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des connaissances pour les employer à l'utilité publique. Comme son oncle, il parcourut toutes les sciences pour chercher dans chacune ce qu'elle pouvait offrir à l'économie rurale et aux arts. A. ces lumières très-étendues, il joignit l'étude du dessin, qu'il n'avait cultivée que dans les mêmes vues, et où il acquit le talent de rendre avec tant de vérité la forme, l'habitude, ce qu'on a quelquefois appelé la physionomie des plantes, et de présenter les détails de leurs parties avec tant de précision, que ses dessins l'emportaient à cet égard sur ceux des plus habiles maîtres. Ce goût sévère pour l'exactitude, auquel tout le reste était sacrifié, a dominé dans toutes les actions, dans toutes les occupations de sa vie , comme dans ces ouvrages de sa jeunesse.
Toute espèce d'art lui fut toujours étrangère; il n'imaginait pas qu'il fut jamais nécessaire de frapper les esprits ou de les séduire. Chercher à embellir la vérité eût été pour lui la déguiser; vouloir, par une forme plus agréable ou plus piquante, faciliter ses progrès, était à ses yeux en dégrader ou en trahir la cause. Il l'offrait aux autres comme elle s'était présentée à lui, croyant que, comme lui, tous les hommes étaient capables de l'aimer pour ellemême.
En 1^58, il fut reçu à l'Académie des sciences.
La théorie de Duhamel, sur la formation des os, avait été attaquée par plusieurs savants. Fougeroux la défendit , moins par. des raisonnements que par des observations nouvelles, qu'il crut propres à la confirmer. C'est alors qu'il découvrit que l'os du
canon, qui est unique dans les animaux adultes de l'espèce du taureau, est double dans les fœtus de cette même espèce. Bientôt après la naissance, ces os séparés s'unissent; les deux côtés par lesquels ils adhèrent se changent en une lame intérieure qui sépare l'os en deux cavités. Dans la suite, cette lame disparaît; une membrane, qui même ne subsiste pas clans tous les individus, en prend la place, et on voit succéder à ces deux os un os unique, et n'ayant plus qu'une seule cavité. Ces différences, entre l'animal fœtus et l'animal adulte, s'étendent à des parties sur lesquelles le changement, qui, à l'instant de la naissance, s'opère dans le principe et le mode d'agir des forces vitales, ne paraît devoir exercer aucune influence. C'est un de ces phénomènes de la nature, dont la liaison avec ses lois générales n'est pas encore connue, et tous les faits particuliers qui, par leur rapprochement, peuvent conduire à le deviner un jour, méritent d'intéresser les physiologistes philosophes.
Fougeroux parcourut l'Anjou et la Bretagne, pour y examiner les carrières d'ardoise et les travaux qui s'y exécutent.
L'art de l'ardoisier, qui fait partie de la collection de l'Académie, fut le fruit de ce voyage. Il parcourut ensuite l'Italie , et ses mémoires sur la solfatare des environs de Naples, sur les alunièresde la Tolfa, sur le jaune de Naples , sur l'art de fabriquer les mosaïques, prouvèrent qu'il n'avait jamais cherché à voir que des choses utiles, et qu'il avait su les observer.
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L'art de la verrerie, qu'il setait proposé de donner, fut pour lui l'occasion de travaux étendus, et d'un grand nombre d'observations intéressantes.
Il a également donné l'art du tonnelier, et la partie de celui du coutelier qui a pour objet des ouvrages d'un usage commun : c'était dans la société de Réaumur et de Duhamel que s'était formé le plan de la collection des arts, et ce motif suffisait pour diriger vers ce travail l'activité de Fougeroux : c'était remplir les vues de celui qu'il s'était fait une douce habitude d'aimer comme un père, et de respecter comme un maître.
Né avec un caractère doux, mais ferme, la rigidité de Duhamel le fatiguait quelquefois; mais un sentiment de vénération profonde avait bientôt étouffé ces secrets murmures. Il eût voulu se frayer sa route à lui-même; mais un sentiment involontaire le ramenait vers celle que son oncle lui avait tracée, et il sacrifiait sans peine au plaisir d'être approuvé par lui, et son goût, et jusqu'à la gloire qu'une marche plus indépendante aurait pu lui mériter.
Nous devons à Fougeroux un mémoire curieux , où il rend compte des phénomènes qu'offrent les - plantes qui naissent et se développent sur le corps de quelques animaux. On sait que plusieurs espèces d'insectes se creusent un logement dans les plantes, y adhèrent, se confondent, en quelque sorte, avec elles. Mais il arrive aussi que des plantes s'attachent à des insectes, comme les plantes parasites ordinaires vivent sur d'autres plantes. Parmi ces parasites,
un grand nombre ne font qu'adhérer à la plante principale; l'humidité, l'air qui les environnent, leur fournissent leur aliment, et elles ne paraissent pas vivre aux dépens de l'arbre auquel elles se sont attachées. C'est dans cette classe qu'il faut ranger celles qui végètent sur les insectes vivants ou sur leurs nymphes.
A la mort de Duhamel, Fougeroux hérita de ces possessions, où, depuis cinquante ans, il s'était occupé de naturaliser des arbres étrangers, et de suivre sur la culture des grains, du safran , de la rhubarbe, des arbres fruitiers, sur l'administration des forêts, sur la conservation du blé et des farines, une suite nombreuse d'observations ou d'expériences faites assez en grand pour éclairer la pratique des agriculteurs. Dans ces mêmes possessions, les frères Duhamel s'étaient fait un devoir d'éclairer, de concilier, de soulager les hommes qui les habitaient, et Fougeroux ne succéda pas inoins aux travaux et aux vertus de ses oncles qu'à leurs propriétés. Les soins de bienfaisance ne furent point ralentis, les recherches scientifiques ne furent point interrompues; on ne s'aperçut pas que ces terres eussent changé de possesseur, et il semblait que les sciences, le travail et la vertu eussent choisi cette maison comme un domicile éternel.
C'est là que peut-être, pour la première fois en France , on avait vu des propriétaires riches uniquement occupés de répandre autour d'eux l'abondance et les lumières, de perfectionner à la fois, et les cultivateurs et la culture; mais telle est aujour-
438 ÉLOGE DE FOUGEHOUX.
<l'ii ni la fonction a laquelle, et la loi de l'égalité et celle des élections populaires appellent tous les hommes opulents. Ces sages lois leur ont donné l'intérêt de s'entourer de cultivateurs heureux par leurs bienfaits, éclairés de leurs lumières, et en faisant que le riche eut besoin du pauvre, elles ont porté la cognée aux racines des abus oppresseurs de l'humanité; mais ceux qui ont donné l'exemple de ces vertus bienfaisantes, lorsque l'intérêt personnel ne les commandait point; ceux qui se sont occupés de l'instruction et des besoins du peuple, lorsque le peuple n'avait encore à donner que de naïves et douces bénédictions; ceux qui ont sacrifié à ces pures jouissances les préjugés de l'orgueil , ont quelques droits à notre reconnaissance, et l'on doit leur savoir gré d'avoir montré, sous un régime corrupteur et tyrannique, les mœurs et les vertus de la liberté.
Duhamel avait eu son frère pour ami, pour compagnon d'étude, et, par un hasard singulier, Fougeroux eut le même bonheur; de Blavau fut pour lui ce que Denainvilliers avait été pour Duhamel. Un même goût pour l'étude et pour les mêmes genres d'études, une conformité plus grande de caractère, avaient produit une liaison non moins intime. Le service du génie, auquel de Blavau était attaché, les avait souvent séparés ; mais les objets de leurs travaux les rendaient sans cesse présents l'un à l'autre. Un phénomène nouveau, une observation, une expérience, rappelaient à chacun d'eux l'ami qui verrait son travail avec intérêt . qui s'occuperait de le per-
ÉLOGE DE FOUGEROUX. | uj
fectionner, qui en partagerait le succès. Tous les plaisirs de l'étude semblaient doubler de prix, par la certitude qu'ils augmenteraient le bonbeur de celui que chacun d'eux regardait comme la plus cbère partie de lui-même. Comme Duhamel , Fougeroux eut le malheur de perdre ce frère qu'il chérissait, et, par une triste conformité, cette perte, en le séparant d'un des objets qui contribuaient le plus à la douceur de sa vie, y répandit aussi cette longue et tranquille tristesse, ce sentiment toujours présent d'une perte irréparable qui attaque les principes de l'existence, et qui accéléra sa mort, comme il avait abrégé la vieillesse de Duhamel.
Fougeroux fut frappé d'apoplexie le a 8 décembre 1789, et mourut quelques jours après.
Les larmes des habitants de Denainvilliers honorèrent sa pompe funèbre; elles coulèrent sur sa tombe, et s'y mêlèrent à celles que la mémoire des bienfaits de M. Duhamel leur arrachait encore. Un petit nombre d'amis, une famille chérie, y joignaient les leurs. L'écrit sur lequel on m'a tracé quelques détails sur sa vie et sur ses ouvrages , en était baigné; l'amitié ne pouvait les retenir en me parlant de lui, et ce tribut de regrets, payé à l'homme utile, bienfaisant et bon, est son plus digne éloge, comme le bonheur d'être si tendrement aimé avait été sa plus douce récompense.
Fougeroux fut témoin de la révolution à laquelle la France doit sa liberté; mais quelques préjugés l'ont empêché d'en sentir tous les avantages. Jamais ces querelles d'opinion ou d'amour-propre qui sè-
meut de quelques moments d'agitation l'uniformité de la vie paisible d'un savant , n'avaient troublé la sienne. Le mouvement général d'une grande nation ne pouvait que l'effrayer; toutes les combinaisons de sa vie étaient dérangées, et puisque son âme simple et pure ne fut pas sensible aux pertes de l'intérêt et de la vanité , puisqu'il avait élé trop bienfaisant pour s'effrayer de la nécessité d'être juste, pardonnons-lui d'avoir regretté la paix, d'avoir craint qu'elle ne se fût éloignée pour trop longtemps, et de n'avoir pas assez senti toute l'étendue du bien que nous achetions à ce prix. Il éprouva cependant une consolation : il avait cessé d'être seigneur de Denainvilliers, et il put y jouir d'un respect qu'on ne rendait plus qu'à ses vertus, d'une autorité qui n'était plus que l'hommage volontaire d'une confiance acquise par ses lumières, méritée par ses bienfaits.
ELOGE DE M. DE FOURCRi
Charles-René de Fourcroy, maré grand-croix de l'ordre de Saint-Louis; au corps royal du génie; membre des conseils de la guerre et de la marine; associé libre de l'Académie des sciences, naquit à Paris, le 19 janvier 1715, de Charles de Fourcroy, avocat distingué, et beth l'Héritier.
Destiné au barreau comme à une profession héréditaire, son goût l'entraînait vers les sciences. Mais il fallait trouver un moyen de s'y livrer sans affliger, même pour un moment, le cœur de son père. Il s'occupa secrètement d'acquérir les connaissances nécessaires à un ingénieur, et prit, pour s'assurer de ses progrès, tous Tes moyens que la défiance de soi-même peut inspirer. Enfin , quand il ne resta plus de prétextes à sa modestie, il osa demander la permission d'entrer dans le corps du génie. Son père lui objecta la longueur des nouvelles études qu'il serait obligé de faire, et l'incertitude de leur succès. Je suis prêt, lui répondit le jeune homme, vous pouvez me faire examiner y et si le jugement est défavorable, je renonce à mon projet.
On n'exigeait point alors de certificat de noblesse pour entrer dans le service. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les progrès de l'asservissement à un préjugé qui, bientôt après, osa ériger en loi cet outrage à la raison, aient suivi parmi nous ceux que, grâce à la philosophie , l'opinion publique faisait dans un sens contraire. Mais l'orgueil croyait retarder le jour de la raison, et il ne faisait qu'accélérer celui de la vengeance. 11 est des temps où, semblable à un fleuve impétueux, la vérité, longtemps contenue, s'élance tout à coup du sein des préjugés. Ceux qui craignent son passage, peuvent, sans doute, diriger sa course, lui préparer une route où il puisse, développant sans obstacle des eaux bienfaisantes et salutaires , répandre la richesse et le bonheur sur le rivage qu'il embellit et qu'il féconde.
44 2 ÉLOGE DE FOURCROT.
Mais osent-ils entreprendre de l'arrêter, la résistance qu'on lui oppose augmente sa force ; il brise ces digues impuissantes, et ravage pendant quelques instants cette même terre qu'il doit fertiliser à jamais.
Admis , en 1736, dans le corps du génie, M. de Fourcroy fut employé sous les ordres du maréchal d'Alsfeld, qui le commandait aloVs, et dont son activité, son zèle, sa sagesse prématurée, lui méritèrent la confiance. Malheureusement le jeune ingénieur remarqua une erreur dans un projet que le maréchal lui avait communiqué; il l'en avertit, et n'en reçut d'abord que des remercîments ; mais il eut l'imprudence de confier à sa mère ce petit secret de son amour-propre; la tendresse. .maternelle ne fut pas moins indiscrète. Le maréchal d'Alsfeld n'était ni assez grand pour avoir de l'indulgence, ni assez habile pour ne pas craindre d'avouer qu'il avait pu se tromper; et on s'aperçut longtemps qu'il n'avait point pardonné, soit dans le choix des commissions dont il chargea Fourcroy, soit même dans les règlements généraux , qui toujours contrarièrent son avancement. Mais les obstacles de ce genre n arrêtent que les demi-talents et les faibles courages. Fourcroy y gagna d'apprendre de bonne heure à ne rien attendre que de ses services ; il était destiné à prouver, par son exemple, que la vertu est aussi une des routes de la fortune, et n'est peut-être pas la moins assurée.
Il fit, avec succès, toutes les campagnes de la guerre de *74°> quoique encore très-jeune, il
mérita d'être chargé plus d'une fois de commissions importantes.
La nation française qui , dans le siècle précédent , avait produit tant de guerriers illustres , devait alors la gloire et la supériorité de ses armes à deux généraux étrangers ; et c'était dans les camps du prince Eugène et de ses disciples que s'étaient formés les défenseurs de la France et les vainqueurs de l'Autriche. Ainsi , Marlborough avait été l'élève de Turenne. Dans aucun genre, il ne peut plus subsister pour une nation de supériorité durable; cette inégalité dans l'instruction, dans les institutions sociales , qui destinait un peuple à commander, un autre à obéir, est pour jamais bannie de l'Europe, et la voix de l'intérêt, comme celle de la nature, leur crie à tous de s'unir et de s'aimer.
Fourcroy mérita la confiance honorable de ces deux généraux , sans la devoir ni à son expérience , ni à ses grades; mais cette confiance servit à sa réputation , bien plus qu'à son avancement.
Le ministre et le maréchal de Saxe étaient ennemis : l'un avait trop de talents et l'autre trop d'esprit ; tous deux aimaient trop la gloire pour que leur division nuisît au succès des grandes opérations de la guerre. Mais les individus que le hasard, l'intérêt ou le devoir attachaient à l'un des deux étaient souvent victimes d'une haine qui, forcée de ménager un ennemi, se consolait de son impuissance par une veogeançe indirecte. Souvent , d'ailleurs , un intérêt commun engage ainsi les chefs à des ménagements personnels: par une sorte de convention tacite,
ignorée de leurs partisans, ils font retomber sur
eux seuls le poids de leurs dissensions ; ils veulent ressembler à ces dieux des nations antiques qui, tranquilles dans le ciel , jouissaient des combats que se livraient en leur nom leurs aveugles adorateurs.
Fourcroy, chargé de porter au roi la nouvelle de la prise d'une ville, et de lui remettre directement les dépèches du général, eut le courage d'opposer aux questions du ministre Tordre qu'il avait reçu de ne s'adresser qu'au roi. Il lui fut présenté; le roi lui accorda la croix de Saint-Louis; mais le ministre ne ratifia point cette grâce, et punit par là et l'officier et le monarque d'avoir pu croire l'un et l'autre que les récompenses ne dépendaient pas de lui seul.
Fourcroy, par son application pendant la paix, mérita d'être employé dans la guerre qui la suivit : il fit trois campagnes en Allemagne, tantôt avec l'artillerie, alors réunie au génie; tantôt comme ingénieur. Il commanda les officiers du génie pendant l'année 1761, sur les côtes de Bretagne, où l'on préparait une descente à Belle-Isle, et en 1762, dans la campagne de Portugal , au siège d'Almeida.
La paix n'est point un temps de repos pour un officier du corps du génie. C'est par la méditation , par l'observation des places, l'examen de leurs détails, la lecture de nombreux mémoires, fruits précieux de l'expérience et des réflexions de militaires éclairés, qu'il se prépare à exercer l'art d'attaquer et de défendre les villes, qu'il s'instruit dans les moyen> d'en perfectionner la construction, qu'il étudie les rapports dos places entre elles, qu'il apprend à re-
connaître la force on la faiblesse d'un système de forteresses destinées à couvrir une frontière, la nécessité de soutenir les points qui laissent un passage trop facile, ou de supprimer des défenses inutilement multipliées. Il calcule la durée de la résistance de chaque place; il juge l'influence qu'elle peut avoir sur le sort d'une guerre; il prévoit d'avance quel serait dans telle province ennemie le fruit d'une victoire, et sur chaque frontière du pays qu'il doit défendre, le danger d'une défaite. C'est ainsi que toutes les grandes parties de la guerre se lient à la science de l'ingénieur, et qu'il peut en soumettre les hasards à la certitude d'un art, qui ne se borne point au faible mérite de construire, suivant des règles connues, une forteresse isolée.
Cette vie, moins périlleuse, moins pénible que celle de la guerre, n'est ni moins active, ni moins occupée, ni moins utile; elle rendait Fourcroy à son goût pour la solitude et le travail : il y consacrait quatorze heures par jour. Ce que son devoir n'exigeait pas, il le donnait aux sciences; mais il craignait de céder au plaisir de se livrer à ses propres idées, et l'utilité qu'il pouvait envisager dans des travaux étrangers à son état, loin d'affaiblir ses scrupules, ne lui paraissait qu'une tentation dangereuse. Surtout il voulait se soustraire aux dlusions de l'amour- propre; aussi la plupart de ses observations, de ses recherches sur plusieurs parties de l'histoire naturelle ou de la physique, sont-elles dispersées clans les ouvrages des savants avec lesquels il était lié. Les observations microscopiques, insérées dans
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le Traité du cœur, de Sénac, sont presque en entier de lui. Le Traité des pêches , de Duhamel, renferme un grand nombre de remarques, de descriptions que son séjour sur les côtes le mettait à portée de faire. Ses expériences , ses observations sur les bois font partie du Traité des forets. Il a enrichi d'un grand nombre de faits et de réflexions l'ouvrage de M. de la Lande sur les marées.
Parmi les mémoires qu'il a donnés séparément, nous n'en citerons qu'un seul, celui dans lequel il examine comment on peut juger de la hauteur où s'élèvent certains oiseaux de passage, en connaissant celle du point où ils cessent d'être visibles. Il montre, par une suite d'observations, qu'il ne faut pas juger de l'élévation de ce point par le seul diamètre de l'oiseau; que celui qui est isolé disparaît bien plus tôt qu'une file d'oiseaux de la même grandeur; qu'ainsi, ce n'est pas du diamètre seul, mais de la surface de l'objet, que ce n'est pas de l'angle sous lequel on voit une de ses dimensions, mais de Tétendue de l'image tracée dans l'œil, que dépend la force de l'impression qu'il fait sur l'organe, et la distance où elle cesse d'être sensible.
Une place d'associé libre de l'Académie fut la récompense du zèle de Fourcroy pour les sciences, et il obtint d'avoir pour confrères ceux dont il avait été constamment le coopérateur et l'ami.
Fourcroy avait été successivement employé à Calais, en Corse, en Roussillon ; partout il avait servi avec application, avec activité; partout il avait mérité l'estime et l'amitié de ses égaux, la vénération
JÉLOGB DE FOITRCROY. 447
et la reconnaissance de ceux qui lui étaient subordonnés, et il en reçut la récompense : lorsque M. de Saint-Germain crut, en 1776, devoir attacher auprès du ministre un officier supérieur du corps du génie, il consulta sur ce choix les directeurs de ce corps, et tous, d'une voix unanime, désignèrent Fourcroy, alors absent, qui, étonné d'être appelé par un ministre dont il se croyait inconnu, apprit de lui cette unanimité de ses confrères, si honorable pour eux. Ils avaient jugé qu'il réunissait toutes les qualités que cette place importante exigeait, des connaissances étendues, l'habitude et l'amour du travail, un zèle pur pour le bien du service, une probité sévère, une impartialité que, ni son intérêt, ni ses passions , ni même l'amitié n'égareraient jamais. Chacun en particulier sentit qu'il devait préférer un homme d'une justice immuable à celui auprès de qui il n'aurait eu qu'une faveur qui pouvait changer en un instant.
Fourcroy se montra digne de l'opinion qu'on avait eue de lui; l'air de Versailles n'altéra point sa simplicité naturelle : tout entier à l'objet de ses travaux, sans ambition comme sans faiblesse, il se borna à être vrai sur les choses, et juste envers les hommes. Les fonctions de sa place, déjà peut-être supérieures à ses forces , étaient au-dessous de son zèle.
Disciple de Vauban, dont il admirait les talents, dont il était digne d'imiter les vertus, il voulut comme lui embrasser tout ce qui pouvait servir au bonheur de son pays, s'occuper, comme lui, de ces communications intérieures, si utiles pour établir
8 ÉLOGE DE FOITRCROT.
entre les parties d'un même empire une égalité de jouissances, balancer leurs avantages divers , et en
augmentant pour chacune les biens particuliers que la nature lui destine, les répandre sur toutes les autres. C'est d'après ses vues que M. de La Fite, officier du corps du génie, fut chargé d'examiner un système général de communications, qui, setendant des frontières de la Suisse jusqu'à Dunkerque, se joindrait à celles qui unissent les deux mers et embrassent l'intérieur de la France. Il s'agissait de vérifier, de comparer entre eux les moyens de joindre l'Escaut à la Sambre, la Sambre à l'Oise, l'Oise à la Meuse , la Meuse à la Moselle, et la Moselle au Rhin. Tout ce grand travail fut exécuté en peu d'années, et dès 1780, il eût pu devenir utile par l'établissement d'un flottage provisoire entre la Sambre et l'Oise, qui eût permis de transporter jusqu'à Nantes les mâts achetés en Hollande. Mais des motifs particuliers en empêchèrent l'exécution; on protégeait d'autres projets de communications, et le succès de ce flottage eût trop clairement montré celui qui méritait d'être préféré.
L'art des fortifications a fait des progrès depuis Vauban, mais c'est toujours en suivant la route qu'il avait tracée. Ces combinaisons nouvelles, ces corrections, ces perfectionnements étaient dispersés dans un grand nombre de mémoires; Fourcroy avait employé une partie de son temps à rassembler, à éclairer, à mettre en ordre cette utile collection. Ainsi quand, dans ces dernières années, quelques personnes ont mis en question si Vauban, malgré sa réputation
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et ses grands succès, n'avait point été un ingénieur médiocre, on n'a pas du être étonné que cette opinion parût une espèce de blasphème à Fourcroy. Accoutumé dès son enfance à respecter le nom de Vauban , il était entré au service dans un moment où la mémoire récente de ses talents, de ses vertus, excitait l'enthousiasme, où son nom était cité parmi ceux dont les actions avaient honoré un siècle de gloire, tandis que ses mœurs et son patriotisme en accusaient la corruption et la basse servitude. Cependant, ni l'esprit de corps ni son admiration pour un grand homme, ne purent le rendre injuste; l'Académie a souvent été témoin de ces discussions , et elle a vu sans surprise Fourcroy n'y paraître que comme un ami de la vérité.
Une vie si occupée était consolée et embellie par un sentiment qui, né dans ses premières années, ne s'éteignit qu'avec lui. La fille île M. Le Maistre, ami de son père, comme lui avocat célèbre, habitant la maison voisine de la sienne, fut la compagne des jeux de son enfance, et, des ce moment, il lavait choisie pour être celle de toute sa vie- Tandis que Fourcroy s'instruisait sous des maîtres habiles à se rendre utile à son pays par ses travaux et ses lumières, Mlle Le Maistre apprenait auprès d'une mere pieuse et charitable à secourir, à consoler, à soigner l'humanité souffrante. Chaque année les vacances réunissaient les deux jeunes anus, et leurs âmes s'entendaient, se répondaient comme s'ils ne s'étaient point quittés. A l'âge où Ton éprouve le besoin d'un sentiment plus vif, l'amitié tendre qui III. 29
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les unissait, ne pouvait laisser à leurs cœurs la liberté d'un autre choix. Tous deux sans fortune, contents de s'aimer toujours et de se voir quelquefois, attendirent le moment où la raison leur permettrait de s'unir. Sûrs, chacun de soi-même, comme ils l'étaient l'un de l'autre, quatorze ans se passèrent sans inquiétude, sans autre chagrin que celui de l'absence. Après leur mariage, le bonheur n'affaiblit pas leur passion , comme le sacrifice qu'ils en avaient fait à la raison n'avait pas troublé la paix de leur âme.
Rapprochés par les mêmes opinions, toutes leurs pensées étaient communes comme tous leurs sentiments. Également séparés du monde par la simplicité de leurs goûts et par la pureté de leurs principes, ils trouvaient réciproquement dans leur estime le seul soutien et le seul prix dont leur vertu eût besoin. Chaque jour, ils goûtaient le charme de cette convenance intime des âmes , et chaque jour le voyait se renouveler. La diversité de leurs caractères, qui offrait le piquant contraste de l'inflexibilité et de la douceur, ne servait qu'à leur faire reconnaître combien la sympathie de leurs cœurs était puissante. Aussi différents du reste des hommes par leur amour que par leurs vertus, le temps qui, presque toujours, ne nous conduit au bonheur que pour nous en éloigner ensuite, semblait l'avoir fixé auprès d'eux. Peut-être n'existe-t il aucun autre exemple d'un sentiment qui ait duré soixante-dix ans, toujours tendre, toujours le premier, l'unique même (car celui qu'ils avaient pour
une fille digne d'eux, se confondait avec lui), d'un sentiment qui, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse , ait accompagné tous les âges, sans s'affaiblir, sans être jamais ni altéré par le moindre nuage, ni troublé par un seul instant de refroidissement ou de négligence.
Les longs travaux de Fourcroy avaient épuisé ses forces; il craignait pour une santé qui lui était plus chère que la sienne, il désira de quitter une place qu'il ne pouvait conserver qu'aux dépens de sa vie, en renonçant à des soins qui en étaient devenus à la fois le tourment et la consolation ; mais il voulut que les restes en fussent encore utiles à sa patrie, et il souscrivit avec ardeur à la condition qui lui fut imposée de continuer à payer le tribut de ses lumières et de ses conseils. Ses fonctions à Versailles ne l'avaient point empêché de se charger de commander le corps du génie dans la descente projetée en Angleterre; il avait présidé aux préparatifs qui s'étaient faits sur les côtes de Normandie, et, du sein de sa solitude, au premier signe du besoin qu'on avait de lui, il reprenait ses anciennes fonctions et rendait les mêmes services. Malgré un affaiblissement qui faisait des progrès rapides, il ne cessa de travailler qu'à l'instant où il fut attaqué de la maladie qui termina sa vie; et on trouva sur son bureau un mémoire sur des ouvrages utiles à la sûreté du port de Brest. Il mourut le la janvier 1791.
Ces détails de la vie publique de Fourcroy, le tableau que nous avons tracé de son intérieur domestique, nous ont montré un homme qui rem-
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plissait ses devoirs parce qu'il les aimait. La nature lui avait donné de la fermeté et même de la raideur dans le caractère ; l'austérité de sa morale y avait encore ajouté; mais il comptait la douceur, la patience au nombre de ses devoirs , et sa vertu , en tempérant cette sévérité, avait corrigé son propre ouvrage. Il poussait le désintéressement au plus haut degré, et se croyait obligé de dépenser chaque année dans sa place la totalité de ses appointements.
Aussi, malgré la plus grande simplicité, Fourcroy a-t-il vu diminuer et presque s'anéantir le faible patrimoine qu'il avait en entrant au service : exemple rare dans un temps d'avidité et de dissipation, où Ton avait vu s'élever sur les débris de la richesse publique tant de fortunes scandaleuses , créées par l'intrigue, dévorées par la fantaisie; où le sang du pauvre était devenu le patrimoine de la bassesse et de l'orgueil, et où l'on avait poussé la corruption jusqu'à s'honorer d'une richesse acquise aux dépens du pauvre, comme d'un droit de sa naissance ou d'une preuve de son crédit.
Fourcroy ne se repentit point de ce désintéressement qui ne lui permettait pas d'assurer le sort de sa femme. 11 croyait que cinquante-quatre ans consacrés à son pays, donneraient à la compagne de sa vie des droits à la reconnaissance publique; et c'était précisément parce que le règne de la justice avait remplacé celui de la faveur, qu'il vit sans inquiétude approcher ses derniers moments, se reposant d'un intérêt si cher sur une nation qui était généreuse avant d'être libre, et dont la liberté, en
lui donnant de nouvelles vertus , devait augmenter la confiance de ceux qui, comme Fourcroy, lui demandaient le prix d'un sang plus d une fois répandu pour elle, et d'une vie sans tache, qui lui avait appartenu tout entière.
Étienne-François Turgot, associé libre de l'Académie des sciences, naquit à Paris, le 16 juin 1721.
Il annouça dès sa jeunesse cette ardeur de s'instruire, ce goût d'une bienfaisance éclairée, ce zèle pour le bonheur public , qualités dont la vie et la réputation de son père lui offraient le modèle, et lui montraient la récompense. Il cultiva presque toutes les sciences, mais en les rapportant toujours à un but d'utilité prochaine ; il étudia la botanique, l'histoire naturelle, la chimie, parce qu'il s'intéressait vivement au progrès de l'agriculture et des arts; il acquit des connaissances étendues dans l'anatoraie , la chirurgie , la médecine , parce qu'il voulait pouvoir porter au pauvre, dans sa chaumière, le secours de ses lumières comme celui de ses bienfaits, et se mettre en état de surveiller dans les camps la négligence des gens de l'art, de suppléer à leur absence , et de soulager les maux du soldat , après lui avoir donné l'exemple de braver les dangers.
Très-jeune encore lorsqu'il alla faire ses caravanes à Malte, il s'y montra comme un philosophe oc-
cupé de répandre les lumières, comme un politique instruit des véritables intérêts des nations. Il voyait avec peine qu'un ordre dont l'héroïsme, dans trois sièges célèbres , en égalant les prodiges de l'histoire ancienne, les avait rendus vraisemblables, restât condamné à une oisive inutilité , et se bornât à exercer de vaines représailles, qui ne servent qu'à augmenter le nombre des malheureux, et à punir le brigandage sans le prévenir ni le réprimer. Il proposa des moyens de rendre à l'ordre de Malte son ancien lustre, en lui donnant une utilité réelle, sans laquelle, dans un siècle éclairé, il ne peut plus exister de véritable gloire. Il voulait que les diverses puissances de l'Europe confiassent à cet ordre les sommes qu'elles emploient à racheter des captifs , et la valeur des tributs honteux que , sous le nom de présents , elles payent aux brigands d'Afrique, persuadé, avec raison, qu'il vaut mieux ne pas souffrir qu'il y ait des captifs , que de payer leur liberté, et qu'on n'achète point la paix de son ennemi, en augmentant ses moyens de faire la guerre. Mais ce projet ne devait pas réussir dans un temps où le machiavélisme mercantile était, pour les politiques de l'Europe, une science presque nouvelle dans laquelle ils se faisaient honneur de s'instruire et de faire des découvertes. Aujourd'hui même , combien peu d'hommes savent encore que chaque nation doit chercher à surpasser et non à détruire l'industrie de ses voisins, que les progrès de leur commerce sont pour elle une source de jouissances, et non une cause d'appauvrissement réel ;
qu'ainsi, les corsaires de Barbarie sont les ennemis de la France, même quand, respectant ses vaisseaux, Us attaquent ceux des autres puissances ; qu'en un mot il ne peut exister, surtout pour un grand empire, d'intérêt vraiment national, qui ne se confonde pas avec l'intérêt général de l'humanité.
A ce projet, Turgot en joignit d'autres pour perfectionner l'éducation, établir une bibliothèque, former un jardin de plantes, entretenir des apothicaires éclairés, des chirurgiens habiles; et pour encourager l'agriculture, faire fleurir le commerce dans l'île de Malte; et du moins, une partie de ces vues pour répandre dans cette île plus d'instruction , pour y appeler plus de moyens de bonheur, a été réalisée longtemps après qu'il l'eut quittée.
L'impossibilité actuelle du bien ne doit jamais empêcher de le présenter avec confiance; il est bon d'accoutumer lentement les esprits à la vérité, et de les traiter comme des yeux qu'il faut amener par degrés à supporter la lumière. Les opinions se forment dans la jeunesse ; les vérités les plus utiles ne sont pas ces vérités communes déjà préparées par l'opinion, et que le vulgaire adopte à l'instant même où elles lui sont présentées, mais ces vérités, méconnues par lui, qui doivent éclairer et conduire les générations suivantes.
Après la paix de 1763, le gouvernement saisit avec ardeur le projet d'établir une colonie nouvelle dans la Guyane française, et Turgot en fut nommé gouverneur général.
Nous ne dissimulerons point ici qu'avant d'avoii
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été à Cayenne, il fut la dupe du plan que les ministres avaient adopté, et des administrateurs qu'ils avaient choisis pour l'exécuter. Resté en France pour conduire la seconde division des colons qu'on destinait à être transférés, il apprit bientôt les désastres de ceux qui l'avaient précédé, les manœuvres auxquelles ces désastres étaient attribués : et il partit pour Cayenne, non plus pour fonder une colonie nouvelle, mais pour sauver d'une destruction totale ce qui en restait encore, et arracher du moins à la mort une partie de ces infortunés , qui avaient été chercher, sous un autre ciel , la fortune ou l'oubli de ce qu'ils avaient souffert en Europe; enfin, pour rapporter sur l'état de la colonie, sur les moyens de la faire prospérer, des lumières qui pussent servir de base à un plan mieux combine. A son arrivée, il fut obligé de faire arrêter l'intendant, et après quatre mois de séjour et trois de maladie, après avoir rétabli l'ordre et assuré aux colons, qui avaient échappé à la famine et à l'épidémie, des vivres et des secours , il revint en France rendre compte des malheurs dont il avait été le témoin, et de l'impossibilité de suivre des projets trop légèrement adoptés.
L'intendant, accusé à la fois et de malversation et de négligence coupable, fut jugé et puni : la faveur des bureaux ne put le sauver; mais ils essayèrent de se venger sur Turgot. Tout homme juste, qui exerce le pouvoir, ne peut manquer d'ennemis ; on ramassa contre lui toutes les inculpations inventées par la haine, accréditées par la malice ou par la légèreté, et on en forma un mémoire de questions > sur les-
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quelles le ministre exigea que Turgot se justifiât.
Non-seulement il réfuta toutes ces inculpations avec évidence, avec cette fermeté calme et imposante qui convient à l'innocence accusée, mais il osa remonter jusqu'à la source des maux qui avaient affligé la colonie; et s'il ne s'abaissa point jusqu'à récriminer contre ses persécuteurs, il en dit assez pour détromper un ministre vigilant, et lui faire connaître à quels hommes sa confiance le livrait. 11 fut puni, par une lettre de cachet , d'avoir exposé le ministre à des doutes sur l'intelligence ou la probité de ses subalternes. Si l'accusation eût été publique, la justification de Turgot eût entraîné tous les esprits; mais une' accusation secrète, repoussée en secret, et suivie d'une punition arbitraire, laisse subsister toutes les préventions ; un nuage qu'il est difficile de dissiper entièrement couvre toutes ces discussions obscures, et enveloppe presque également l'innocence ou le crime.
Dans toutes les administrations où les accusations et les réponses, les motifs des disgrâces comme ceux des récompenses, restent sous un voile mystérieux, où la publicité donnée à ses plaintes ou à ses réclamations serait regardée , sinon comme un délit, du moins comme un de ces torts qu'on ne pardonne jamais, l'homme de bien est dégoûté par la crainte de l'opinion qu'il ne peut éclairer, le méchant est encouragé par l'espérance de la séduire en sa faveur, et la calomnie, même eu ne réussissant pas, est toujours sûre de nuire. Tout l'avantage est pour l'homme adroit et corrompu, qui sait enchaîner la
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voix du méchant par des complaisances ménagées, écarter l'homme intègre par des insinuations perfides, profiter du silence même de son mépris, obtenir enfin les récompenses, et souvent la réputation de talent ou d'honnêteté , par une conduite qui, livrée au grand jour, n'eût excité que l'indignation.
La crainte de voir Turgot retourner à Cayenoe, ou influer sur le sort de ce pays, fut autant que la vengeance le motif secret de la persécution excitée contre lui ; on craignait un homme éclairé, capable de voir les abus, et incapable de les ménager. D'ailleurs, ses principes étaient connus : le seul avantage qu'on pût obtenir de cette colonie était, suivant son opinion, de multiplier les denrées réservées aux régions voisines de l'équateur et de diminuer pour l'Europe le prix de ces denrées, et le seul moyen d'obtenir cet avantage était la liberté de la culture et du commerce. 11 fallait doue répandre sur toute l'étendue dn territoire, et non concentrer dans quelques jardins privilégiés les plantes précieuses enlevées à l'Asie. Il n'existait qu'un seul moyen de peupler la Guyane, c'était de se rapprocher des naturels du pays, que l'orgueil et l'avarice ont éloignés; de perfectionner, par des moyens doux, leur civilisation naissante; de faire éclore, chez ce peuple industrieux et bon, quelque germe de l'activité européenne; d'y établir des noirs, non pour les immoler lâchement à la barbarie de leurs maîtres , mais pour les conduire doucement à l'amour du travail, à la liberté; d'appeler sur nos terres, par cette conduite, ces nègres hollandais qui, bravant la tyrannie, forment
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dans ce pays d'esclavage une peuplade pauvre, mais indépendante et libre; de chercher à réunir ces noirs marrons aux Indiens pour n'en former qu'un seul peuple; en un mot, de faire aimer aux habitants de l'Afrique et de l'Amérique ce nom européen, trop longtemps l'objet de leur haine , de leur terreur et de leur mépris. Mais combien de préjugés enracinés dans les têtes étroites des subalternes, combien de petits intérêts il faudrait combattre pour suivre un tel projet, dont l'exécution exige des hommes accoutumés à n'obéir qu'à la raison, à ne connaître de politique que la justice, à ne voir que des frères dans tous les individus de l'espèce humaine; des hommes qui n'aient besoin que du témoignage de leur conscience et du suffrage d'un petit nombre de genséclairés; des hommes enfin qui aillent chercher au delà des mers, non la fortune, non Fespoir d'obtenir à leur retour un emploi mieux payé, mais la douceur d'avoir essuyé les larmes de quelques malheureux , multiplié les présents de la nature, et rétabli des peuples opprimés dans la dignité de l'espèce humaine!
Voilà le plan que Turgot avait tracé , que sa probité , ses lumièfis , son courage, et l'autorité qui lui avait été conférée, le rendaient capable de suivre; et l'on ne doit point s'étonner qu'il n'ait plus été question de le renvoyer à Cayenne. Rendu à la liberté , Turgot résolut de se soustraire le reste de sa vie à la légèreté et à la corruption des hommes, et il se livra sans partage aux paisibles occupations qu'il avait toujours chéries. Tl avait été nommé, en 176a,
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associé libre de cette Académie, et, à l'époque de l'institution de la Société d'agriculture, en 1760,1! en fut un des premiers membres, comme il s'en montra un des plus zélés , lorsque , après quelques années de langueur, elle reprit une existence nouvelle. Il a donné à chacune des deux compagnies plusieurs observations intéressantes, et a contribué à nous faire mieux connaître l'origine de la gomme élastique, substance singulière que la nature a prodiguée aux forets de la Guyane, qui est déjà employée dans plusieurs arts, et qui deviendra bien plus utile quand des mains industrieuses sauront, dans le pays même, la préparer pour nos besoins. Mais Turgot était devenu grand propriétaire, et l'agriculture ou les parties de la botanique qui s'y appliquent, obtinrent une préférence presque exclusive.
Le voyage de Cayenne lui avait affaibli la vue ; bientôt, menacé de la perdre totalement, il se soumit avec succès à l'opération de la cataracte; mais il ne put recouvrer qu'une vue faible, et se trouva privé des ressources que son activité et son goût pour l'étude lui préparaient. Alors , il opposa sans effort, aux maux de la nature, le- même courage qu'il avait opposé aux injustices des hommes. Ce courage formait , en quelque sorte, le fond de son caractère, et uni à une probité sévère, à un patriotisme éclairé et ferme, il lui faisait pardonner le manque de cette douceur qui n'est pas une vertu, mais qui rend la vertu aimable, contribue au bonheur des autres plus que des services réels, et dont
on ne peut réparer le défaut que par ces grandes qualités qui commandent l'estime.
Dans une vie qui n'avait été troublée que par un seul orage , où il avait connu les plaisirs de l'amitié et de la nature comme ceux de l'étude, il plaça toujours au premier rang des biens que le sort lui avait donnés, le bonheur d'être lié, par l'amitié comme par le sang , à un de ces hommes supérieurs que le sort accorde si rarement à la terre, et dont leurs contemporains sentent encore plus rarement tout le prix. Il respectait , il aimait dans son frère la vertu la plus courageuse, unie à la plus douce sensibilité ; un caractère indulgent dans l'amitié , inflexible dans les intérêts publics, et cette passion de la justice et du bonheur des hommes , qui élève l'âme au-dessus de l'opinion et dissipe les préjugés, parce qu'elle apprend à les envisager sans intérêt et sans crainte. Plus âgé de quelques années que son frère, Turgot avait vu se développer en lui cette intelligence vaste et profonde à laquelle rien n'échappait , et qui pénétrait toujours au delà de ce que les autres avaient saisi. 11 avait vu cette âine sensible et pure s'élever aux grandes vertus par la force de sa raison et de sa conscience, comme par l'habitude de l'amitié et la pratique des devoirs de la vie privée. Il lavait suivi dans ses travaux politiques, lorsqu'il formait dans le silence ce système qui fondait sur quelques vérités simples, sur quelques principes dictés par la raison et par la justice , l'édifice entier des sciences politiques. Il le vit ensuite, dans un court ministère, tourmenté par la maladie, persécuté par
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l'envie et par la cupidité, fidèle à la confiance du prince sans trahir les droits des citoyens , servir la nation sans songer à capter ses suffrages; briser d'une main ferme, au mjlieu des orages, les chaînes qui accablaient les propriétés et les hommes, ne regretter, en perdant sa place, que la destruction du bien qu'il avait osé faire , et se consoler avec l'idée que ce bien renaîtrait un jour par la force invincible de la vérité.
Mais il était condamné au malheur de perdre ce frère qui avait été , dans les circonstances difficiles de la vie, son guide, son consolateur et son appui ; malheur partagé par la nation, qui l'avait connu trop tard, et qui depuis, dans ses maux comme dans ses espérances, n'a cessé d'appeler, par de vains regrets, ce génie restaurateur, dont les lumières sûres ne laissaient à craindre aucune erreur, en qui la vertu ne permettait de soupçonner aucun retour de lui-même, dont le caractère éloignait toute idée de faiblesse, en un mot qui semblait formé par la nature pour ces moments heureux, mais difficiles, d'une création nouvelle, où la vérité et la vertu peuvent exercer tout leur empire, mais où les passions, l'ignorance et les fausses lumières, ne peuvent céder qu'à l'ascendant d'une raison simple et profonde , d'une âme élevée au-dessus de toutes les craintes, et inaccessible à tous les prestiges de la gloire.
Il mourut le ai octobre 1789.
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