‹ Œuvres de CondorcetChapitre 34 sur 42 · III · texte numérisé non relu

III

ÉLOGE DE FKANRMN.

entre les deux surface* isolées d'un corps idio-elt v trique, et le retour instantané de l'équilibre, quand on établit entre elles une communication.

Bientôt après il aperçoit entre les effets du tonnerre et ceux de l'électricité une aualogiequi le frappe Il imagine un appareil au moyen duquel il propose d'interroger le ciel; on tente l'expérience, et la réponse confirme ses conjectures. Ainsi, la cause fie la foudre est connue. Ses effets si variés, si bizarres en apparence, sont non-seulement expliqués, mais imités, seule preuve vraiment démonstrative des théories qui ne sont pas encore réduites à des lois calculées. On sait, enfin, pourquoi le tonnerre suit paisiblement certains corps et en disperse d'autres avec fracas; pourquoi il fond les métaux, et tantôt brise avec éclat, tantôt semble respecter les substances qui les environnent. Mais c'était peu de pouvoir imiter la foudre. Franklin conçoit l'audacieuse idée d'en détourner les coups. Il a observé qu'une pointe, en rétablissant lentement l'équilibre entre des masses différemment électriques, même à une distance où des corps mous n'exerceraient aucune action, arrêtait ou diminuait la force des étincelles, et affaiblissait ou faisait disparaître tous les phénomènes. Il imagine qu'une barre de fer pointue, dont la base s'unissant à la terre humide, pourrait établir une communication entre un nuage et le globe, préviendrait l'explosion de la foudre, et garantirait les objets qui a voisinent le conducteur. Le succès répond à son attente, et l'homme tient dans ses mains le pouvoir de désarmer le ciel.

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De nouvelles expériences sur les poiiites lui révèlent tous les secrets de leur manière d'agir, les lois

et les limites de leur influence. Le moyen de préserver de la fondre devient un art certain qui a ses procédés et ses règles.

Cette découverte était trop brillante et trop singulière pour ne pas réunir contre elle les nombreux ennemis de tout ce qui blesse les idées communes. Cependant l'Amérique et l'Angleterre, adoptèrent d'abord l'usage des conducteurs. Mais au commeneement de lenrrnpture,on vit des physiciens anglais chercher, par de trompeuses expériences, à jeter des doutes sur l'utilité de ces moyens, et tenter de ravir une découverte à Franklin, pour le punir de leur avoir fait perdre treize provinces.

Il est malheureusement plus aisé d'égarer une nation sur ses intérêts, que d'en imposer à des savants sur une expérience; et le même crédit qui avait pu entraîner les Anglais dans une guerre injuste et funeste, ne put réussir à leur faire changer la forme des conducteurs électriques. Us se multiplièrent dans la France, lorsqu'elle devint alliée de l'Amérique; à la vérité, on y opposa dans quelques villes des sentences de police, comme on y avait opposé, en Italie, des décisions de casuistes, mais avec aussi peu de succès. Dans les pays libres, les lois suivent l'opinion; dans les autres, l'autorité publique la contrarie souvent, mais finit par se soumettre docilement à son influence. Aujourd'hui, l'usage de ce préservatif est devenu commun chez presque toutes les nations, mais sans y être générai. Une longue

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suite d'expériences ne permet plus de douter de son efficacité. Si 1rs édifices qui en sont munis, ont encore quelques dangers à redouter, c'est qu'entre les"efforts de l'homme, toujours si bornés, et les forces de la nature, il ne peut jamais s'établir qu'une lutte inégale. Mais quelle immense carrière ce succès n'ouvre-t-il pas à nos espérances? Pourquoi ne verrait- t-on pas un jour la funeste activité de tous les fléaux céder, comme celle de la foudre, au pouvoir du génie, s'exerçant dans l'immensité des siècles, et toutes les rigueurs de la nature, désarmées par un usage heureux de ses dons, ne plus nous laisser sentir que ses bienfaits?

La Société royale de Londres, à laquelle on avait présenté les premiers essais de Franklin, les négligea plusieurs années. On n'imaginait point qu'un Vméricain [>ùt rien apprendre aux physiciens rie l'Europe, et qu'un homme inconnu dans les sciences put, dès ses premiers pas, y faire des découvertes brillantes; on aima mieux les regarder comme des chimères. Mais au bruit qu'elles faisaient en France, la Société royale se réveilla; et en adoptant Franklin pour un de ses membres, sans qu'il l'eût sollicité, elle montra qu'elle savait être juste , même quand elle avait commencé par ne pas l'être.

En 1754» Franklin, depuis deux ans membre de l'assemblée de Pensylvanie, fut chargé de traiter avec les Sauvages. Cette négociation devait être heureuse; ils ne parlaient comme lui qu'une seule langue, celle du bon sens et de la bonne foi.

Ces hommes, que les Européens ont pu corrom-

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|>re , mais qu'ils n'ont pu civiliser, avaient été depuis longtemps l'objet de sa curiosité et de ses observations. En les comparant avec les nations de l'Europe, il voyait jusqu'à quel point les progrès de la société avaient affaibli les facultés physiques de l'homme, et agrandi son intelligence; comment les institutions sociales nous avaient tantôt corrompus, tantôt perfectionnés; ce que nous leur devions de vertus et de vices; par quel intervalle immense les prodiges des arts, les efforts de la raison nous séparaient de ces hommes voisins de la nature; tandis que, si on mettait seulement dans la balance nos progrès vers la liberté, vers le bonheur, vers la vertu, on trouverait bien faibles les avantages que nous avons achetés par cette longue suite de crimes et de malheurs qui ont accompagné notre marche jusqu'ici si incertaine et si turbulente. En comparant la vie du sauvage à celle de l'habitant des campagnes, il trouvait que nous avons fait beaucoup pour la classe des hommes à qui les lumières ne sont pas étrangères, mais encore bien peu pour la généralité de l'espèce humaine; et que si l'homme vertueux , qui exerce sa raison , est supérieur à l'habitant des forêts de l'Qhio, l'homme vulgaire n'a fait souvent que changer la férocité du sauvage contre des vices avilissants , et son ignorance contre des préjugés.

Plus d'une fois il s'est plu dans ses ouvrages à opposer le bon sens naïf des Indiens à l'orgueilleuse raison des hommes civilisés, leur calme inaltérable <»t leur indifférence profonde aux passions qui nous

agitent pour des intérêts imaginaires. 11 paraissait croire que le sauvage différait moins que la plupart d'entre nous, de ce que serait l'homme perfectionne par la raison, sans cesser d'être soumis à la nature.

Le roi d'Angleterre, qui avait formé, en 1754, le projet d'attaquer la France, convoqua un congres général de députés des diverses colonies, pour concerter un système de défense commune. Franklin y fut envoyé, et proposa entre elles un plan d'11nion-aiiéW congres accepta; mais il ne plut ni aux assemblées particulières de chaque Etat, ni au gouvernement britannique. Aucune menace n'avait encore fait sentir aux colonies le besoin de cette réunion, qui devait ôter à chacune une partie de son indépendance; et le gouvernement anglais était à la fois trop habile pour ne pas prévoir ce que cette nouvelle institution préparait de résistance à ses entreprises tyrauniques , et trop peu éclairé pour savoir qu'il ne lui restait plus que le pouvoir de diriger une révolution, suite inévitable de la prospérité toujours croissante des colonies. L'indolence ou l'orgueil d'un côté, la perfidie de l'autre, firent rejeter un plan formé par la prévoyance et tracé par la sagesse. Vingt-quatre ans après, il servit de base au congrès qui déclara l'indépendance; et peut-être eût-il été à désirer que , dans la nouvelle constitution, on eu eut imité davantage la simplicité. On a reproché à Franklin d'y avoir accordé un droit négatif à un gouverneur nommé par le roi de la Grande-Bretagne; mais les circonstances l'exigeaient; c'était le lien qui devait réunir un rejeton, faible

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encore, à Tarbre dont il était sorti, et qu'il ne fallait couper qu'au moment où la jeune plante, après avoir étendu ses racines et développé ses branches , aurait acquis assez de vigueur, pour croître seule et se soutenir par ses propres forces.

Nous ne louerous pas Franklin d'avoir prévu une révolution que tout annonçait, mais d'avoir cherché les moyens d'épargner ce qu'elle devait coûter de malheurs à l'Angleterre et à l'Amérique; d'avoir voulu qu'elle fût l'ouvrage de la raison, et non celui de la force. Convaincu qu'il fallait éclairer les hommes pour leur apprendre à diriger leur conduite, et non exalter leurs passions pour les gouverner ; que le bien finissait toujours par se faire ; que l'art consistait à savoir l'attendre, à le préparer quelquefois, surtout à en écarter les obstacles, il détestait cette politique turbulente et sanguinaire qui se vante de fonder sur des ruines l'édifice de la félicité des peuples , et se plait à entourer de victimes l'autel de la liberté.

La guerre s'alluma bientôt entre la France et l'Angleterre. Les limites des colonies que les deux nations avaient alors en Amérique en furent la cause apparente, et peut-être le gouvernement britannique cherchait -il déjà un moyeu de distraire les Américains par l'intérêt de leur sûreté, et de les empêcher de trop songer à celui qu'ils avaient de s'élever, par leur réunion , à une existence indépendan te.

En i755, Franklin fut chargé en chef de la défense des frontières au nord-ouest de la Pensylvanie.

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11 6t construire des forts ; il envoya des secours au général Braddock , et y sacrifia une partie de sa fortune.

Cette guerre fut heureuse, mais elle éclaira les Américains sur leur force. Ils ne pouvaient se dissimuler que la conquête du Canada avait été leur ouvrage.

La paix, en assurant ce vaste pays à l'empire britannique, le délivrait de la crainte d'un ennemi étranger et soumis à un gouvernement absolu (1).

En même temps l'Angleterre, frappée des accroissements rapides de la population et de la prospérité de ces mêmes colonies, crut qu'elle ne devait pas tarder davantage à s'assurer le moyen de trouver dans leurs richesses un instrument de sa puissance. Un demi-siècle auparavant, une tentative pour les assujettir à l'impôt aurait pu dissoudre ces sociétés naissantes; plus tard, elles auraient acquis assez de force pour s'y refuser. Il s'agissait moins du produit de l'impôt, que de constater le droit de l'établir.

(1) Les jésuites existaient encore dans le temps où le Canada appartenait à la France. On redoutait beaucoup leur influence sur les Sauvages; ou craignait qu'ils ne parvinssent à en faire des soldats de l'inquisition. Los lois françaises étaient encore ces mêmes lois de Louis XIV, si odieuses à l'Europe protestante ; ou ignorait, de l'autre côté de la mer Atlantique , ce changement rapide des esprits, qui , annonçant la chute de ces lois, en tempérait d'avance l'exécution; et cette crainte des Français aurait peut-être suffi pour balancer longtemps, dans les colonies anglaises , le désir de briser leurs chaînes , et peut-être pour leur en faire supporter de nouvelles.

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Pouvait-on craindre qu'une taxe légère, bien inférieure aux frais des préparatifs d'une défense, soulèverait des hommes paisibles, que leurs mœurs, leurs besoins, leurs relations de parenté et de commerce attachaient à la mère patrie? Un acte du parlement assujettit donc les colonies américaines^ l'impôt du timbre et à quelques taxes sur les denrées.

Les Américains avaient toujours été libres, lis étaient régis par les lois anglaises; mais ces lois étaient celles de leurs ancêtres. Ils ne les avaient pas reçues, ils les avaient apportées avec eux; et d'ailleurs, ce qu'il y a dans ces lois de plus contraire à la liberté civile s'en était trouvé naturellement écarté; ils n'avaient pu souffrir ni de ces restes de la féodalité, ni de ces atteintes portées au droit d'exercer librement son industrie, qui déshonorent la législation anglaise. Leurs chartes les mettaient à l'abri de tous les attentats du pouvoir arbitraire. Nulle taxe ne pouvait être levée sur eux que de leur cousentemeut. Une égalité entière entre les hommes, une indépendance religieuse beaucoup plus grande, les rendaient réellement plus libres que les Anglais. La nécessité d'obtenir, pour leurs lois particulières, la sanction d'un gouverneur envoyé d'Angleterre, et l'interdiction d'un commerce direct avec les étrangers, étaient les seules marques de leur dépendance. Il s'agissait donc pour eux, non de conquérir leur liberté, mais de la défendre; non de rentrer dans leurs droits usurpes, mais de les conserver (i).

(i) Il s'agissait surtout «V maintenir cette maxime , que nul

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Dos hommes cultivant leurs habitations dispersées sur une vaste étendue, ou occupés dans quelques villes maritimes du commerce et de la pèche; dont la lecture, la chasse, les soins de l'hospitalité étaient les seuls plaisirs; qui avaient placé leur bonheur dans l'exercice des vertus domestiques; pour qui un repas, où se réunissaient quelques amis, était un jour de féte; qui presque tous jouissaient de cette abondance des choses nécessaires, si préférable à l'éclat du luxe, et connaissaient à peine les besoins factices; de tels hommes devaient être difficiles à émouvoir; inébranlables dans leur résistance, ils devaient supporter avec patience des gènes que l'habitude avait adoucies, et rejeter avec horreur de nouvelles entraves. Aussi , l'acte du timbre excita une indignation générale; mais, calmes dans cette indignation, déterminés par un sentiment trop raisonnable pour l'exhaler en vaines fureurs, ils se bornèrent, en demandant la révocation d'une loi injuste , à déclarer la résolution invariable de ne jamais s'y soumettre. Franklin fut chargé de porter à Londres le vœu de la Pensylvanie.

Le roi d'Angleterre lui avait donné, plus de deux ans auparavant, la place d'intendant général des postes de l'Amérique septentrionale. Un homme ordinaire eut pu se croire obligé de choisir entre le

ne peut être assujetti à une taxe que ses représentants n'ont pas consentie; et cette maxime, ils l'avaient reçue de l'Angleterre même, où elle était regardée comme inviolable : elle y avait été la première cause de l'insurrection contre Charles 1er, et la révolution de 1 688 l'avait consacrée.

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devoir de la reconnaissance et celui du patriotisme; Franklin crut n'en avoir qu'un seul à remplir, celui de dire la vérité aux ministres, au parlement britannique, comme il l'avait dite aux citoyens de Philadelphie.

Le roi, les deux nations, n'avaient à ses yeux qu'un même intérêt ; et en défendant la cause de l'Amérique, il croyait servir l'Angleterre. Telle est l'explication simple de sa conduite.

En 1766, la chambre des communes voulut l'interroger et l'entendre. Ce fut sans cloute un beau spectacle de voir le député des citoyens libres de l'Amérique , défendant la justice et les droits éternels de la nature devant des hommes qui, se disant aussi Jes représentants d'un peuple libre, ne pouvaient, sans trahir leur devoir, ne pas regarder une même liberté comme une propriété égale et inaliénable pour toute l'espèce humaine; de l'entendre, opposant la simplicité du courage et de la raison à l'orgueil de la richesse et du pouvoir, annoncer qu'on ne parviendrait ni à séduire, ni à intimider, ni à vaincre les Américains, et le prouver par sa contenance et par son exemple ; montrant aux Anglais les écueils contre lesquels leur politique et leur puissance devaient se briser; leur révélant le secret de la force de l'Amérique, sans dissimuler celui de sa faiblesse , et parlant à ce conseil de rois ennemis avec la même franchise que si, au milieu de l'abandon, de la confiance, il eût versé dans le sein d'un ami ses opinions et ses conjectures. I /ascendant de la vérité l'emporta cette fois sur celui du ministère; la chambre des

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communes fut entraînée par l'opinion publique, et l'acte du timbre fut révoqué ( i ). Mais les ministres, Bf obstinant à juger du peuple d'Amérique par ceux de l'Europe, ne crurent pas qu'il pût s'exposera des dangers, se condamner à des sacrifices pour déconcerter leur politique. Ils connaissaient l'impossibilité d'établir une taxe dans l'intérieur même du pays; mais ils croyaient possible d'en faire supporter une, pourvu qu'elle fût levée dans les ports, et ne doutèrent pas qu'on ne finît par acquitter paisiblement, comme droit d'importation en Amérique, ce qu'on payait déjà en Angleterre comme droit dVxportatiou ; car c'était à cette seule différence qu'ils avaient su réduire la modestie perfide de leurs prétentions. On ne conserva donc du premier projet qu'un droit léger sur le tbé porté en Amérique (a).

Les Américains n'imaginèrent pas de se soulever

(i) Cet impôt est vicieux en lui-même. Partout il est l'ennemi du commerce et de la liberté des conventions. Mais en Amérique , les mœurs , la dispersion des habitants , le rendaient plus onéreux encore. Les ministres s'étaient trompés même dans le choix de leurs moyeus, et, malheureusement pour l'Angletei 1 < •• ils s'imaginèrent u'avoir commis que cette erreur.

(a) C'était une double imprudence; car on avertissait par là les Américains que le privilège exclusif du commerce renfermait des moyens sûrs, quoique indirects, de les assujettir arbitrairement à l'impôt, et on leur rendait odieux ce joug qu'ils portaient encore avec patience. Mais aussi , pour que le peuple anglais put voir tranquillement les ministres employer la violence contre les colonies, il fallait lier la discussion sur le droit de taxer à l'int» rët de la conservation de ce privilège, que dans ses préjugea mercantiles l'Angleterre regardait comme une des principales sources de sa richesse.

contre cette insidieuse tyrannie, et se contentèrent de prendre la résolution de se passer de thé, et même de renoncer aux marchandises anglaises. Les ministres ne jugèrent pas qu'un tel parti pût être sérieux. Ils envoyèrent du thé à Boston. Depuis quelque temps les gouverneurs avaient fatigué, par de petites vexations, le caractère paisible, mais ferme, des Américains, et ils ne savaient pas combien est terrible la longue patience d'un peuple qui n'est ni abruti ni corrompu. C'est la lutte de la raison et du courage; et le moment où elle cesse est celui d'une force irrésistible. Quelques-uns des habitants de Boston, de-la classe la moins éclairée, la moins préparée par l'éducation à réprimer les premiers mouvements des passions, se soulevèrent et brûlèrent le thé. Les ministres anglais crurent qu'un acte de vigueur répandrait l'épouvante. Le port de Boston fut fermé, et l'Amérique perdue à jamais pour la Grande-Bretagne. Franklin était resté en Europe pendant tout ce temps. Cinq des colonies l'avaient successivement chargé de leurs intérêts.

Les ministres l'appelaient quelquefois pour le consulter. Ils regardaient comme un ennemi de l'Angleterre quiconque n'était pas de leur avis. C'était annoncer qu'ils voulaient être trompés, et les gouverneurs des colonies les avaient trop bien entendus. Cependant, Franklin, fidèle à sa politique , continuait seul de leur dire la vérité. Aussi , non contents de lui ôter une place en Amérique, où déjà ils n'avaient plus le pouvoir de lui donner un successeur, ils arrêtèrent le payement de ses

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appointements comme député; enfin, ils lui suscitèreut un procès injuste. Dans un pays libre, ces procès sont des lettres de cachet des ministres, et c'est ainsi que, peu d'années auparavant, on s'était vengé de Wilkes (1).

Le procès de Franklin n'eut pas de suites bien graves; on ne put trouver dans aucune loi un prétexte pour le condamner, et la vengeance ministérielle se réduisit à lui faire dire publiquement des injures par un avocat, dout la complaisance a depuis été récompensée par les honneurs de la pairie.

Franklin quitta l'Angleterre, laissant des ministres déterminés à employer la force, et sûrs d'entraîner le gros de la nation par la crainte de perdre le commerce des colonies; et il trouva l'Amérique décidée à se défendre. Déjà un congrès général, formé des députés des divers Etats, s'occupait des moyens de résistance. Les États n'avaient pas eu le temps tle régler ni ce qu'ils voulaient conserver d'indépendance, ni ce qu'ils devaient en abandonner. Ils auraient même craint de troubler, par la discussion de cette question difficile, leur union naissante, et s'en

(1) L'intérêt qu'ont les ministres à ne pas perdre ces moyens d'une oppression indirecte , est une des principales causes qui s'opposent à la perfection des lois anglaises.

Des lois criminelles vagues, ou qui soumettent a des peines des actions innocentes en elles-mêmes, des lois civiles obscures et appliquées par des tribunaux qui , soit par leur constitution, soit par leur peu de force, ne sont pas à l'abri de l'influeuce, sont autant d'instruments que l'indolence ou la corruption laissent trop souvent entre les mains du despotisme, et toute nation qui veut rester vraiment libre doit se hâter de les lui arracher.

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rapportèrent avec une généreuse sagesse à la modération de leurs députés et au zèle de chaque État pour l'intérêt commun. Dès le lendemain de son

arrivée, Franklin fut nommé membre du congrès.

Mais, en se séparant de l'Angleterre, les colonies restaient sans constitution, sans gouvernement ; et c'était en partie sur les suites de cette anarchie que leurs ennemis avaient fondé leur espoir.

Us furent encore trompés; ils ne connaissaient pas la sagesse de ce peuple, sa noble confiance dans les lumières de ses chefs. Accoutumés aux subtilités de la vieille politique, corrompus par l'orgueil des nations riches , ils ne pouvaient croire qu'il existât dans les forets du nouveau monde des hommes qui avaient approfondi les principes de la société, et qui, dès leurs premiers essais, donneraient des leçons à l'Europe. Il ne faut pas, sans doute, en conclure que les Américains nous surpassaient en lumières; mais les hommes s'accordent aisément, quand une douce égalité les a préservés des sophismes de l'intérêt et de la vanité : la vérité est facile à trouver pour un peuple naissant et sans préjugé, et c'est surtout contre les erreurs systématiques de la corruption et de l'habi{ude, que les vieilles nations ont besoin de toutes les ressources de l'instruction, de toutes les fwhti diiurtkiidi ii nu l jurait»]** /mîfimu ^Jvrtojioit

Dans chaque colonie, le soin de faire les constitutions fut confié à une assemblée qui reçut le nom de Convention, et oui fut distinguée de celle nar qui le pouvoir législatif devait être exercé. Presque partout on nxa un terme après lequel ces constitutions

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pouvaient être changées par un pouvoir délégué exprès par la nation. Dans quelques États, il ne devait être conféré qu'à un corps absolument distinct des législatures; dans les autres, il suffisait qu'en élisant les représentants, on les eût investis de cette fonction extraordinaire. Ainsi, pour la première fois , on sut éviter également et les inconvénients d'une constitution incertaine, livrée aux intérêts de ceux qui doivent en exercer les pouvoirs, et ceux d'une constitution éternelle qui, ne se prêtant ni aux progrès , ni aux changements de l'espèce humaine, renferme par cela seul le germe de tous les maux. En effet, les lumières mêmes ne deviendraientelles pas dangereuses, si on pouvait en abuser pour profiter des défauts d'une constitution établie, sans qu'il fût permis de s'en servir pour la réformer ?

Partout la liberté religieuse fut respectée, et dans plusieurs Etats la religion, rendue à sa dignité naturelle, ne fut plus rabaissée à n'être qu'un établissement politique. Dans le plus grand nombre, une déclaration des droits des hommes assigna aux pouvoirs de la société les limites que la nature et la justice leur imposent; idée sublime dont les anciens traités des peuples avec les rois n'étaient que le germe encore grossier (1), et dont la France devait donner le premier exemple à l'ancien inonde. Enfin, la proscription absolue de toute inégalité héréditaire,

(t) Ces pactes sont eux-mêmes une véritable violation , plntot qu'une déclaration des droits , puisqu'ils supposent que les individus existants peuvent engager la liberté de leurs descendants.

ÉLOGE DB FRJlNKLJN. fol

consacrée à la foi9 comme un droit naturel, et stipulée comme une des clauses de la fédération , mit pour jamais l'Amérique à l'abri de l'esclavage.

Franklin fut nommé, en 1776, un des représentants de la ville de Philadelphie à la convention de Pensylvanie, qui le choisit pour président. La constitution de cet État fut en partie son ouvrage. Elle se distingue de la plupart des autres par une égalité plus grande, et de toutes, en ce que le pouvoir législatif y est conôé à une seule chambre de représentants; la voix de Franklin décida seule cette dernière disposition. Il pensait que les lumières devant naturellement faire des progrès rapides, surtout dans un pays à qui la révolution allait donner des relations nouvelles, il fallait y favoriser les moyens de perfectionner la législation, et non les entourer d'obstacles étrangers ; et que , si les lois se trouvaient assez bonnes pour redouter tout changement comme un mal, la nation qui avait été assez éclairée pour les faire, le serait sans doute assez pour ne pas les détruire.

Il savait qu'une constitution compliquée peut convenir à un peuple que des circonstances passagères ont entraîné vers la liberté , sans l'aimer ou sans la connaître ; mais qu'une constitution simple est seule digne d'un peuple où l'amour de la liberté est le premier sentiment de tous les citoyens, et l'étude de ses principes, le premier usage de leur raison. Franklin n'ignorait pas qu'on peut trouver dans la forme des délibérations d'une seule assemblée, tout ce qui est nécessaire pour donner à ses III. *6

décisions cette lenteur, cette maturité, qui répond de leur vérité et de leur sagesse; au lieu que rétablissement de deux chambres ne fait éviter des fautes nouvelles qu'en perpétuant les erreurs établies. L'opinion contraire à la sienne tient à cette philosophie décourageante qui regarde Terreur et la corruption comme l'état habituel des sociétés; les moments de vertu et de raison, comme des espèces de prodiges qu'il ne faut pas espérer de rendre durables. Il était temps qu'une philosophie, à la fois plus noble et plus vraie, présidât aux destins de l'espèce humaine, et Franklin était digne d'eu donner le premier exemple (i).

On pardonne aux législations antiques d'avoir pu soumettre à des lois éternelles, des hommes ignorants et grossiers qui recevaient comme un présent du ciel, ces fruits du génie et d'un véritable enthousiasme, dont ils ne pouvaient ni embrasser l'ensemble, ni prévoir les influences. Mais aujourd'hui, tout législateur qui ne parlerait pas à la raison seule, serait un fourbe; et celui qui voudrait

(i) Nous ne dissimulons point que depuis la mort de Franklin, une nouvelle convention a divisé en deux chambres la législature de Pensylvanie , soit que l'autorité de l'exemple l'ait emporté sur la raison , soit que n'ayant pas pris, dans la première constitution , les précautions nécessaires pour empêcher une seule chambre de décider sans une discussion sérieuse, sans un examen réfléchi, et sans avoir pu s'aider du concours des lumières publiques, on ait éprouvé des inconvénients réels, et qu'on ait mieux aimé recourir à un remède insuffisant et dangereux , mais déjà employé , que d'en essayer de nouveaux.

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enchaîner les générations futures aux combinaisons

de son génie , serait un tyran.

A peine la constitution de Pensylvanie était-elle terminée, que Franklin fut envoyé pour traiter avec les Canadiens. Les Américains avaient fait, devant Québec, une tentative inutile; et ces hostilités, en rappelant le souvenir de l'ancienne animosité, ne pouvaient qu'éloigner un rapprochement également utile aux deux nations. L'intérêt des citoyens les plus accrédités dans le Canada , y opposait d'autres obstacles. Les Anglais avaient laissé aux habitants leur religion et leurs lois. Ce qui restait de noblesse française craignait de s'unir à des nations où la proscription absolue des prérogatives héréditaires était regardée avec raison comme l'égide de la liberté. Le clergé romain aima mieux être toléré et protégé par le gouvernement anglais, que de voir s'établir une liberté d'opinions toujours si effrayante pour des hommes accoutumés a dominer les esprits. Franklin ne réussit point, et le Canada resta fidèle au pays dont le gouvernement faisait espérer plus sûrement la conservation de quelques abus.

Mais c'était dans F monde que les Améri-

cains devaient trouver un appui. Les dispositions de l'Europe leur étaient favorables. La découverte de l'imprimerie avait établi une communication rapide entre des nations où le latin était la langue commune de tous les hommes instruits. Elles avaient cesse <i être étrangères lune a 1 autre, et tous les hommes qui savaient lire étaient devenus compatriotes. Pendant longtemps des disputes religieuses

furent presque le seul fruit de cette réunion ; mais lorsque, par le progrès des lumières, une véritable science eut remplacé les systèmes , et qu'une philosophie fondée sur la nature et sur l'observation eut

succédé aux préjugés des écoles, les hommes éclairés de tous les pays commencèrent à ne former qu'un seul corps, dirigé par les mêmes principes et marchant vers un but unique. Alors la raison et la liberté eurent partout de paisibles apôtres, indépendants dans leurs opinions, mais réunis par le culte qu'ils rendaient à ces divinités bienfaisantes. Bientôt 1rs préjugés ne comptèrent plus pour sectateurs que des hommes ignorants ou corrompus, et les talents ou le génie ne combattirent que pour la vérité. Chaque nation , suivant ses progrès vers la civilisation, se trouva plus ou moins soumise à J'influence de deux, partis opposés : l'un jaloux de maintenir des préjugés dont il profitait seul; l'autre, occupé de les détruire pour le bien de tous. Quelquefois les lumières descendaient du trône sur le peuple; plus souvent elles remontaient du peuple jusqu'au trône, en effrayant dans leur passage ceux qui, placés entre eux et profitant de leur ignorance et de leurs erreurs, auraient voulu les condamner l'un et l'autre à des ténèbres étemelles. Ainsi, l'Amérique pouvait partout compter sur des amis zélés et fidèles, faibles dans chaque pays, le plus souvent sans pouvoir apparent, mais forts par leur noble concert, et puissants sur l'opinion par l'autorité de la raison et des talents. Les circonstances politiques ajoutaient encore aux espérances des Américains.

La France et l'Espagne n'avaient pu oublier la hauteur avec laquelle l'Angleterre avait abusé de ses dernières victoires. Gibraltar et l'inutile commissaire de Dunkerque, que l'orgueil seul avait conservé, étaient un éternel aliment de haine.

Depuis longtemps la Hollande voyait avec une douleur impuissante les Anglais vendre leur protection à l'ennemi de sa liberté, pour qu'il leur facilitât les moyens d'opprimer son commerce. Se croyant inaccessibles dans leur île, et fiers* de cet empire de la mer qu'ils croyaient éternel , ils s'en étaient rendus les tyrans, et il n'existait aucune puissance de l'Europe qu'ils n'eussent ou vexée dans son commerce, ou offensée par des hauteurs. On devait prévoir que les unes saisiraient l'occasion d'abaisser la puissance anglaise, et que les autres se contenteraient d'applaudir en secret à ses pertes. Cependant, la France obérée, gouvernée par des ministres faibles , retenue par le souvenir de ses derniers désastres, pouvait craindre de voir altérer la paix nécessaire à son rétablissement. L'Espagne, qui possède dans l'Amérique méridionale un empire plus vaste, plus riche, plus heureusement situé que les colonies anglaises , pouvait redouter pour ellemême l'exemple contagieux de l'indépendance. Le parti de l'Angleterre dominait encore en Hollande , et les Américains n'avaient fait que d'inutiles tentatives, n'avaient recueilli que des vœux incertains et timides, lorsque le congrès chargea Franklin de négocier auprès de la France.

Cétait le seul homme de l'Amérique qui eût alors

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en Europe une grande réputation. Ne pouvant, dans leur heureuse égalité, et au moment de leur naissance politique, envoyer un ambassadeur décoré aux yeux des préjugés par quelques-uns des hochets de la vanité européenne, ou illustré par de grands emplois, ils choisirent un homme qui n'était grand qu'aux yeux de la raison et illustre que par son génie. Le succès répondit à leurs espérances. La célébrité de Franklin dans les sciences, lui donna pour amis tous ceux qui les aiment ou les cultivent, c'est-àdire, tous ceux qui exercent sur l'opinion publique une influence réelle et durable. A son arrivée, il devint un objet de vénération pour tous les hommes éclairés, et de curiosité pour les autres. 11 se prétait a cette curiosité avec la facilité naturelle de son caractère, et la conviction que par là il servait la cause de sa patrie. On se faisait honneur de l'avoir vu; on répétait ce qu'on lui avait entendu dire. Chaque fête qu'il voulait bien recevoir, chaque maison où il consentait à aller, répandait dans la société de nouveaux admirateurs qui devenaient autant de partisans de la révolution américaine.

Il avait senti d'avance qu'il n'avait à combattre que l'incertitude et la faiblesse des ministres , qu'il s'agissait de les entourer de l'opinion publique, de vaincre leur timidité par la crainte; il savait que ce n'était pas auprès d'eux, mais auprès de la nation qu'il était réellement envoyé.

Les hommes que la lecture des livres philosophiques avait disposés en secret à l'amour de la liberté, se passionnaient pour celle d'un peuple étranger,

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en attendant qu'ils pussent s'occuper de recouvrer la leur, et saisissaient avec joie cette occasion d'avouer publiquement les sentiments que la prudence 1rs avait obligés à tenir dans le silence.

A peine Franklin avait-il traversé les mers, et déjà le génie de la liberté avait suscité ce jeune héros, qui , né pour elle seule, devait consacrer sa vie à la soutenir en Amérique, à la conquérir en France et à la servir toujours, tantôt combattant pour elle les soldats de la tyrannie, tantôt empêchant les vils ennemis des lois de souiller son triomphe par des attentats que leur sanguinaire hypocrisie ose couvrir de son nom sacré (i).

Un cri général s'éleva bientôt en faveur de la guerre d'Amérique, et les amis de la paix n'osèrent même se plaindre qu'elle fût sacrifiée à la cause de la liberté. La condescendance des ministres pour les Anglais excitait une indignation que la hauteur déplacée de leurs, agents augmentait encore, et dix mois après l'arrivée de Franklin, le ministère français , entraîné par la voix publique , encouragé par la prise d'une armée entière, obligée de mettre bas les armes devant les milices américaines, inquiet du départ des commissaires anglais, chargés de porter M Amérique des propositions séduisantes, signa enfin un traité d'alliance avec les Étals-Unis.

On lui a peut-être trop reproché cette lenteur. La France n'avait pas alors une constitution libre; mais les Français n'étaient pas esclaves. Si le peuple

(i) M de la Fayette.

4o8 ELOGE DE FRANKLIN.

gémissait sous une tyrannie arbitraire, et plus encore sous le joug des mauvaises lois, les âmes n'étaient point asservies , les esprits avaient conservé leur indépendance. La France ne ressemblait pas à ces pays où il n'existe qu'un despote, un trésor et une armée; il n'était pas indifférent que la guerre fût conforme ou contraire au vœu national, et les Français étaient déjà dignes que leurs ministres suivissent la politique adoptée chez les nations libres, et que, pour ordonner la guerre, ils attendissent qu'elle fût sollicitée par la voix du peuple.

Comme négociateur, Franklin observait beaucoup et agissait peu.

Il laissait les ministres des puissances alliées décider sur la manière d'attaquer l'Angleterre et de secourir l'Amérique, dans la crainte qu'un mauvais succès, imputé à ses conseils ou à ses demandes, ne refroidît leur intérêt. C'était à maintenir en France l'idée de la constance et des ressources des Américains, à soutenir cet enthousiasme qui avait été son ouvrage , qu'il employait tous ses soins ; tandis qu'observant les mouvements de l'opinion publique en Angleterre , il épiait l'instant où la chute du ministère, qui avait voulu la guerre, annoncerait que l'Amérique était libre. 11 le vit arriver enfin , et signa d'une main tranquille le salut et la gloire de son pays, comme il en avait contemplé d'un œil ferme les dangers et les revers. Ce calme n'était pas de l'iiidifférence; c'était le résultat d'une conviction profonde que l'indépendance américaine pouvait être achetée plus ou moins cher, reconnue quelques

années plus tard, mais qu'elle ne pouvait être en danger. C'était la supériorité de raison d'un homme

qui savait que le monde moral est assujetti, comme le monde physique, à des lois certaines, et qui voyait d'avance, dans ces lois immuables, le triomphe de sa patrie. C'était surtout l'absence si rare de toutes considérations personnelles; car ce sont elles dont l'influence corruptrice souille si souvent l'amour de la liberté par ces inquiétudes, ces craintes, ces fureurs qui le dégradent en le rendant trop semblable aux viles passions de l'intérêt et de la vanité. Le patriotisme de Franklin devait être calme comme celui de Socrate et de Phocion , que des orateurs vendus à des factions, ou payés par des tvrans, accusaient aussi de ne pas aimer assez leur pays.

La France, durant cette guerre, lui avait offert un spectacle bien digne d'intéresser son génie observateur. Il avait vu les opinions que l'on condamnait dans les ouvrages des philosophes, établies dans les manifestes ; un peuple tranquille dans ses chaînes antiques s'enivrer du bonheur de briser celles d'un autre hémisphère; les principes républicains ouvertement professés sous un gouvernement arbitraire; les droits des hommes violés par les lois et par l'autorité, mais établis et approfondis dans les livres; des lumières en politique dignes du siècle le plus éclairé, et du peuple le plus sage, briller au milieu d'une foule d'institutions absurdes et barbares; la nation applaudissant aux maximes de la liberté sur ses théâtres, mais obéissant dans sa conduite aux maximes de la servitude : libre dans ses sentiments,

4lO ÉLOGE DE FHAIfKXIN.

dans ses opinions, dans ses discours même, et paraissant voir avec indifférence que ses actions restassent soumises à des lois qu'elle méprisait. Il lui était aisé île prévoir qu'un peuple déjà si digne de , la liberté devait bientôt la conquérir, et que la révolution de la France, comme celle de l'Amérique, était un de ces événements que la raison humaine peut soustraire à l'empire du hasard et des passions.

Franklin resta en France après la paix, pour essayer de resserrer, par le commerce, les liens fondés par la reconnaissance et la politique. Les nations européennes ont constamment sacrifié dans leurs lois l'intérêt des citoyens à celui des riches spéculateurs. Mais en Amérique, les nobles enfants de la liberté avaient aussi brisé ce honteux esclavage, et généreusement opposé aux avides combinaisons de l'esprit mercantile ce bouclier contre lequel viendront éternellement se briser les traits de toutes les tyrannies, leur déclaration des droits, d'autant plus puissante chez eux qu'ils savent l'entendre, et que chacun y voyant le gage de sa sûreté, de sa tranquillité personnelle, rougirait de la sacrifier aux vils calculs de l'intérêt. L'opposition des principes commerciaux de l'Europe et de l'Amérique faisait naître des difficultés qu'il était utile de lever; d'ailleurs, on pouvait craindre que l'habitude, la conformité des goûts, des usages, ne conservât à l'Angleterre le commerce exclusif de l'Amérique, et il était important de l'empêcher, parce que tout commerce exclusif, le fût-il volontairement, entraîne toujours une dépendance dangereuse.

Ainsi , Franklin paraissait attendre tranquillement en France la fin de sa douce et glorieuse carrière. Les savants, les philosophes, les amis de la liberté étaient ses compatriotes, et il se consolait, en servant sa patrie, du regret de ne pas jouir du spectacle de son indépendance.

Sa vie était plus retirée, plus paisible , depuis que son pays avait cessé d'avoir besoin de multiplier ses partisans. Dans sa retraite de Passy, une société peu nombreuse, quelques amis, des travaux faciles, remplissaient le soir d'une belle vie. Mais une infirmité douloureuse en troubla le cours ; dès ce moment, son âme se tourna vers sa patrie, et il quitta la France , à qui , pour prix de ses services , il laissait un grand exemple et des leçons qui ne devaient plus rester longtemps inutiles. 11 s'embarqua dans un port d'Angleterre, où il fut accompagné par M. le Veillard, qui, pendant son séjour à Passy, lui avait constamment prodigué tous les soins d'une tendresse filiale, et avait voulu retarder l'instant si douloureux d une séparation éternelle. Franklin ne fit que toucher les côtes d'Angleterre, et il eut la générosité d'épargner à ses ennemis humiliés le spectacle de sa gloire. S'il regardait les Français comme ses amis, les Anglais étaient pour lui des parents dont on aime à oublier les torts, et à l'égard desquels on doit respecter encore les liens de la nature, quand même leur injustice les a rompus.

Son entrée à Philadelphie fut un triomphe, et il n'avait pas besoin qu'un esclave l'avertît qu'il n'était

4l? ÉLOGE DE FRANKLIN.

qu'un homme, car rien dans ce triomphe n'appartenait à la fortune.

Tous les corps de l'État , tous les citoyens de la ville, les habitants de la campagne rassemblés au bruit de l'arrivée de son vaisseau, allèrent à sa rencontre; il marchait au milieu des bénédictions duo peuple libre, en qui un intervalle de plusieurs années n'avait pas affaibli le sentiment de ses services.

Les guerriers , qui avaient versé leur sang pour l'indépendance assurée par sa courageuse sagesse, s'honoraient de lui montrer leurs glorieuses blessures; il était entouré de vieillards qui avaient demandé au ciel de vivre assez pour le revoir encore, et d'une génération nouvelle qui s'empressait de connaître les traits du grand homme dont les talents, les services, les vertus avaient excité dans leur coeur les premiers élans de l'enthousiasme. Il s'avançait dans ce port désormais ouvert à toutes les nations ; il revoyait dans un état de splendeur cette maison d'instruction publique et cet hôpital , dont l'établissement avait été un de ses premiers services, dont les accroissements étaient dus à sa sage prévoyance, et dont le succès remplissait ses vœux les plus chers, le soulagement de l'humanité souffrante et les progrès de la raison. Il portait ses regards sur ces campagnes riantes, embellies par la liberté, dans lesquelles, au milieu des monuments de la prospérité publique, quelques vestiges des ravages de l'Angleterre ne servaient qu'à faire goûter davantage les plaisirs de la paix et de la victoire; et dans ce jour, qui lui retraçait et les douces pensées de sa

ÉLOGE DE FRANKLIN. /|l3

jeunesse, et le souvenir plus doux encore de ses utiles travaux, son âme réunissait en un seul instant tout ce que, dans le cours d'une lougue vie, elle avait goûté de bonheur et de gloire.

Bientôt après il fut élu président de rassemblée de Pensylvanie ; mais il était destiné à rendre un dernier service à sa patrie.

Les États américains n'avaient encore réglé ni la forme, ni l'autorité du congrès qui, chargé de la sûreté commune, devait ne former qu'une seule puissance de treize républiques indépendantes.

Franklin fut un des membres de la convention qui devait poser cette dernière pierre si nécessaire à la solidité de l'édifice politique, le plus vaste et le plus noble que jamais la raison humaine eût élevé. 11 vit avec peine la pluralité vouloir donner une forme compliquée à une assemblée qui, par la nature de ses fonctions , semblait forcée à préférer la plus simple; établir d'inutiles contre-poids à une autorité qui ne devait presque jamais s'exercer sur des individus isolés et faibles, mais seulement sur des États puissants; investir enfin un président, déjà trop accrédité peut-être par la longue durée de ses fonctions, d'un droit négatif qu'il est toujours dangereux de confier à un seul homme, et qu'il est inutile de lui donner, parce qu'un tel pouvoir ne peut servir ni à maintenir l'unité dans les lois , ni à produire l'activité dans l'exécution. Mais c'était un dernier hommage que l'Amérique rendait à son insu aux préjugés de la mère patrie. Il fut également affligé de voir la même pluralité déterminer les fonctions du congrès , plutôt

selon des idées vagues d'utilité et les vues de la politique vulgaire, que d'après les principes approfondis de la nature des sociétés et du droit des citoyens. Cependant il fallait cimenter l'union entre les treize États ; et pour les déterminer tous à recevoir le plan arrêté par la convention, il croyait nécessaire de leur offrir l'autorité du vœu unanime de leurs représentants.

Il signa donc; mais, dans un discours plein de modération et de finesse, il avertit qu'il avait cru devoir faire à l'humanité le sacrifice de son opinion. C'était dire à ses compatriotes : Acceptez ce plan, le meilleur que l'état actuel des opinions permette de vous présenter, et sachez remettre à un autre temps l'espérance d'une institution moins imparfaite. Sacrifiez à la nécessité d'acquérir au dehors une existence politique ce désir de la perfection, qui, lorsque les moyens de l'atteindre un jour demeurent tout entiers, pourrait être une erreur de l'orgueil plutôt que le fruit d'un patriotisme éclairé. Ses compatriotes l'entendirent, et l'Amérique adopta cette constitution , en énonçant des vœux pour que de nouvelles lumières fissent disparaître les défauts que les hommes éclairés croyaient y rencontrer.

Franklin n'aurait pu refuser la place de président de l'assemblée de Pensylvanie sans blesser le sentiment de vénération et de reconnaissance qui l'y avait appelé, malgré son âge et ses infirmités; mais bientôt il s'éloigna peu à peu des affaires pour vivre dans un repos honorable, n'appartenant plus à la chose publique que par ses vœux et ses souvenirs.

/ ÉLOGE DE FRANKLIN. 4l5

Il avait cédé à la prière de ses amis qui lui avaieut demandé d'écrire les mémoires de sa vie, et ce fut la douce occupation de ses dernières années. Il pouvait se reporter sur le passé, sans craindre ni les regrets ni les remords; sa vie avait été heureuse, pure (i) et paisible; aussi disait-il quil consentirait volontiers à la recommencer, ajoutant qu'il voudrait seulement en effacer quelques fautes , comme un auteur qui donne une nouvelle édition de son ouvrage.

Sa mort fut tranquille, et seulement accompagnée de cette mélancolie d'une âme sensible, qui, en se séparant des objets qu'elle a aimés, n'est troublée ni par l'inquiétude de leur avenir, ni par des retours douloureux sur le passé. Il laissait, à une famille chérie, une fortune acquise par ses travaux et ses talents, la reconnaissance publique attachée à son nom et l'exemple de sa vie. Il voyait sa patrie délivrée de ses antiques fers, libre de chercher le bonheur, et capable de le trouver dans une raison que lui-même avait affranchie des préjugés.

L'humanité et la franchise étaient la base de sa

(i) Il n'a eu, dans sa longue carrière, qu'une seule maladie dangereuse; elle le conduisit aux portes du tombeau; il envisagea la mort sans crainte, mais non sans avoir besoin de quelque courage pour renoncer à la rie; et il ne vit pas sans un sentiment de douleur qu'il lui faudrait recommencer à mourir.

Après son retour à Philadelphie , sa santé s'affaiblit de plus en plus; il était depuis plusieurs années attaqué de la pierre, et il n'avait voulu opposer que le régime à sa maladie, parce qu'il le croyait suffisant pour écarter de lui les grandes douleurs, et qu'il ne voulait point acheter, par une opération dangereuse , l'espérance incertaine de quelques années de vieillesse.

morale; une gaieté habituelle, une douce facilité dans la vie commune, une inflexibilité tranquille dans les affaires importantes formaient son caractère. Ces deux dernières qualités s'unissent aisément dans les hommes qui, doués d'un esprit supérieur et d'une âme forte, abandonnent les petites choses au doute et à l'indifférence. Son système de conduite était simple, il cherchait à écarter de lui la douleur et l'ennui par la tempérance et le travail : Le bonheur ; disait* il, comme les corps , se compose a" éléments insensibles. Sans dédaigner la gloire , il savait mépriser les injustices de l'opinion , et, en jouissant de la reconnaissance, pardonner à l'envie.

Dans sa jeunesse, il avait porté le pyrrhonisme jusque sur les fondements de la morale; la bonté naturelle de son cœur, la droiture de son esprit étaient ses seuls guides, et ils l'égarèrent rarement. Plus tard, il reconnut qu'il existait une morale fondée sur la nature de l'homme, indépendante de toutes les opinions spéculatives , antérieure à toutes les conventions. Il pensait que nos âmes recevaient, dans une autre vie, la récompense de leurs vertus et la punition de leurs fautes; il croyait à l'existence d'uu Dieu bienfaisant et juste, à qui il rendait, dans le secret de sa conscience, un hommage libre et pur. Il ne méprisait pas les pratiques extérieures de religion, les croyait même utiles à la morale; mais il s'y soumettait rarement. Toutes les religions lui paraissaient également bonnes, pourvu qu'une tolérance universelle en fût le principe, et qu'elles ne privassent point des récompenses de la vertu ceux

qui, en la pratiquant, suivaient une autre croyance, ou n'en professaient aucune.

Il n'a laissé aucun grand ouvrage. Ses découvertes sur l'électricité, qui lui assurent une éternelle renommée, sont renfermées dans quelques lettres écrites à ses amis. Ses autres travaux sur la physique sont également répandus dans des lettres; on y trouve toujours des vues ingénieuses et fines, plus de cette sagacité qui pénètre les objets et en saisit les rapports, que de cette force de tète qui les combine et les approfondit.

L'application des sciences aux usages de la vie, à l'économie domestique, était souvent le sujet de ses recherches; il y trouvait le plaisir de prouver que , même dans les choses les plus communes, la routine et l'ignorance sont de mauvais guides, et que nous sommes bien loin d'avoir épuisé ce que la nature prépare de ressources à ceux qui savent l'interroger (i>

Ilfn'a écrit sur la politique que des ouvrages commandés par les circonstances. On voit qu'il cherche toujours à ramener les questions aux éléments les plus simples, à les présenter de manière

(i) Il s'est occupé longtemps, et à plusieurs reprises, des moyens de perfectionner les cheminées, de concilier l'économie du combustible, l'intensité, l'égalité de la chaleur et le renouvellement de l'air dans les endroits échauffes. Plusieurs années avant sa célébrité et le temps où il a commencé à jouir d'une fortune indépendante, on lui proposa un privilège pour un poêle qu'il avait imaginé; il le refusa : JT ai profité des inventions des autres, répondit-il, n'est-il pas juste qu'ils profitent des miennes? III. J7

4 tB l*LOGF DE FRANKLIN.

que les hommes les moins instruits puissent les entendre et les résoudre. C'est à eux qu'il s'adresse toujours. Tantôt c'est une erreur dont il veut les détromper, tantôt une vérité utile à laquelle il veut doucement préparer leurs esprits, «fin qu'ils la reçoivent, et surtout qu'ils la conservent. On y chercherait vainement une ligne qu'on puisse le soupçonner d'avoir écrite pour sa gloire.

Souvent il employait ces formes qui ned en apparence la vérité que pour la rendre sihle, et, au lieu de l'apprendre, laisser le la deviner. C'est ainsi qu'en paraissant enseigner les moyens les plus sûrs de diminuer l'étendue d'un État qu'on trouve trop difficile à gouverner, il met au jour l'imprudence de la conduite du ministère anglais à l'égard de l'Amérique; ou que, pour montrer l'injustice des prétentions de la Grande-Bretagne sur ses colonies, il suppose un rescrit par lequel le roi de Prusse soumet l'Angleterre à des taxes, sous prétexte que les habitants des rives de l'Oder l'ont autrefois conquise ou peuplée.

Sa conversation était comme son style, toujours naturelle et souvent ingénieuse. .Dans sa jeunesse, la lecture de Xénophon lui avait donné le goût de la méthode socratique, et il se plaisait à l'employer tantôt par des questions adroites, conduisant ceux qui soutenaient une opinion fausse à la réfuter euxmêmes; tantôt, par une application de leurs principes à des objets familiers, les obligeant à reconnaître la vérité dégagée des nuages dont la routine ou les préjugés l'avaient environnée; d'autres fois,

ÉLOGK Di: FHANKLIN. 4 1 9

par un apologue, par un conte, par une anecdote, décidant des questions que l'orgueil d'une discussion sérieuse aurait obscurcies. Chargé de demander l'abolition de l'usage insultant d'envoyer les malfaiteurs dans les colonies, le ministre lui alléguait la uécessité d'en délivrer l'Angleterre. Que diriezvousy répondit-il, si nous ordonnions F exportation des serpents à sonnettes ( i ).

Franklin ne s'était pas formé un système général de politique; il examinait les questions à mesure que l'ordre des événements ou sa prévoyance les présentaient à son esprit, et il les résolvait avec les principes qu'il puisait dans une âme pure et dans un esprit juste et fin. En général, il paraissait ne pas chercher à donner, d'une seule fois, aux institutions humaines, le plus grand degré de perfection, il croyait plus sûr de l'attendre du temps; il ne s'obstinait pas à combattre de front les abus ; il trouvait plus prudent d'attaquer d'abord les erreurs qui en sont la source. Il avait, en politique comme en morale, cette sorte d'indulgence qui exige peu, parce qu'elle espère beaucoup, et qui pardonne au présent en faveur de l'avenir ; il proposait toujours les mesures les plus propres à conserver la paix , parce qu'elle ne livre ni le bonheur des hommes aux hasards des événements , ni la vérité aux intérêts de parti. Il préférait le bien qu'on obtient de la raison à celui qu on attend de l'enthousiasme, parce qu'il

(i) Je lui ai entendu raconter ce trait, qui a été ridiculement défiguré dans quelques-uns de nos journaux.

se fait mieux, arrive plus sûrement et dure plus longtemps.

Il craignait pour la liberté, comme pour la prospérité des sociétés, ces opinions exagérées, sous lesquelles des esprits superficiels ou vains cachent la nullité de leurs principes ou la perversité de leurs projets. Il détestait surtout ce machiavélisme coupable qui ne rougit point d'employer pour la liberté des moyens réprouvés par la justice , et qui ne craint pas d'en avilir et d'en compromettre la cause en la confiant à des talents que le vice a déshonorés. Celui, disait-il, qui se permet le crime pour devenir libre, le commettrait sans remords pour se rendre maître ; et l'homme qui a souillé sa vie par des perfidies ou par des bassesses, incapable d'aimer la liberté, ne la sert que pour la trahir.

En un mot, sa politique était celle d'un homme qui croit au pouvoir de la raison et à la réalité de la vertu, et qui avait voulu se rendre l'instituteur de ses concitoyens avant d'être appelé à en devenir le législateur.

Sa mort fut un jour de deuil pour les amis de la liberté dans les deux mondes. Aucun peuple ne voyait un étranger dans celui dont les travaux, l'influence ou l'exemple avaient été utiles à tous les hommes. Ses compatriotes se rappelaient ses heureux efforts pour les former à l'habitude de discuter leurs affaires communes, pour répandre dans les générations nouvelles la connaissance de leurs droits et de leurs devoirs; ils comparaient ce qu'ils étaient, lorsqu'ils le reçurent parmi eux, à ce qu'ils étaient devenus;

ils voyaient que ses travaux, pour assurer leur indépendance, n'étaient pas le plus grand de ses bienfaits, et qu'ils lui devaient plus que la liberté, puisque c'était par lui qu'ils étaient devenus dignes d'en jouir et de la conserver. En Angleterre, il fut pleuré par tous ceux qui ne sont esclaves, ni du ministère, ni des préjugés.

L'assemblée nationale de France lui rendit un hommage public , et eut le noble orgueil d'avouer tout ce que nous devions à l'exemple de PAmérique, tout ce qu'une nation peut devoir au génie d'un seul homme. Par une circonstance heureuse, elle avait alors pour président un philosophe qui , comme Franklin , avait éclairé ses concitoyens sur leurs droits , avant d'être choisi pour en être le réparateur, et qui , comme lui , n'a vu dans cet honneur qu'une occasion précieuse de réaliser tout ce qu'une âme forte et un génie élevé lui ont révélé pour le bonheur des hommes (i).

L'Académie des sciences s'était empressée d'appeler dans son sein le savant qui avait arraché à ta nature un de ses secrets, et détourné un de ses fléaux : elle accueillit avec transport à son arrivée le sage qui venait apprendre aux tyrans à connaître la justice , aux hommes à ne plus dépendre que de leurs droits. Elle vit avec une douce satisfaction un de ses membres réunir la gloire d'affranchir deux mondes, d'éclairer l'Amérique et de donnera l'Europe l'exemple de la liberté. Toujours libres au mi-

(i) L'abbc Sieyès.

f\ll ÉLOGE DE FRANKLIN.

lieu de toutes les servitudes , les sciences communiquent à ceux qui les cultivent quelque chose de leur noble indépendance , ou elles fuient les pays soumis au pouvoir arbitraire, ou elles y préparent doucement la révolution qui doit le détruire. Elles y forment une classe nombreuse d'hommes accoutumés à penser par eux-mêmes, à placer leurs jouissances dans la recherche de la vérité, et dans le suffrage de leurs égaux ; trop éclairés enfin pour ne pas connaître leurs droits , lors même qu'ils sont assez prudents pour attendre en silence le moment de les recouvrer. Si elles ont une utilité indépendante des révolutions des empires et de la forme des gouvernements; si elles n'abandonnent pas les hommes à tous les maux de l'ignorance, quand ils éprouvent ceux de la servitude; si elles embellissent, en les adoucissant, les chaînes d'un peuple asservi , elles contribuent à rendre plus prompt, plus paisible et plus sûr le retour vers la liberté. Que l'on compare les tentatives des siècles peu éclairés, si rarement couronnées d'un succès durable, et toujours souillées par des guerres, des massacres et des proscriptions, avec les heureux efforts de l'Amérique et de la France ; que l'on observe dans un même siècle, mais à deux époques différentes, les deux révolutions de l'Angleterre fanatique et de l'Angleterre éclairée, on verra d'un côté les contemporains de Prynne et de Knox qui, en se vantant de combattre pour le ciel et la liberté, couvrent de sang leur malheureuse patrie pour cimenter la tyrannie de l'hypocrite Cromwell; de l'autre, les contemporains

de Boy le et de Newton établir avec une sagesse paisible la constitution la plus libre qui pût alors exister sur la terre. •

Qui peut ignorer encore que les peuples n'ont pas à choisir entre cultiver les sciences ou ramper sous le joug des préjugés? Car, dans Tordre naturelles lumières politiques marchent à leur suite, s'appuient sur leurs progrès, ou ne jettent, comme chez les anciens, qu'un éclat incertain, passager et troublé d'orages. Défions-nous donc de ces détracteurs envieux, qui osent accuser les sciences de se plaire sous le despotisme : sans doute, ils sentent confusément que les nations dépourvues de lumières sont plus aisées à tromper ou à conduire; que plus un peufil*' est éclairé , plus ses suffrages sont difficiles à surprendre. Ils craignent jee patriotisme de la raison et de la vertu , dont l'hypocrisie ne peut ni contrefaire le caractère ni tromper la pénétration ; et, cachant l'envie de dominer sous le masque de l'enthousiasme pour la liberté, ils semblent avoir deviné que, même sous la constitution la plus libre, un peuple ignoraut est toujours esclave. , i^r,

• A- . .''mÉç^y?;.' °" " >"J*w'îH '

Pierre Camper, membre du conseil d'État des Provinces-Unies , et député à l'assemblée des états de la province de Frise; docteur en philosophie et en médecine, et professeur honoraire d'anatomie et de

chirurgie dans le collège d'Amsterdam; membre de la Société royale de Londres; des Académies de Pétersbotrrg, de Berlin, de celle des Curieux de la nature , de celles d'Edimbourg , de Gottingue , de Manchester, de Harlem , de Rotterdam , de Flessi figue ; associé étranger de la Société de médecine ; de l'Académie de chirurgie et de l'Académie des sciences, naquit à Leyde, le 1 1 mai 172a , de Florence Camper, ministre du saint-évangile, et de Catherine Kettey.

Sou père avait pour amis les hommes illustres dont s'honorait sa patrie; et c'est sous les yeux de Boerhaave, de Muschenbroeck, de Sgravesande, du chevalier Moore , que Camper passa ses premières années. Ces souvenirs de l'enfance ne s'effacent point. Ce mélange de la simplicité des mœurs et d'une grande renommée, cette union de l'enthousiasme et d'une raison supérieure , cet éloigneraent des idées communes, cet oubli des petits intérêts, cette habitude de vivre, non pour soi-même, mais pour la vérité, pour la gloire, pour le bien des hommes; ce spectacle que présente la société des hommes célèbres, éloigne d'un enfant les petitesses des familles ordinaires, donne à ses premières idées plus d'étendue et d'élévation, à ses premières habitudes, plus de désintéressement et de noblesse. C'est vers de grands modèles que son penchant pour l'imitation le porte naturellement, avant même de pouvoir le* apprécier, et le premier projet de son ambition naissante est de marcher sur leurs traces.

L'étude du dessin et des mathématiques prépara

ÉLOGE DE CAMPEH. 4a;>

Camper à celle de l'anatomie et de la médecine , où il eut pour maîtres Albinus et Gaubius. Le dessin, trop négligé dans l'éducation ordinaire, ou dirigé vers un but frivole, devrait faire partie de celle de tous les jeunes gens qu'on destine aux sciences physiques. C'est le seul moyen de conserver paàr soi-même une idée exacte de ce qu'on a observé, et de le montrer aux autres précisément comme on l'a vu. Rarement les yeux d'un artiste aperçoivent les mêmes choses que ceux de l'observateur éclairé par l'étude et par l'expérience. L'habitude de dessiner les objets accoutume en même temps à les mieux voir, à conserver dans la mémoire leurs formes avec plus d'exactitude. L'indépendance d'un talent étranger serait seule un grand avautage; elle épargne le temps, la dépense; elle empêche de laisser quelquefois échapper des occasions précieuses, qui ne se retrouvent plus.

L'étude des mathématiques ne fut pas moins utile à Camper. Ceux à qui elles sont absolument étrangères, ou qui ont oublié ce qu'ils en ont appris dans leur jeunesse, faute de s'être rendues propres, par un usage répété, les connaissances qu'ils ont acquises, sont souvent arrêtés au milieu des occupations qui paraissent les plus étrangères à ces sciences, par l'impossibilité de faire un calcul très-simple, de résoudre un problème élémentaire.

Plus Camper avait trouvé à Leyde d'instructions solides et profondes, plus il sentit l'utilité des connaissances qu'il pouvait acquérir dans les pays de l'Europe où les sciences médicales sont cultivées

4u6 ÉLOGE DE CAMPER.

avec le plus île succès. La piété filiale ne lui permit de quitter son pays qu'à l'âge de vingt-six ans, et ses voyages n'en ont été que plus utiles.

Une instruction méthodique et sédentaire est la seule qui convienne à des esprits que l'étude et une première expérience de leurs forces n'ont point encore formés. Toute éducation qu£f comme celle des voyages, présente autant de préjugé»^ éviter que de vérités à retenir, qui offre sans ordre les faits de toutes les sciences, les principes de toutes les écoles, les opinions de tous les hommes célèbres, glisse nécessairement sur un esprit trop jeune, corrompt un esprit vain et léger, au lieu de le perfectionner et de l'agrandir. Il faut, pour profiter d'une telle instruction, être en état de classer ce qu'on apprend sans ordre, et de distinguer dans les vérités mêmes, ce que les préjugés de pays et de secte y ont mêlé d'étranger.

C'est dans ses voyages que Camper apprit à connaître quel esprit dirigeait, dans l'Europe entière, l'étude des sciences physiques ; il vit que leurs différentes branches tendaient à se réunir sous les lois communes d'une philosophie qui les embrassait toutes; et que, pour celle qu'il professait, c'était dans l'anatomie comparée, dans l'étude des rapports qui peuvent éclairer sur les lois de l'organisation générale des êtres, dans l'art de s'élever de l'observation à des résultats philosophiques, qu'il fallait chercher la seule route qui pût le conduire à une gloire brillante.

Dans un discours sur la comparaison des ani-

ÉLOGE DE C A.MPEH. .4 v. 7

maux et des végétaux , il prouve que l'absence des nerfs dans les végétaux , ou plutôt l'absence d'un système de nerfs , continu et aboutissant à un centre commun, constitue la différence essentielle des deux règnes. Si quelques parties des plantes donnent des signes non équivoques d'irritabilité; si, parce que, dans les animaux, les parties irritables, quoique distinctes des nerfs, en renferment dans leur substance, on doit étendre cette analogie aux plantes mêmes; on ne peut du moins y reconnaître que des points nerveux, isolés entre eux. Ainsi, le caractère spéci6que des animaux paraît consister dans cette unité de chaque individu, dans ce moi qui répond à toutes ses parties, qui les réunit pour n'en former qu'un être unique; caractère qu'on observe même dans les espèces où les portions séparées peuvent acquérir une vie indépendante.

En examinant l'organisation des oiseaux, Camper remarqua dans leurs os des cavités qui se trouvent proportionnellement plus grandes dans ceux dont le vol est le plus élevé; il observa qu'il existait une communication entre ces cavités et les poumons; que les canaux qui servent à cette communication s'étendaient même sous la peau et dans la partie vide des plumes. Ainsi, les oiseaux ont la faculté d'augmenter ou de diminuer leur pesanteur spécifique. Dans ceux qui sont élevés dans l'état de domesticité, le corps acquiert plus de volume par rapport à l'étendue des ailes; les canaux qui communiquent des poumons aux cavités des os diminuent, et même s'oblitèrent par le défaut d'usage. Ce mé-

canisme singulier favorise le vol des oiseaux en diminuant la quantité de force nécessaire pour les soutenir; mais surtout il parait propre à les rendre plus maîtres de leurs mouvements.

Camper examina l'organe de l'ouïe dans les poissons. Les anatoraistes en avaient longtemps regardé l'existence comme douteuse; mais quand l'expérience eut prouvé que le son se transmettait dans l'eau, quand l'observation eut fait connaître que les poissons sont sensibles au bruit, il ne fut plus question que de reconnaître le lieu et la forme des parties sur lesquelles les vibrations de l'air peuvent agir.

On sait que dans les oiseaux l'organe de l'ouïe, plus simple que dans l'homme et dans le quadrupède, semble annoncer cependant une perfection plus grande; et la faculté de moduler des airs, que les oiseaux partagent seuls avec l'homme , confirme cette opinion ; mais dans les poissons , la structure de l'organe, quoique plus simple, en indique au contraire l'imperfection. Elle paraît plus grande dans les poissons cartilagineux , qui ont aussi reçu une moindre portion de cette intelligence dont la nature a fait, entre les diverses classes d'animaux, un partage si inégal.

Camper s'était occupé de rassembler, d'examiner et de comparer aux squelettes des animaux qui existent aujourd'hui sur la terre, ces ossements fossiles qui tantôt paraissent appartenir à des espèces qui ne subsistent plus, tantôt en se rapprochant de celles qui existent, semblent annoncer qu'elles ont

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dégénéré de leur force et de leur grandeur primitives. Il était porté à regarder l'existence de ces os

comme un indice du refroidissement du globe, phénomène qui, jusqu'ici dénué de preuves, a pu servir de base à des systèmes, mais ne peut entrer dans les théories vraiment philosophiques, qu'après que de longues observations en auront confirmé la réalité. Ne serait-il pas plus naturel de supposer que ces grandes espèces , généralement moins fécondes , dont la subsistance exige beaucoup de terrain, et qui peuvent difficilement se cacher, après avoir vainement disputé à l'homme l'empire de la terre, n'ayant pu lui résister ni être réduites à l'esclavage , ont fini par disparaître, et la laisser à celui que la nature a formé pour y régner? En même temps, d'autres espèces, reléguées par la crainte dans des pays moins fertiles, resserrées dans de moindres espaces, n'auront pu conserver ni leur grandeur, ni leur force, ni la pureté de leurs formes primitives. Depuis longtemps le taureau sauvage ne se trouve plus dans nos forets , et quand la tyrannie de la chasse exclusive aura été détruite dans les pays qui nous environnent, nous verrous également s'anéantir les espèces des grands animaux sauvages. Nuisibles à l'agriculture , occupant sur la terre une place que des générations humaines auraient pu remplir, ils cesseront d'exister quand les lois cesseront de les protéger contre les hommes.

Croit-on que si les Européens civilisaient l'Afrique au lieu de la dépeupler, et lui portaient leurs lumières au lieu de lui donner leurs vices, elle cou-

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tinuât de nourrir «les lions et des panthères, et que les bétes féroces n'en disparaîtraient pas avec la tyrannie ?

Quoique Camper eût formé le plan de plusieurs grands ouvrages, la facilité avec laquelle il cédait tantôt à l'attrait de résoudre les questions proposées par les académies, attrait que de nombreux succès avaient fortifié, tantôt au désir de traiter des sujets singuliers ou d'une application prochaine, Ta empêché de les terminer, et il ne nous a presque laissé que des dispositions isolées, mais dans lesquelles on trouve une foule de remarques ingénieuses et utiles. C'est ainsi qu'il a prouvé que le singe, dont les anciens ont donné des descriptions anatomiques, était de l'espèce du orang-outang, puisque cette espèce est la seule où le larynx est accompagné d'une double poche, dont chaque division y communique par une ouverture séparée. Il a observé que la courbure de l'urètre est plus forte dans les enfants que dans les adultes, observation dont l'importance dans la pratique a été bientôt saisie par les artistes habiles. Ses mémoires sur l'opération de la taille , sur celle de la symphyse, sur l'inoculation , ont répandu sur ces objets importants de nouvelles lumières.

Il forma une société de médecins pour s'opposer aux progrès d'une épizootie contagieuse , qui , après avoir, dans sa première invasion, dépeuplé la Hollande des animaux qui sont une partie si importante de ses richesses, s'y était sourdement perpétuée, et menaçait sans cesse de nouveaux ravages. Cette société essaya d'y opposer l'inoculation ; mais si les

animaux inoculés étaient préservés pour l'avenir, cette opération, presque aussi meurtrière que la maladie naturelle, ne paraissait d'aucun secours; et les efforts de Fart avaient été longtemps inutiles, lorsque M. Camper apprit d'un cultivateur que l'inoculation, appliquée sur des veaux nés de mères» guéries de la maladie, était presque sans danger. Le savant anatomiste confirma cette observation par des expériences qui réussirent, et il en tira un moyen de prévenir la mortalité par des inoculations répétées pendant deux générations. En général, les maladies contagieuses semblent s'affaiblir en parcourant les générations successives; il semble qu'il s'établisse alors entre les humeurs et le virus particulier de ces maladies , entre l'organisation générale et les effets de ces poisons, une sorte d'analogie qui rend moins terrible le bouleversement qu'ils produisent dans l'économie animale. Peut-être il n'est pas absurde d'espérer que ces fléaux qui, à leur première apparition , semblaient menacer d'une destruction totale l'espèce qu'ils attaquaient, finiront par disparaître avec le temps. En même temps, comme jamais aucun ne s'est spontanément déclaré soit chez les hommes dans des pays libres et civilisés, parmi les classes qui ne sont exposées ni à une vie malsaine, ni à la misère, soit chez les animaux domestiques, dans les contrées où le cultivateur qui les nourrit est dans l'aisance, pourquoi ne pas attendre du progrès de l'espèce humaine qu'un temps viendra où l'on n'aura plus à craindre qu'il en reparaisse de nouveaux?

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Au milieu de ces travaux pour les sciences , Camper avait été souvent appelé à remplir des fonctions publiques, et même dans ces temps orageux où la Hollande s'apercevait enfin qu'à peine il lui restait l'apparence de son ancienne liberté.

Avec quel plaisir nous aurions compté Camper parmi les généreux défenseurs de l'indépendance de sa patrie, et dans cet instant fatal où la liberté batave, acquise par cinquante ans de combats, tombait sous une tyrannie étrangère ; où le neveu des Nassau détruisait d'une main imprudente ce monument glorieux des vertus de ses ancêtres; où les citoyens qui ne voulaient ni s'exposer à la persécution, ni recevoir un pardon humiliant, accouraient en foule parmi nous! Avec quel empressement n'aurions-nous pas accueilli le martyr de la patrie et de l'égalité dans ce pays, jadis le seul, dont, grâce à nos arts, à nos lumières, à la douceur de nos moeurs, Je despotisme osait s'enorgueillir, et devenu aujourd'hui le temple où la liberté va recevoir le culte le plus pur, parce qu'il sera le plus éclairé!

Mais Camper, attaché par l'habitude, par la reconnaissance, au parti dominant, plaignit ce qu'il regardait comme les erreurs de ses compatriotes, et ne seconda point leurs efforts pour la hberté. Cependant, il fut plus éloigné encore de jouir du triomphe de ses ennemis. L'homme vertueux, quelque cause qu'il embrasse dans les discordes civiles, gémit des injustices où son parti se laisse entraîner ; il souffre d'autant plus des maux du parti contraire , que, ne les partageant point, il peut craindre d'être

accusé par la voix publique d'en avoir été le complice, ou , par celle de sa conscience, de n'avoir pas assez fait pour les prévenir : le spectacle du malheur public le consterne et le déchire d'autant plus, que ses vues plus pures ont été plus cruellement trompées.

Tel fut le sort de Camper. Malheureux pendant les troubles de son pays , il le fut encore davantage après la révolution qui a paru les terminer. La douleur abrégea ses jours, et cette mort prématurée, en laissant aux sciences de justes regrets , doit l'absoudre aux yeux de ceux dont il ne soutint pas la cause, mais dont il ne put supporter les malheurs.

Auguste-Denis Fougeroux, de l'Institut de Bologne; de la Société d'Edimbourg, et pensionnaire de l'Académie des sciences, naquit a Paris, le 10 octo* bre 1732, de Pierre-Jacques Fougeroux et d'Angélique Duhamel.

Témoin, dès ses premières années, de la vie douce, active, laborieuse, de M. Duhamel, des plaisirs purs qu'il trouvait dans l'étude , de la considération qu'il avait obtenue dans le monde , du respect public dont ses vertus et ses services l'avaient environné , le jeune Fougeroux jn'eut d'autre ambition que d'imiter son oncle, et ne voulut embrasser aucun état , content de consacrer sa vie à rassembler

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