n'aurait point attristé toutes ses journées; cependant il préféra la médecine, entraîné peut-être par ce sentiment précieux qui attache l'homme aux maux de son semblable, même lorsqu'ils le déchirent, et semble exister au fond de notre âme indépendamment d'une espérance réfléchie de les soulager.
J'ai désiré la célébrité dans ma première jeunesse, disait M. Bouvart à M. de Genne , mais j'en ai été bientôt désabusé ', et je ne suis plus sensible qu'à la gloire a" être utile aux hommes.
Ceux qui pensent qu'on ne peut en mépriser sincèrement aucune, seront du moins forcés d'avouer que M. Bouvart eut un esprit assez supérieur pour se juger lui-même; mérite bien rare, comme l'atteste l'exemple de tant d'hommes qu'on voit s'obstiner à poursuivre, dans une carrière pour laquelle ils ne sont pas nés, une gloire qui les fuit toujours; souvent même y consumer inutilement des talents qui les appelaient à d'autres occupations, et payer, par la perte de leur existence entière, une première er-
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reur de leur jeunesse ou de leur vanité. M. Bouvart fut plus heureux : malgré de premiers succès qui ne réblouirent pas, il sentit que la facilité d'acquérir les connaissances les plus vastes et les plus variées, n'est pas toujours accompagnée du talent des découvertes, et il voulut se réserver tout entier pour la carrière où il sentait qu'il pourrait se placer au premier rang : il y parvint bientôt. Doué d'une sagacité singulière qui lui faisait deviner une maladie que des médecins habiles avaien t longtemps méconnue, et d'u n coup d'oeil qui quelquefois lui découvrit, en approchant par hasard d'un malade, un danger qu'on ne soupçonnait pas, et dont il indiquait à l'instant la cause et le remède, il fut dispensé d'attendre du temps et de la mort des praticiens célèbres, la place qu'il devait occuper.
Mais en abandonnant la culture des sciences, il renonça aux avantages qu'il avait obtenus et mérités; il remit sa chaire au collège royal; il demanda le titre d'associé-vétéran de l'Académie des sciences. Son absence, quoique excusée par des services publics, ne lui permettait d'espérer qu'une tolérance contraire aux règlements, et une récompense enlevée à ceux qui, par la nature de leurs travaux, y avaient un droit plus légitime; l'élévation de sou caractère ne lui permettait pas de profitér de l'une, ni sa probité d'accepter l'autre.
Forcé de voir chaque jour un grand nombre de malades dispersés dans une ville immense, de suivre à la fois les symptômes et la marche de vingt maladies, de se rappeler à chaque visite l'histoire en-
tière de chacune, de prendre un parti prompt sur les accidents imprévus, d'employer l'intervalle de ses visites à méditer sur les remèdes qu'il faut opposer aux accidents qu'il prévoit, de faire, dans le peu d'heures qui lui restent, des recherches sur les cas extraordinaires, qui, dans une pratique si étendue, se rencontrent si souvent ; obligé, au milieu de ces fonctions pénibles, de retenir les mouvements qu'excite dans son âme le spectacle de la misère et de la douleur réunies, et d'isoler en quelque sorte sa raisou de son cœur, pour avoir la force de combiner dans une méditation tranquille les moyens de soulager les maux dont la vue l'afflige et le trouble ; appelé dans des consultations fréquentes, où il faut trouver sur-le-champ des armes pour combattre des erreurs défendues par un amour-propre directement attaqué; recevant de toutes les parties de la France, ou même de l'Europe, une foule de questions auxquelles il faut répondre sans délai, un médecin livré à la pratique a d'aulant moins le temps de composer des ouvrages, qu'il jouit d'une célébrité plus grande; aussi ceux de M. Bouvart sont-ils en très-petit nombre.
On ne trouve de lui qu'un seul mémoire dans les recueils de l'Académie. M. Tennent ayant observé quelque analogie entre les effets de la morsure du serpent à sonnettes et les symptômes de la pleurésie, avait imaginé d'employer dans cette maladie le polygala de Virginie, connu par les sauvages pour une espèce de spécifique contre la morsure de ce serpent. Ses tentatives furent assez heureuses en Araé-
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rique : M. Bouvart les répéta en France, et, en faisant à la manière d'administrer ce remède quelques changements indiqués par l'observation et la théorie médicale, il parvint à en rendre l'usage plus utile et plus sûr : cette même racine ne lui réussit pas moins dans rhydropisie.
On sera peut-être étonné qu'un remède regardé par M. Bouvart comme très-puissant tlans deux maladies aussi graves, et sur les succès duquel le témoignage d'un médecin aussi éclairé, d'un homme aussi sage, aussi ennemi de l'exagération et des nouveautés, ne pouvait laisser aucun doute, soit absolument tombé dans l'oubli. M. Bouvart s'était-il trompé? ou plutôt ne doit-on pas accuser du peu d'usage de ce remède utile, nos institutions, qui ont séparé en plusieurs fonctions distinctes les diverses professions que réunissaient les médecins de la Grèce et de Rome? Les médecins n'ordonnèrent plus le polygala, parce que la petite quantité qu'on leur en avait envoyée d'Amérique était épuisée; et on n'en 6t pas venir, parce que ce remède était encore trop peu répandu pour devenir un objet de commerce. On peut attribuer en grande partie à cette même cause la lenteur avec laquelle d'autres remèdes se sont répaudus, et le long espace de temps pendant lequel quelques-uns sont restés entre les mains des empiriques; car partout on retrouve des traces du mal qu'ont produit ces corporations, ces classifications multipliées de l'espèce humaine, suite autrefois nécessaire de l'état politique des sociétés en Europe, mais dont il serait temps de soumettre enfin Pu-
tilité et les inconvénients à l'examen de la raison.
Les seuls ouvrages que M. Bouvart ait publiés à part, sont dans le genre polémique, genre où les succès passagers sont si communs, et les succès durables si rares ; où il est si difficile de ne pas affaiblir l'estime pour son caractère , même en augmentant la célébrité de ses talents.
Un médecin étranger, appelé en France comme inocula teur, y excita bientôt le plus grand enthousiasme. Sa manière de traiter, absolument différente de celle des médecins français, devait attirer à lui tout malade mécontent du sien ; la nouvelle méthode devait leur plaire et les surprendre, il y entrait plus de régime et de consolations que de remèdes : à ses efforts pour guérir le malade , le médecin joignait des soins pour l'empêcher de souffrir; il voulait que le traitement fut doux, que la convalescence ne fiât point pénible. Des succès donnèrent bientôt à une méthode séduisante en elle-même, une confiance presque générale. M. Bouvart ne pouvait l'approuver; la sienne était aussi active que celle de M. Tronchin était patiente ; il voulait détruire la maladie et non la laisser s'éteindre, l'attaquer dès son principe avec toutes les forces de l'art , sauver sûrement le malade, et laisser ensuite au temps le soin de réparer ses forces épuisées par le mal ou par les remèdes. Au milieu de ce combat entre la médecine française et la médecine étrangère, M. Tronchin fil paraître un traité sur la colique du Poitou. M. Bouvart le réfuta, et son ouvrage pourrait être cité comme un modèle en ce genre, si l'auteur eût su répandre sur
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les plaisanteries caustiques , sur les railleries mordantes dont il accable son adversaire, cette gaieté et ces grâces qui seules peuvent les faire pardonner ;
car, malgré toute la malignité qu'on suppose aux hommes, pour que les traits satiriques les amusent sans les révolter, il ne faut pas qu'on s'aperçoive que celui qui les lance haïsse ses victimes. Mais il est un autre mérite sans lequel les critiques n'ont qu'un succès éphémère, celui d'intéresser, même lorsque le sujet de la dispute a disparu , et l'ouvrage de M. Bouvart a ce mérite. Il ne renferme qu'un petit nombre de pages sur la méthode employée dans l'hôpital de la Charité pour traiter la colique du Poitou; et l'exposition raisonnée de ce traitement est un chef-d'œuvre de précision, un modèle de la logique qui doit diriger la pratique d'un médecin , et de la manière dont on peut employer le raisonnement en médecine, sans se perdre dans des hypothèses.
Quelques années après, M. Bouvart fut consulté sur la légitimité d'un enfant né dix mois dix-sept jours après la mort du mari de sa mère, mort qui avait été précédée d une maladie de quarante jours. ML Bouvart se déclara contre cette naissance tardive, et bientôt il eut à combattre deux célèbres anatomistes de cette Académie, MM. Bertin et Petit. Deux questions principales se présentaient à résoudre , l'une physique et l'autre morale. La nature a-t-elle renfermé le temps de la gestation dans des limites précises? Il semble qu'il eût fallu décider cette première question d'après des observations exacte! sur
le temps de la gestation dans différentes espèces d animaux, observations dans lesquelles on aurait eu égard à l'âge et à la constitution des individus, au régime différent auquel on les aurait assujettis. Les conséquences qu'on en eût tirées pour l'espèce humaine n'auraient été fondées que sur l'analogie , et dès lors elles auraient perdu sans doute une partie de leur force; mais on aurait été encore bien moins exposé à l'erreur, qu'en se servant d'observations directes, sur lesquelles il resterait toujours un nuage, vu l'incertitude de l'instant de la conception , et celle des signes de la grossesse. D'ailleurs, dans l'espèce humaine, tout événement extraordinaire en ce genre est toujours suspect, puisqu'au milieu des circonstances les plus propres à faire naître la confiance, à écarter toute idée d'infidélité, de mensonge, il peut exister des motifs secrets de tromper, qu'il est impossible à l'observateur de soupçonner. Sans parler même des grands intérêts, assez puissants pour y forcer en quelque sorte, l'expérience n'at-elle pas prouvé que celui d'être le sujet d'un événement extraordinaire, de devenir l'objet de la curiosité publique, a suffi plus d'une fois pour déterminer des âmes faibles à une longue suite de mensonges et de fourberies.
Ces observations sur les animaux n'existaient pas encore, on ne pouvait attendre le résultat de celles qu'il aurait fallu tenter; ainsi, M. Bouvart et ses adversaires furent obligés de s'appuyer sur l'autorité des auteurs qui avaient traité ces questions. En discutant les faits de naissances tardives qu'ils ont
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rapportées en assez grand nombre , M. Bouvart prouva très-bien que, si ce phénomène n'était pas sans exemple, il était du moins extrêmement rare, surtout lorsqu'on voulait porter le retard au delà d'un petit nombre de jours : mais ses adversaires prouvèrent de leur coté, qu'il n'y avait, quelque système que l'on prit sur les causes de l'accouchement , sur les forces qui le déterminent, aucun motif de croire que le terme n'en pût être retardé par l'effet de la constitution, du régime, des affections de l'âme; et il en résulte que l'impossibilité de ce retard serait, plutôt que sa possibilité, un phénomène qui aurait besoin d'être appuyé sur les observations les plus constantes.
Il fallait ensuite examiner la question morale. L'impossibilité d'une naissance retardée au delà du terme commun n'étant pas rigoureusement démontrée, doit-on fixer une époque après laquelle aucune naissance posthume ne pourra plus être supposée légitime ? et si l'on fixe cette époque , jusqu'à quel point faut-il que la légitimité soit improbable pour que la loi prononce comme si elle était impossible? Ou bien reganlera-t-on cette légitimité, c'est-à-dire, l'existence de l'enfant avant la mort du mari de la mère, ou la possibilité qu'il en soit le père, comme un fait dont on laisserait aux juges à discuter les preuves particulières? Si l'on admet le premier parti, la justice exige que l'on étende le terme à un point au delà duquel l'extrême invraisemblance du fait général ne puisse plus être compensée par les preuves particulières les plus fortes dont un fait de
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ce genre soit susceptible; mais alors ce terme sera nécessairement prolongé jusqu'à une époque trèsreculée, après laquelle la réclamation serait révoltante, à moins qu'elle ne fut appuyée sur des faits accompagnés de circonstances extraordinaires ; or, ces mêmes circonstances semblent en quelque sorte rendre injuste le refus d'examiner. Prononcer que tout examen est inutile, est si rarement le langage de la raison , qu'il ne peut jamais être celui de la justice. Il serait donc plus conforme à l'équité de ne fixer aucun terme , d'examiner les preuves positives et négatives qui établissent les vérités de chaque fait allégué , en ayant égard ? cette observation indispensable, que plus il est opposé à l'ordre commun des événements naturels, plus les preuves doivent être fortes. En général , on ne peut nier un fait particulier qu'après avoir pesé la probabilité des preuves qui l'appuient, et celle des motifs généraux qui semblent l'exclure de la classe des faits possibles. Si le philosophe ou le physicien se dispensent de cet examen , c'est que toutes les fois qu'ils en prévoient d'avance le résultat avec une forte vraisemblance, il serait injuste d'exiger d'eux qu'ils employassent un temps réclamé par des occupations dont le succès est moins incertain ; or, cette raison perd toute sa force aussitôt que l'examen d'un fait devient un devoir de justice.
M. Bouvart voulait qu'on fixât un terme ; mais celui qu'il déterminait lui-même n'était établi d'après aucun principe donné par l'observation ; il ajoutait seulement un nombre arbitraire de jours à celui
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qui est regardé comme le nombre ordinaire ; et ses antagonistes avaient raison d'observer que cette détermination arbitraire ne pouvait servir de base à des décisions juridiques.
Nous sommes obligés de compter M. Bouvart parmi les adversaires de l'inoculation ; il fut témoin des progrès que cette pratique a faits parmi nous, et il eut le malheur de la combattre constamment , et d'opposer trop souvent des accidents douteux et rares à des succès constants et nombreux. Il est affligeant de trouver presque toujours des hommes respectables parleurs lumières, au nombre des ennemis des vérités utiles , et de les voir prêter aux préjugés un appui qui en prolonge la durée; c'est sans doute que jusqu'ici notre éducation , nos méthodes de s'instruire, ont été plus propres à donner à l'esprit de la force que de la justesse ; car on ne peut regarder comme volontaire ce refus souvent si opiniâtre et si long d'ouvrir les yeux à la lumière. En morale, où presque tous les préjugés sont utiles à leurs défenseurs , on est tenté de soupçonner de quelque motif d'intérêt les gens éclairés qui , en se rangeant du parti de l'erreur, sont assurés de s'y placer au premier rang et de s'emparer des avantages qu'elle promet. Mais dans les sciences physiques , où la gloire est , sinon la seule récompense , du moins le seul moyen d'en obtenir, et où elle ne se trouve qu'auprès de la vérité , la mauvaise foi qui ferait soutenir une erreur serait sans motif, et c'est en partie pour cette raison que les préjugés y sont moins durables ; aussi M. Bouvart vit-il naître et s'é-
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teindre les querelles sur l'inoculation, et sans avoir changé d'opinion , convaincu de l'inutilité de chercher à faire des prosélytes dans la disposition actuelle des esprits, il avait cessé de s'opposer au torrent, et avait embrassé la dernière consolation de ceux qui ont combattu inutilement des nouveautés, l'espérance de les voir passer de mode.
M. Bouvart possédait un avantage qui n'accompagne pas toujours ni les connaissances très-étendues, ni la célébrité dans des arts importants et difficiles, celui d'avoir beaucoup d'esprit. 11 s'exprimait presque toujours avec une causticité que la froideur de son ton et la douceur de sa voix rendaient plus piquante. Sa censure s'exerçait sur tous les objets, mais elle épargnait encore moins les gens en place que ses confrères, et les charlatans en politique, que les charlatans en médecine. Indépendant quant à la fortune, il profitait de l'avantage qu'a un médecin très-employé, de ne pas craindre la vengeance que les hommes puissants se permettent trop souvent d'exercer contre ceux qui osent user du droit qu'a tout citoyen de les juger. Il savait qu'on n'oserait s'exposer au ressentiment d'un grand nombre de malades, en éloignant d'eux ou en privant de la liberté le médecin à la présence duquel ils croyaient leur existence attachée; ainsi, dans plus d'un genre, les talents savent se créer un empire que la force même est obligée de respecter. Père tendre, ami constant et sûr, ayant dans son âme le sentiment qui fait aimer, et l'ayant avec toutes ses délicatesses ; sévère dans sa probité , implacable dans sa haine contre la bassesse et l'envie,
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on n'a pu reprocher à M. Bouvàrt que de confondre quelquefois ce qui ne blessait que ses opinions, avec ce qui offensait les intérêts de la société, et de prodiguer à des torts frivoles ou imaginaires la colère de l'homme de bien ; aussi paraissait-il dur aux indifférents, à tous ceux à qui légoïsme ou la légèreté a fait perdre, avec l'habitude de juger d'après des principes invariables, celle de sentir profondément. Ses amis seuls connaissaient sa sensibilité, et ils avaient appris à la connaître par ses actions, beaucoup plus que par ses discours. 11 traitait ses malades avec une attention religieuse, mais sans complaisance, parce qu'il n'en regardait aucune comme vraiment indifférente; il songeait beaucoup plus à les sauver qu a les soulager, et ne leur épargnait pas les remèdes dont il croyait pouvoir espérer quelques effets salutaires, même lorsque cette espérance était très-faible, et que ces remèdes pouvaient augmenter leurs souffrances; il usait rarement de ceux qui, en diminuant la douleur, peuvent contrarier le traitement : il cherchait à prolonger une existence même pénible, parce qu'il ne connaissait presque aucune circonstance où l'on pût désespérer absolument du pouvoir de la nature. Il voulait en même temps que ses malades fussent convaincus que leur médecin savait mieux qu'eux ce que leur état exigeait, qu'ils soumissent leur raison à la sienne, et qu'ils lui fissent le sacrifice entier, non-seulement de leurs opinions, mais de leurs répugnances et de leurs petites inquiétudes.
Sa raison , tout éclairée qu'elle était , ne l'était
point assez pour sentir que ces faiblesses des ma* lades doivent être regardées comme des accidents de la maladie , et les ménagements qui pourraient adoucir leurs peines, comme des remèdes qui contribuent à la guérison. Cependant, comme il était juste, on le trouvait plus inexorable encore pour les parents ou les amis des malades : il ne concevait pas comment des personnes qui ne savent rien en médecine, peuvent se permettre de proposer des remèdes, d'indiquer un traitement, d'exiger qu'un médecin leur développe des raisons qu'ils ne peuvent comprendre , il était blessé de ces questions importunes qui, du moins lorsqu'elles étaient dictées par un intérêt réel, auraient mérité son indulgence. Sa philosophie eût dû lui apprendre que la médecine n'est pas le seul objet sur lequel on se permette de parler et de juger sans entendre, et que cette manie qui excitait sa colère, est un de ces vices généraux de la nature humaine, auquel il faut savoir pardonner pour son propre repos , comme par justice. Le caractère de M. Bouvart le rendait plus propre à traiter les maladies violentes où le malade est plus soumis, les témoins moins raisonneurs, l'emploi des remèdes plus certain, la marche du médecin plus hardie, plus décisive, et la terminaison plus rapide. Dans les maladies chroniques, rarement la patience de M. Bouvart ou celle du malade durait-elle assez longtemps pour qu'il pût voir le succès de son traitement.
Il regardait le talent pour la médecine et les connaissances expérimentales qu'elle exige, comme des
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qualités très-distinctes des connaissances dans les sciences médicales, et même du génie pour ces sciences. 11 croyait qu'on pouvait être un savant profond et même illustré par des découvertes, et ne pas être véritablement médecin. Il n'accordait ce titre qu'a un petit nombre d'hommes, avouait son estime pour eux aussi hautement que son mépris pour les autres. Le tort qu'ils avaient à ses yeux, d'exercer la médecine sans la savoir, n'était pas effacé par le mérite réel que d'ailleurs ils pouvaient avoir. Peutêtre en cela n'aurait-il été que juste, si l'on n'était forcé d'avouer qu'il confondait trop souvent avec l'ignorance en médecine, un système de traitement qui contrariait sa méthode. Quand il consultait avec ses confrères, il était trop occupé de la conservation du malade pour songer à ménager l'amour-propre des consultants; il soutenait sou opinion avec toute l'autorité de la raison, et il oubliait trop souvent que la raison n'a jamais plus d'empire que quand elle se montre, non comme une loi qu'on doit suivre, mais comme une opinion qui peut mériter d'être examinée. Malheureusement la force de sa conviction lui donnait trop de facilité à soupçonner ceux qui s'écartaient de ses idées, d'ignorance et de mauvaise foi, et à se croire permis de prendre, en les réfutant, un ton de dureté et de persiflage. Il était très-sévère observateur de l'ancien usage de ne vouloir consulter qu'avec les membres de la faculté ou ceux qui ont le droit de pratiquer à Paris, usage qui eût exclu des consultations Boërhaave, Sydenham, Stahl ouMorgagni, s'ils avaient voyagé en France, et IIÏ. ' 19
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contre lequel il suffit d'alléguer ci-tte simple observation. M. Bouvart étendait sa sévérité plus loin: pour consulter avec lui, il fallait avoir les titres prescrits par les anciens statuts ; mais ces titres ne lui suffisaient pas toujours, et en cela c'était à lui-même qu'il faisait justice; il sentait que la roideur de son caractère rendait absolument inutile toute conférence entre lui et des hommes dont la personne ou les principes avaient blessé ses opinions ou son caractère.
D'après les traits que nous venons de rapporter, on voit que M. Bouvart devait avoir des amis tendres, des admirateurs enthousiastes et des ennemis acharnés; mais jamais ceux-ci ne lui contestèrent ni l'étendue de ses connaissances, ni la justesse de son coup d'œil, ni les succès de sa pratique, ni sa probité comme homme et comme médecin; et cette justice que lui ont rendue constamment des hommes qu'il avait blessés par un mépris ou des railleries plus offensantes que les injures, est une preuve de ses talents qu'il serait difficile de contester. Si la gloire pouvait consoler du malheur d'être haï, on pourrait dire que la plus assurée, la plus incontestablement méritée, est celle sur laquelle la douceur et l'amabilité n'ont pas rendu les contemporains trop faciles, et qui n'a point été embellie par les mains de l'amitié. Mais, au hasard peut-être d'avoir à craindre de la postérité un jugement plus sévère, pourrait-on ne pas préférer le partage de celui qui laisserait à douter si sa célébrité est l'ouvrage de ses talents, ou celui de la bienveillance générale qu'il a obtenue?
KLOGK DE M. BOUYAÏIT. SO, I
Une pratique immense, un mariage riche, avaient procuré à M. Bouvart une fortune considérable; mais sa vie n'en fut pas moins simple, et il n'en tira que l'avantage de mettre dans l'exercice de sa profession plus de bienfaisance et de noblesse. Cependant il se permettait de faire justice de la mesquinerie des gens riches; un d'eux lui ayant fait porter par son valet de chambre de modiques honoraires rigoureusement calculés, il les renvoya, en ajoutant: Dites à votre maître que je fais la médecine gratis pour les pauvres. Mais si M. Bouvart était quelquefois juste jusqu'à la sévérité, il savait aussi être généreux.
Un homme qui tenait une banque, après avoir essuyé des pertes considérables , était à la veille de suspendre ses payements : le chagrin violent qu'il éprouvait altéra sa santé. Dès le premier coup d'oeil, M. Bouvart soupçonna la cause des accidents; il essaya de pénétrer le secret du malade, ses tentatives furent inutiles : comme il se retirait , il apprit de la femme du banquier, que pour satisfaire à des échéances très-prochaines, il lui manquait vingt mille livres qu'il n'avait pu trouver chez aucun ami. M. Bouvart écoute sans rien dire, quitte la maison, revient bientôt, apporte la somme, et guérit ainsi le malade (i).
(1) J'ai tiré cette anecdote d'un éloge prononce par M. de la Fize à l'assemblée publique de la faculté de médecine, dans lequel M. Bouvart a été apprécié par un savant digne de le juger, et peint par un ami sensible , mais impartial et juste.
El.OGF DE M. BOUVART.
Quelques heures de soranieil et environ une heure pour un seul repas, étaient tout ce que M. Bouvart accordait à la nature, et dérobait, soit aux fatigues de la pratique, soit au travail du cabinet. Il soutint cette manière de vivre jusqu'à près de soixante-dix ans : à cette époque, il sentit ses facultés s affaiblir, il perdit peu à peu la mémoire, surtout celle des choses récentes ; sa raison, toujours saine, était plus faible. Il jugea son état comme il aurait jugé celui d'un autre : Ma carrière est finie, disait-il, je n'ai plus rien à désirer que le courage de souffrir. Bientôt les infirmités suivirent cet affaiblissement; elles furent accompagnées de quelques maladies pour lesquelles ses amis lui proposaient des remèdes; il les refusa : Je n'ai aimé la vie, leur disait-il , qu'autant que fai pu la rendre utile : des remèdes que la nature n'a plus la force de seconder fatigueraient mon existence et ne la prolongeraient que pour la douleur. Le passé n'existe plus pour moi, le présent n'est qu'un point , l'avenir seul doit m' occuper. /
Une courte fièvre termina sa vie et ses souffrances le 19 janvier 1787. Sa perte eût excité des regrets plus vifs, si ses longues infirmités n'eussent forcé d'avance ses malades à chercher d'autres secours ; mais il ne pouvait plus faire couler que les larmes de la reconnaissance. Quelques-uns des principes qu'il suivait dans le traitement des maladies seront encore longtemps uliles, ne fut-ce que pour nous préserver de tomber dans l'excès d'une médecine trop oisive , qui, sous prétexte de ne pas contrarier la nature, n'ose employer les remèdes , comme si ces mêmes
remèdes, ta sagacité qui les a fait découvrir, et la prudence qui les emploie, n'étaient pas aussi un présent de la nature. La politique du médecin cherche à éviter deux écueils opposés : s'il est actif, on l'accusera d'avoir tué son malade; s'il l'abandonne à ses propres forces, on dira qu'il l'a laissé mourir. Or, ce dernier écueil est le moins dangereux, le reproche est plus doux, et on peut y répondre plus aisément par des raisons populaires et spécieuses. Mais le médecin devrait écarter toute politique; sa devise devrait être celle d'une de nos anciennes mai sons : Fais ce que dois , advienne r/ite pourra ; et c'est en cela que M. Bouvart nous a donné un exemple qui doit honorer sa mémoire. Personne n'a porté plus loin la probité dans la pratique de son art; il ne voulait que guérir. Aucune considération ne l'eut fait écarter, même dans les choses presque indifférentes, de la ligne que ses lumières lui avaient tra cée; ni l'envie de plaire ni la faiblesse ne pouvaient séduire son opinion; il se roidissait contre elles, de peur qu'elles ne corrompissent son jugement, même à son insu : inflexibilité précieuse aux malades, quelquefois incommode , et dont ils ne sentaient pas toujours le prix. Mais il faut que des lumières supérieure» accompagnent cette fermeté salutaire : dans les hommes médiocres, la force du caractère n'est que de l'opiniâtreté: et la juste confiance d'avoir trouvé la vérité peut seule donner à un homme qui prononce sur la vied'autrui, le droit d'être inflexible.
ÉLOGE DE M. DE LASSOffE.
Joseph-Marie-François de Lassone, premier médecin du roi et de ia reine ; docteur régent de la Faculté de médecine de Paris; de l'Institut de Bologne; de l'Académie de médecine de Madrid; de la Société de médecine, et pensionnaire vétéran de l'Académie des sciences, naquit à Carpentras, le 3 juillet 1717, d'Antoine-Joachim de Lassone et de Marguerite de Bagnole.
Le père de M. de Lassone n'avait accepté la place de médecin ordinaire du roi, et quitté le Comtat Venaissin sa patrie, que pour procurer à son fils ces instructions des grands maîtres que la capitale seule peut offrir, et cependant ne pas le soustraire aux regards paternels , encore plus difficiles à remplacer.
Le succès répondit à la sagesse de ces vues; et à vingt-cinq ans M. de Lassone entra comme anatomiste à l'Académie des sciences.
Il ne devait pas cet honneur à son opiniâtreté dans Je travail : plus d'une fois sa famille avait été alarmée de son goût pour les plaisirs de son âge, et chaque fois il la rassurait par quelque ouvrage qui lui méritait une couronne académique ou l'estime de ses maîtres. Ces alarmes furent surtout trèsvives, lorsque ses parents apprirent qu'il était de la société de cette actrice célèbre par sa beauté , dont le nom, lié à celui de Zaïre, est devenu immortel. On sut qu'il avait même fait une comédie, on en exigea le sacrifice : il se soumit, et jamais depuis
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il n'a voulu dire le titre de celte pièce, qui cependant avait été jouée avec succès sous un autre nom, et était restée au théâtre. Ce travail si étranger à ses études et ce sacrifice étaient l'un et l'autre une preuve de la facilité, de la flexibilité qui depuis lui permirent d'acquérir dans plusieurs genres de sciences une juste célébrité. S'il n'eut pas cette force de tète qui, par des combinaisons profondes, conduit à des vérités nouvel los , il eut cette heureuse sagacité qui éclaire et qui perfectionne, s'empare de ce que les premiers inventeurs ont laissé échapper, et qui , unie à un esprit juste, marche d'un pas égal mais sûr, avance toujours et ne s'égare jamais.
M- de Lassone parut d'abord se livrer presque exclusivement à l'ana.tomie.
Ses principaux ouvrages ont pour objet la structure intime des os, de la tunique, des artères et de la rate.
Il montra que le tissu îles os est entièrement fibreux; que c'est dans chaque fibre même et non entre leurs mailles, entre les divers réseaux formés par elles, que la matière terreuse se dépose.
Il fit voir qu'une des membranes des artères jouit d'une force musculaire qui lui est propre, et qui avec celle du cœur à entretenir la circulation.
Ruisch regardait la rate comme entièrement vasculaire. Malpighi y avait observé une substance pulpeuse et des cellules membraneuses; et les anatomistes étaient partagés entre deux observateurs célèbres par leur exactitude, qui savaient bien voir
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et qui étaient d'un avis opposé , en ne parlant cependant que de ce qu'ils avaient vu.
M. de Lassone décida cette question ; il expliqua pourquoi la substance pulpeuse avait échappé à Ruisch, et pourquoi cette même substance avait présenté à Malpighi l'apparence illusoire de véritables membranes.
Il se proposait de suivre ce travail; il osait même espérer de deviner l'usage de la rate, qui est encore inconnu, quoique ce viscère, sans être rigoureusement nécessaire à la conservation instantanée de la vie, paraisse l'être à sa durée.
Mais un événement extraordinaire mit un terme aux travaux anatomiques de M. de Lassone. En choisissant parmi quelques cadavres un sujet propre à ses dissections, il croit n'apercevoir sur l'un d'eux que des signes de mort trop incertains , et il cherche à ranimer une vie qui peut-être n'est pas encore éteinte. Longtemps ses efforts sont vains; mais la première impression l'emporte sur cette longue inutilité; enfin , il aperçoit des mouvements qui ne sont plus équivoques. Cette mort apparente n'était qu'une crise salutaire. M. de lassone guérit le malade; il était pauvre; M. de Lassone le nourrit, le console. Il craint que cette nouvelle vie ne soit pour cet infortuné qu'un présent funeste : il croit moins avoir rendu un service à l'humanité, qu'avoir contracté une dette envers elle, et il regarde comme un devoir de se charger du bonheur de celui qui doit à ses soins la funeste possibilité de pouvoir encore être malheureux. L'idée d'avoir étô exposé à commettre