‹ Œuvres de CondorcetChapitre 37 sur 42 · KLOCK 1)K L HOPITAL · texte numérisé non relu

KLOCK 1)K L HOPITAL

fjois <f administration.

Jusqu'ici nous n'avons vu dans l'Hôpital qu'un législateur sage et éclairé.

Peut-être le reste de sa législation, ce qui appartient à l'administration plus qu'à la justice, méritet-il des reproches. Nous ne dissimulerons point la vérité; nous ne balancerons point entre l'intérêt du bonheur public et celui de la gloire d'un grand homme.

L'Hôpital eût voulu donner à sa nation les lois des anciens Romains, dont il avait la simplicité, les mœurs et les vertus. Il fit donc des lois somptuaires, sans songer qu'elles ne peuvent être exécutées que chez les peuples où la honte d'avoir manqué aux lois est un frein suffisant pour en maintenir l'exécution ; sans songer que, chez une grande nation déjà corrompue, le luxe sait éluder les lois somptuaires, et qu'elles ne font plus qu'ouvrir la porte aux délations et à l'espionnage; sans songer enfin que le luxe n'étant pas un crime, interdire aux citoyens cet usage de leurs richesses, c'est attenter à leurs droits. Le luxe, qui multiplie les productions inutiles et dissipe les productions nécessaires, qui n'excite l'industrie que pour faire servir le travail du grand nombre aux fantaisies de quelques individus, qui corrompt, avilit et détruit les nations, Je luxe n'a d'autres ennemis que les bonnes mœurs, l'exemple des rois et celui des grands hommes, la prospérité de l'État, l'égalité des fortunes, surtout l'égalité de

considération entre le riche et le pauvre : et si l'Hôpital a pu suspendre un moment chez quelques citoyens les progrès du luxe, ce n'est point par des lois trop faciles à éluder, trop contraires aux mœurs de son siècle pour être exécutées; c'est en donnant lui-même l'exemple de la simplicité, c'est surtout en ne distinguant les hommes que par leurs vertus et non par leurs richesses.

L'esprit de justice et d'ordre porte à tout régler par des lois ; et la connaissance des vraies causes de la félicité publique et des véritables droits de l'homme et du citoyen, la vue des abus que la manie réglementaire fait naître, abus bien plus grands que ceux qu'elle veut supprimer, peuvent seules contenir cet esprit dans de justes bornes. Les principes de l'administration des États n'étaient pas connus du temps de l'Hôpital, et il serait injuste tle lui reprocher de n'avoir pas créé une science nouvelle.

Pardonnons-lui donc cette foule de règlements pour les arts et métiers; pardonnons-lui d'avoir ignoré que ces règlements attaquaient la propriété la plus sacrée que puisse avoir l'homme, celle de son travail. Il voulait maintenir l'ordre, et il ouvrait la porte aux vexations; il croyait encourager l'industrie, et il ne faisait que la soumettre à un impôt de plus. Pardonnons-lui d'avoir ignoré que la taxe des subsistances n'est qu'un moyen de les maintenir au-dessus de leur prix naturel ; que défendre de porter des grains à l'étranger, c'est défendre à la terre de les produire. Pardonnons-lui de nV

voir pas su que ces ordres de garnir les marchés de grains , ces entraves mises à la liberté du commerce intérieur, ces gênes imposées aux laboureurs , tous ces règlements, qu'il étendit même sur la manière de cultiver, sont un véritable impôt qui augmente le prix des denrées , une source de découragement qui en diminue la quantité réelle; et qu'ainsi tant de soins pour la subsistance du peuple ne pouvaient servir qu'à rendre cette subsistance plus chère et moins assurée (i). Enfin, ce grand homme n'avait pas senti que chaque article de ces lois était un attentat contre les droits les plus inviolables de l'homme et du citoyen, contre ces mêmes droits pour le maintien desquels il eût été prêt à faire le sacrifice de sa vie, la propriété et la liberté. Pleurons sur la vertu trompée, qui signe d'une maiu pure l'ordre du malheur public, et tirons une leçon utile des fautes mêmes d'un homme de génie. Comme ce n'était ni par routine, ni par faiblesse, ni par un goût secret pour les abus , qu'il fit tant de lois prohibitives, il y porta la force de son caractère et l'étendue de son esprit ; et c'est par ces lois mêmes qu'il faut apprendre à quels excès pourrait empor-

(i) La dévastation des campagnes, le danger des transports, la crainte de la famine pour des villes exposées sans cesse à des séditions ou a un siège , l'état critique d'un royaume où il y avait plus de brigands que de laboureurs, peuvent encore excuser l'Hôpital. Il crut peut-être que, dans un temps de brigandage, il fallait des lois tyranniques. 11 se trompa; au lieu de protéger le commerce , il acheva de le décourager. Hais se fût-il trompé dans un temps plus tranquille?

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ter la manie des règlements, si une heureuse inconséquence ne venait l'arrêter.

Cet homme, qui voulait à la fois rétablir la magistrature dans sa dignité et dans sa gloire en y détruisant la vénalité et la corruption, rendre au clergé ses mœurs antiques en lui donnant des lumières nouvelles, maintenir la paix entre deux partis aigris et sous les armes , faire régner les lois au milieu des guerres civiles et l'humanité au sein du fanatisme ; cet homme, qui combattit seul la politique de la cour de Rome et la perfidie de Philippe II, la faiblesse de Charles IX , l'inconstance de sa mère, les intrigues du cardinal de Lorraine, les talents et la gloire du duc de Guise , l'esprit factieux des grands, l'avidité de la cour; cet homme n'est plus le même lorsqu'il se livre à l'esprit réglementaire: ce génie si étendu, si puissant, semble se rabaisser au niveau tles préjugés auxquels il s'est soumis. On a peine à croire jusqu'à quel point il a porté l'attachement à ce faux principe, qu'on ne doit abandonner à l'intérêt et aux passions des hommes que ce que les lois ne peuvent leur enlever, et quels étranges règlements le système prohibitif a inspirés à un homme d'un esprit si élevé, si conséquent. Partisans de ce système, lisez ces lois et jugez (i).

( i) Le chancelier de l'Hôpital défendit aux valets de labourage de se marier sans la permission de leurs maîtres ; loi tyranaique, dont tout l'effet était d'augmenter le prix des salaires de ces domestiques , puisque leurs maîtres étaient obligés d'acheter à la fois leur temps et leur liberté.

Il régla la manière dont un laboureur devait nourrir ses char-

Pour favoriser le commerce et perfectionner les manufactures, l'Hôpital crut devoir mettre des droits sur les marchandises étrangères; mais ces droits nuisibles, parce qu'en ôtant la concurrence ils ôtent le seul moyen juste et vraiment efficace d'exciter l'émulation entre les manufactures, ces droits injustes, parce qu'ils augmentent nécessairement le prix des marchandises, ces droits ont encore l'inconvénient de n'encourager qu'une seule espèce d'industrie ou de culture, et si le ministre a mal choisi, de l'encourager aux dépens d'une industrie ou d'une culture plus avantageuse. Administrateurs, laissez ce choix à l'intérêt et à la nature qui ne se tromperont jamais. Aussi l'Hôpital détruisit lui-même les lois qu'il avait

re tiers, le nombre des mets qu'on pouvait faire servir dans un festin, ce qu'un voyageur devait dépenser dans une auberge, l'espèce de viandes qu'il lui serait permis de manger. Un voyageur pouvait , à la vérité , doubler la portion de son cheval, mais il ne pouvait augmenter la sienne. Les cuisiniers , les hôtdlters étaient condamnés à des peines afflictives, s'ils violaient ces règlement».

D'autres lois déterminaient la forme des hauts- de-chausses et des vertugadins, défendaient de faire des bûches et des échalas carrés, de manger des agneaux et des volailles en certains temps de Tannée.

Enfin , l'Hôpital défendit de crier des petits pAtés dans les mes, pour ne pas exposer les pâtissiers à l'oisiveté, et le public à des indigestions.

Si le docteur Swift eût voulu tourner en ridicule l'esprit réglementaire, il n'eût pas imaginé des lois plus étranges. Pourquoi donc l'Hôpital fit-il ces lois ? Je le répète, c'est qu'il avait l'esprit conséquent; c'est qu'elles étaient In suite nécessaire des principes qu'il avilit adoptés. »

faites sur cet objet ; mais peut-être ce fut moins par la conviction de leur inutilité, que par l'impossibilité d'exciter l'industrie dans un royaume en proie aux guerres civiles : il sentit que ces lois n'étaient qu'un impôt de plus , et il les révoqua.

Il existe une loi qu'il est affreux de voir signée du nom de l'Hôpital, celle qui défend, sous une peine capitale, d'imprimer un livre sans permission. Certes, ici la peine n'est pas en proportion avec le délit; mais lorsqu'un livre peut allumer la guerre, un livre peut être un crime : dans des temps paisibles, une telle loi eût été le comble de la tyrannie et de l'opprobre ; dans ces temps malheureux , elle pouvait n'être qu'une précaution indispensable.

Il faut plaindre l'Hôpital de s'être cru forcé à cette précaution cruelle; il faut plaindre cet homme ami des lumières, ami de l'humanité, d'avoir donné une loi qui outrage l'humanité, et qui éteindrait les lumières s'il était au pouvoir des mauvaises lois de les éteindre. Comparons cette loi avec le cœur de l'Hôpital ; voyons ce qu'il a dû lui en coûter pour la signer, combien il fallait qu'il la crût nécessaire, et félicitons-nous de vivre dans un autre siècle.

De toutes les lois de l'Hôpital, celles qui contraignaient trop ou l'intérêt ou les passions des hommes puissants, furent bientôt anéanties : il ne resta que le petit nombre de celles qui faisaient du bien à la nation, sans faire à ses ennemis un mal sensible; mais du moins il put, dans sa retraite, se rendre ce témoignage si honorable et si doux : Tout ce qui

(Uitis mon temps a été fait pour le Itonheur du peuple, a été mon ouvrage.

L'Hôpital dans la retraite.

Ce n'est que dans la disgrâce et dans la retraite qu'on peut juger l'homme d'État. Tant qu'il est en place, obligé, s'il est coupable, de masquer d'un voile hypocrite ses déprédations, et de couvrir d'un motif honnête des lois qui préparent le malheur public ; forcé, s'il est vertueux, de dérober aux ennemis du peuple les sages motifs de ses opérations , et de cacher comme un crime l'étendue de ses projets bienfaisants; célébré, s'il veut le mal, par la foule des hommes corrompus, et presque dispensé de tenir à ses gages des orateurs et des poètes, ayant, s'il veut faire le bien, autant d'ennemis que les abus nourrissent de gens avides, l'homme vertueux voit sa fermeté passer pour l'amour du pouvoir, son zèle de la justice ponr un esprit de vengeance : on traitera de trahison contre le prince, son courage pour défendre la liberté des citoyens; on traitera sa tolérance, d'irréligion; ses grandes vues, desprit de système; son humanité et son amour du peuple , de philosophie romanesque. S'il n'a pas voulu s'abaisser à employer d'autres armes que ses talents et ses vertus, il sera maladroit; s'il a dédaigné de ménager les hommes corrompus , on lui reprochera de ne pas connaître les hommes.

Le ministre coupable, au contraire, verra tous ses vices érigés en vertus , parce que ceux dont la voix

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peut se faire entendre sauront profiter de ses vices. S'il favorise une corruption de mœurs utile à ses desseins, on louera sa politique; s'il n'agit que d'après les circonstances et ses intérêts, on louera sa souplesse et ses ressources; plus il fera de mal au peuple , plus on exaltera sa bienfaisance : la voix des citoyens honnêtes sera étouffée par ce concert d'admiration.

Mais l'un et l'autre sont-ils renversés par ces intrigues qui, heureusement pour les nations, n'épargnent pas les ministres corrompus plus que les ministres vertueux, la disgrâce les met tous deux à leur place.

L'un a perdu tous ses flatteurs; à peine quelques complaisants subalternes, qui n'existaient que par lui, se chargent de le soulager du poids du temps. Incapable de tout, hors du mal public dont il ne lut est plus permis de s'occuper; étranger à tous les sentiments, hors celui de l'ambition; sans occupation comme sans attachement; déchiré par le regret d'avoir perdu sa puissance; tourmenté par le remords, qui dans tous les hommes lui montre des ennemis, parce qu'il a fait du mal à tous les hommes, il ne lui reste qu'un orgueil que personne ne daigne plus flatter, et des mépris qu'il n'a plus le pou. voir de punir.

L'autre a conservé ses amis : tous les sentiments qu'une passion plus énergique et plus profonde avait comme suspendus , reviennent remplir Son âme et la consoler; il retourne à des études qu'il n'avait pu sacrifier qu'au bonheur public; chaque homme qu'il

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voit est un ami , parce qu'il n'y a point d'homme dont il n'ait voulu être le bienfaiteur. Devenu l'objet de la vénération des méchants même, sitôt qu'ils ont cessé de le craindre; dispensé du soin pénible de les combattre, et d'arrêter ses yeux sur les tristes détails de leurs crimes, il a retrouvé sa sérénité, et il semble que la disgrâce l'ait délivré d'un fardeau. Sa vertu lui suffit; il ne hait ses ennemis que comme il hait tous les méchants, et il n'a pas même besoin de sentir que tôt ou tard le mépris public doit le venger.

Une seule douleur peut le troubler, celle d'être témoin du malheur de sa patrie; mais il sait encore l'adoucir en préparant de loin , par ses travaux , le bonheur des races futures.

Tel fut dans sa retraite le chancelier de l'Hôpital. La poésie, qui depuis sa jeunesse avait été pour lui un délassement dans le tumulte des affaires, devint l'amusement de sa vieillesse. Ses ouvrages en vers ne contiennent que des épîtres: on y chercherait en vain une poésie harmonieuse ou brillante; mais on trouve partout un goût simple et pur, formé par l'étude de l'antiquité, une philosophie élevée et consolante , la haine de l'oppression et du fanatisme , l'amour des lettres et du repos; il ne parle des grandes places que comme de grands devoirs à remplir, et de sa disgrâce que pour célébrer les douceurs de la vie privée, plaindre son roi et pleurer sur son pays. Ce goût de la vertu , qui donne des charmes si touchants aux ouvrages où il règne, prend un caractère plus intéressant et plus respectable encore, lors-

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que le poète a lui-même contribué au bien public dont il veut inspirer l'amour (i).

Un ouvrage plus utile et plus important occupa longtemps le chancelier de l'Hôpital. Il se proposa de comparer le droit romain avec nos usages et avec nos mœurs, de le rectifier, et d'en tirer un code de lois qu'on put substituer à toutes nos- cou tu mes. Ne connaissant pas les vrais principes de la législation puisés dans la nature, il les cherchait dans l'ouvrage des hommes le moins imparfait, et dans les lois d'un peuple à qui tous les peuples avaient obéi.

Les soins de l'agriculture, les travaux champêtres, les plaisirs simples et touchants d'un père de famille n'avaient point perdu leurs charmes pour l'Hôpital ; et cette âme longtemps remplie des plus grands objets , cette âme longtemps agitée des intérêts les plus importants, revint sans effort à tous les goûts de la nature.

L'Hôpital, en renonçant à sa place, n'avait pas eu besoin de changer de vie. Pauvre et retiré à la campagne, il y fut tel qu'il avait été à la cour, où il avait donné l'exemple d'une frugalité digne des héros de Rome ancienne.

Pendant son ministère, sa conversation instructive et agréable, formée d'un mélange piquant de philo -

(1) Il est beau de voir l'Hôpital, encore chancelier, conjurer, dans une épître touchante, le cardinal de Lorraine de ne plus s'opposer à la paix , et de permettre à la nation de respirer. Il est beau surtout de voir un ministre reprocher, en beaux vers, au duc de Guise, d'entourer le roi de satellites, et de lui apprendre à n'avoir plus besoin de l'amour de son peuple.

sophie et de littérature , faisait le seul plaisir <le sa table, où l'honneur d'être admis était brigué par les courtisans : on n'y servait qu'un seul plat de viandes bouillies. Modernes Apicius , pardonnez à la bassesse de ces détails; daignez songer que les dépenses des gens en place sont payées par le peuple, et que l'homme de bien, qui se défie d'autant plus de ses forces que lui seul s'en défie, se conduit dans les grandes places de manière à n'avoir pas même de privations à s'imposer lorsque son devoir lui ordonne de les quitter.

Il y avait quatre ans que l'Hôpital menait dans sa retraite une vie libre et indépendante , lorsque ses yeux furent témoins du crime le plus horrible dont soien ^souillées nos annales.

A un signal donné du haut du palais des rois, des troupes d'assassins catholiques égorgent, au nom de Dieu et du roi , les protestants endormis sur la foi des traités solennellement jurés : la politique n'avait proscrit que les chefs ; le fanatisme, l'esprit de vengeance, la soif du butin, multiplièrent les victimes.

Paris fut pendant trois jours la proie des assassins: ni l'âge, ni le sexe, ni les vertus utiles à la patrie, ni les talents, ne furent épargnés. Quand il ne resta plus de victimes qu'on pût immoler impunément, Charles arrêta le carnage pour s'avilir encore par d'autres forfaits.

Il accuse devant le parlement les sujets qu'il vient de faire assassiner; ce qui restait dans ce corps d'hommes justes, échappés à peine au fer des assassins , n'ose élever la voix ; les vengeurs des lois UT. 86

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consacrent l'assassinat par un arrêt : Coligny, que le roi appelait son père, à qui il avait juré, peu de jours auparavant, de le venger de ses ennemis', Coligny , accusé par ce même roi d'une conspiration imaginaire, est condamné, après sa mort, à un supplice infâme ; et pour donner à cette horrible fable une apparence de réalité, on traîne au supplice deux protestants que les meurtriers avaient épargnés.

Toutes celles des grandes villes où commandaient des hommes dévoués aux favoris imitèrent l'exemple que la capitale avait donné : on eut soin de prévenir les contre-ordres que les remords arrachèrent au roi peu de temps après les massacres.

La fille de l'Hôpital était à Paris : au crime de sa croyance, elle joignait le crime plus grand d'être la fille de l'homme vertueux à qui les meurtriers ne pardonnaient pas d'avoir suspendu leur rage pendant huit années; la mère du duc de Guise eut le crédit d'arracher cette victime aux satellites de son fils; l'Hôpital alors cessa de craindre. Les meurtriers avaient paru autour de sa maison : on lui propose de leur opposer une résistance qui laisserait aux remords et à la honte le temps de changer le cœur de Catherine et de son (ils; mais l'Hôpital ne peut regarder comme un bonheur de survivre à la désolation et à la honte de son pays : Si la petite porte ne leur suffit pas, dit-il, qu'on leur ouvre la grande.

Enfin , on lui annonce que le roi veut bien le laisser vivre : Je croyais n'avoir mérité, répond-il, ni la mort ni le pardon. Il mourut six mois après; ses

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yeux fatigués de tant de crimes , se fermèrent enfin, et avec lui s'éteignit la dernière espérance des Français : lui seul eût pu changer en vertus utiles les remords qui déchirèrent le malheureux Charles IX.

Telle fut la fin de la vie de l'Hôpital. Cette vie futelle heureuse? Ce grand homme réunit tout ce qui mérite les désirs des hommes : des amis tendres et fidèles; une famille à qui il était cher, et dont jamais il n'eut à rougir; une fortune bornée, mais audessus de ses désirs comme de ses besoins , et qui lui permettait d'être bienfaisant; une santé qui jamais n'interrompit ses travaux ; de grandes places , des talents et des vertus dignes de ces places; la gloire, l'amour du peuple, le respect des gens de bien, et ce concert si doux à l'oreille de l'homme vertueux, les cris des méchants : jamais son âme inébranlable et pure ne connut ni les remords, ni le trouble, ni la crainte. Mais pourquoi faut-il que les crimes des méchants soient aussi un supplice pour l'homme de bien qui n'a pu les empêcher, et que la nature ait laissé en leur puissance cette manière de lui faire du mal ?

La vertu ne suffit donc pas pour assurer le bonheur des hommes! Mais du moins elle est pour tous les hommes le moyen d'être le moins malheureux qu'il est possible.

O hommes! dans quelques circonstances que vous vous trouviez, quels que soient vos concitoyens et vos maîtres, soit que la vertu règne autour de vous, soit que le vice y domine, au milieu des frémissements de l'oppresseur comme au milieu des béné-

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dictions du malheureux soulagé, faites toujours ce que vous conseillent la vertu et le courage.

Employez, pour le bonheur public , tout ce que la nature vous a donné de talents et d'énergie ; et dussent les supplices ou même le mépris être votre partage, dussent vos travaux être tin utiles, soyez sûrs encore que vous avez bien choisi, et qu'en évitant le remords ou le sentiment accablant d'avoir été faibles, vous avez évité de 'plus grands maux.

Sans doute, il est des siècles condamnés à des malheurs irréparables, et réduits à préparer, par ces malheurs mêmes, la félicité des races futures ; mais que l'exemple des vains efforts du génie et de la vertu ne nous fasse pas désespérer du bonheur de l'espèce humaine.

Tant que les lumières ont été renfermées dans un peuple seul , qui n'avait de rapport avec les autres que pour les mépriser ou les vaincre; tant que chaque nation isolée a combattu seule contre le malheur et l'ignorance, et que le secours des lumières étrangères ne pouvait l'aider à réparer ses pertes; tant que les sciences morales ont été bornées à un petit nombre de vérités grandes et profondes, qu'une sorte d'inspiration dévoilait à quelques âmes privilégiées; tant que l'instruction , bornée à des écoles publiques, obligeait les sages de déguiser la vérité sous des emblèmes dont le sens se perdait après eux, et qu'il leur fallait se conduire avec leurs disciples comme un chef de conjurés avec ses complices ; tant que les livres n'ont été que des manuscrits qu'il était difficile de multiplier et facile d'anéantir; alors

J&LOGE DE I.'hÔHITAL.

sans doute les ennemis du genre humain pouvaient espérer de le tenir enseveli dans les ténèbres, et de lui dérober à jamais la connaissance de ses maux , et surtout celle des remèdes. Ainsi, les tyrans de la Grande-Grèce, en brûlant les sages renfermés dans l'école de Crotone, purent aisément se flatter d'assurer à leurs esclaves une éternelle imbécillité.

Mais à présent que l'invention de l'imprimerie permet à la vérité une circulation rapide que rien ne peut arrêter, et que la vérité une fois découverte ne saurait être anéantie; à présent que les vrais principes des sciences morales sont dévoilés, que les véritables méthodes sont connues; à présent que la voix de la raison s'est fait entendre des glaces de Pétersbourg aux mers de Philadelphie, et des rochers de la Norwége aux plaines de la Bétique, et que partout elle a réveillé le génie qui dormait depuis tant de siècles ; à présent que les hommes éclairés de toutes les nations se prêtent leurs lumières, ont les mêmes idées, parlent le même langage, sotit animés des mêmes intérêts, cette force lente de la vérité, souvent trop faible, mais toujours agissante, l'emportera à la longue sur les obstacles qu'on lui oppose.

L'oppresseur, le corrupteur d'une nation, coudamné par toutes les autres, entendra avec une douleur impuissante le jugement prononcé contre lui , et tremblera de le mériter. Les maux que le méchant peut faire encore seront passagers comme lui. Il pourra punir les sages , mais il ne les empêchera pas d'être utiles : il leur otera la liberté, la vie;

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mais l'espérance du bonheur des hommes, la douceur d'y avoir contribué, les suivront jusqu'à la mort ; et le bien qu'ils auront fait subsistera encore lorsqu'il ne restera plus du méchant que le mépris attaché à son nom.

O l'Hôpital! dans un siècle plus heureux, les fruits de tes travaux, immortels comme ta gloire, auraient formé dans la postérité les vengeurs des peuples et les restaurateurs des nations; mais il ne reste de toi que l'exemple de ton courage. Puisse cet exemple, puisse la vue de ce monument que t'érige un citoyen digne, comme toi, de faire entendre la vérité au cœur des rois (i), former parmi nous des hommes qui te ressemblent, et produire, dans une nation peut-être plus énervée encore que corrompue, ces vertus fortes et courageuses, qui seules ont le pouvoir de changer la face de la terre, et d'en chasser à la fois le crime et le malheur!

(1) M. le comte d'Angiviller, directeur général des arts, bâtiments et manufactures royales, a fait faire, aux frais du roi, la statue du chancelier de l'Hôpital.

ÉLOGE

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