‹ Œuvres de CondorcetChapitre 38 sur 42 · BLAISE PASCAL · texte numérisé non relu

BLAISE PASCAL

PRÉFACE (-)

Pascal est un de ces génies extraordinaires qui ont plus de droit à notre admiration qu'à notre reconnaissance, et que la nature semble n'avoir formés que pour étonner les hommes , et déployer à leurs yeux toute sa puissance. L'enthousiasme qu'inspirent les écrits de cet homme illustre m'a fait désirer de connaître sa personne. J'ai voulu lire ce qu'ont écrit de lui sa sœur, ses amis, et j'ai vu, avec indignation , qu'ils semblaient affecter de ne rapporter de sa

(i) On n'a pas cru devoir supprimer cette préface , ipie Condorcet avait mise à la téte de l'éloge et d'un choix de pensées de Pascal, parce qu'elle fait, comme l'éloge même, partie du jugement que portait cet homme illustre sur l'auteur célèbre des Provinciales. (iYnte fies premiers Éditeurs.)

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vie que tout ce qu'il avait fait d'indigne de lui (i).

Ces puérilités ne sont pas le seul tort que le

(i) Voici ce qu'on trouve dans la vie de Pascal, par madame Pcrrier :

Un régent de philosophie s'occupe gravement de rechercher avec quelle matière le corps de Jésus-Christ a été formé. Pascal imagine que l'opinion de ce professeur est hérétique, le dénonce et le force de se rétracter.

On voit ensuite Pascal se revêtir d'une ceinture de fer , armée de clous, et il a soin de se l'enfoncer dans la chair lorsqu'il se surprend avoir quelque plaisir. Il craignait surtout de trouver bon ce qu'il mangeait , et il tâchait d'appliquer son esprit de manière à ne recevoir jamais de sensations agréables.

Si madame Perrier disait qu'elle avait vu une jolie femme , Pascal se fâchait, et prétendait qu'il ne fallait pas tenir ers discours devant des laquais ou des jeunes gens, parce qu'on ne sait pas quelles pensées cela peut leur faire nattre. Madame Perrier se donne beaucoup de peine pour prouver que Pascal était chaste ; comme s'il lui eût été possible de ne pas l'être : et une de ses preuves, c'est que peu de temps avant sa mort, Pascal rencontra une jeune fille, aimable et malheureuse, et qu'il respecta sa beauté et sa misère. C'est ainsi que depuis deux mille ans, aucun rhéteur n'a manqué de louer Cyrus et Scipion de n'avoir pas violé leurs prisonnières.

Pascal était parvenu au point de perfection de n'aimer personne , et il ne voulait point qu'on l'aimât. C'est une faute, disaitil , plus grande qu'on ne croit, que d'aimer un autre homme, ou de souffrir qu'on en soit aimé. C'est faire à Dieu un larcin de la chose du monde qui lui est la plus précieuse. Il avait, dit-on, autant d'éloignement pour faire la guerre civile que pour voler sur les grands chemins , ou assassiner le monde; et Ton assure que de tous les péchés , la guerre civile était celui dont il était le moins tenté.

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zèle aveugle des amis de Pascal ait fait à sa mémoire. Cet homme célèbre avait jeté sur le papier les idées qui se présentaient à son esprit. Il s en trouve un grand nombre qu'il est bien étrange de voir sortir de la même tête , qui avait trouvé le secret de peser l'air, et d assujettir au calcul les effets du hasard. Ce sont ces pensées que les éditeurs ont rassemblées avec le plus de soin, dans le dessein, non d'en faire honneur à Pascal, mais de donner de la valeur à des misères scolastiques , ou mystiques, en les appuyant du nom de cet homme célèbre.

De telles pensées auraient nui à la réputation de Pascal , et à sa cause même, si quelque chose pouvait leur nuire. J'ai donc cru qu'il serait utile de faire, des pensées de Pascal , une édition nouvelle, où l'on supprimerait beaucoup de ces pensées (1), et où l'on en ajouterait quelques-

Il avait ud amour sensible pour l'office divin , et surtout pour les petites heures.

Il s'était procuré un almanach pour toutes les menues dévotions qui se pratiquent dans les églises.

Enfin, cet homme, dont la santé eût été si utile à ses semblables, préférait d'être malade , parce que, disait-il, la maladie est l'état naturel d'un chrétien ; comme si l'état d'un chrétien était de n'être bon à rien.

(1) Je doute que ceux qui s'intéressent à la mémoire de Pas-

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unes, que des motifs particuliers avaient engagé les éditeurs à retrancher dans la première édition. On a trouvé dans les manuscrits de l'abbé

cal , et même à la religion, puissent regretter beaucoup qu'on ait supprimé les pensées suivantes :

« L'Ancien Testament contenait les figures de la joie future, et « le Nouveau contient les moyens d'y irriver. Les figures étaient « de joie, les moyens sont de pénitence. Et néanmoins l'agneau « pascal était mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudini- « bus, pour marquer toujours qu'on ne pouvait trouver la joie « que par l'amertume.

« Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou « concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Libido sentie ndi ,

• libido sciendiy libido dominandi. Malheureuse la terre de malé- « diction, que ces trois fleuves de feu embrasent, plutôt qu'ils « u'arrosent ï Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, n'ont pas « plongé, n'ont pas été entraînés, mais immobilement affermis; « non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont

• ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais après s'y être « reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit relever, « pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la « sainte Jérusalem, où ils n'auront plus à craindre les attaques « de l'orgueil , et qui pleurent cependant, non pas de voir écou- « 1er toutes choses périssables, mais dans le souvenir de leur « chère patrie, de la Jérusalem céleste, après laquelle ils soupi- « rent sans cesse dans la longueur de leur exil !

« La charité n'est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus- « Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne » soit venu que pour mettre la figure de la charité, et pour en « ôter la réalité qui était auparavant, cela est horrible.

« La distance infinie des corps aux esprits , figure la distance « infiniment plus infinie des esprits à la charité; car elle est sur-

• naturelle.

« Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui

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Perrier, son neveu , une copie de ces pensées , rejetées par les éditeurs ; et cette copie authentique avait été faite sur l'original de Pascal , déposé à la bibliothèque de Saint-Germain des Prés.

Un homme de lettres, qui les cultive comme une source de consolation, et non comme un moyen de gloire, m'a permis d'y joindre un éloge de Pascal qu'il a fait, il y a quelques années. Cet éloge, auquel j'ai ajouté quelques notes, me paraît peindre le génie et le caractère de Pascal , beaucoup mieux que sa vie écrite par madame Perrier. D'ailleurs, il a le mérite,

• prennent bien les choses : par exemple, les deux généalogies

• de saint Matthieu et de saint Luc; il est visible que cela n'a pas « été fait de concert. S'il n'y avait qu'une religion, Dieu serait « manifeste ; s'il n'y avait des martyrs qu'en notre religion , de « même.

« Les septante semaines de Daniel sont équivoques pour le « terme du commencement, à cause des termes de la prophétie; « et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronolo- « gistes; mais toute cette différence ne va qu'à deux cents ans.

« Croyez-vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini sans

• parties ? Oui. Je veux donc vous faire voir une chose infinie et « indivisible. C'est un point, se mouvant partout d'une vitesse « infinie ; car il est en tous lieux , et tout entier dans chaque « endroit.

« Jésus-Christ a été dans une obscurité (selon que le monde •< appelle obscurité) telle, que les historiens qui n'écrivent que les « choses importantes, l'ont à peine aperçu. »

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bien rare aujourd'hui , de n'être point infecté de l'esprit de parti; et cela était difficile, en parlant d'un homme qui ne peut être indifférent pour aucun parti. Jansénistes, molinistes, croyants, incrédules, tous virent dans Pascal un défenseur ou un adversaire.

L'auteur de cet éloge trouve quelques défauts dans le style des Provinciales , et il a osé le dire. Il serait injuste de lui en faire un reproche : plus un homme a laissé une réputation imposante, plus il est utile d'avertir les jeunes gens des fautes qui lui sont échappées, et c'est pour les jeunes gens qu'il faut écrire. Les hommes du monde ne lisent que pour s'amuser : les gens de lettres cherchent dans les livres des matériaux pour leurs ouvrages. Mais les jeunes gens, dont les opinions ne sont pas encore fixées, dont l'âme se laisse entraîner à toutes les impressions; les jeunes gens, qui n'ont point encore appris à se défier ni des livres , ni des hommes , prennent , sans s'en douter, les idées, les sentiments des auteurs qu'ils lisent. Ainsi les préjugés, une fois consacrés dans les livres classiques, se transmettent de génération en génération.

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On Ht , dans le même éloge de Pascal , que ce pieux philosophe ne croyait pas qu'on pût trouver, par la raison seule, ni une démonstration de l'existence de Dieu, ni une base solide pour la morale. En relisant ses pensées avec plus d'attention, j'ai vu que cela n'était que trop vrai. J ai craint d abord qu'il n'y eût du danger à donner à cette opinion l'appui du nom de Pascal; mais plusieurs considérations m'ont rassuré.

Il n'y a point, dans la philosophie spéculative, de dogmes importants qui n'aient été soutenus et combattus par des hommes également célèbres. Ce fait, qu'on ne peut dissimuler, nous montre que ce n'est point par l'autorité , mais par la raison que ces questions doivent être décidées, et nous apprend à souffrir, avec indulgence, que l'on ne soit pas de notre avis.

D'ailleurs, si l'opinion de Pascal, sur l'existence de Dieu, semble favoriser les athées, elle est très-défavorable aux déistes, c'est-àdire à ceux qui prétendent parvenir, par la raison seule, à la connaissance d'un Dieu qui veille sur nos actions, et qui , juste d'une justice analogue à la justice humaine, récompense nos

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vertus et punit nos crimes. Il semble qu'il faut conclure de là que l'opinion de Pascal ne peut que servir à la religion. La religion n'a rien à craindre des athées. Leur morale a pour règle l'utilité générale des sociétés, et pour motifs l'intérêt que les hommes ont d'être bons, et l'aversion naturelle de l'homme pour causer de la douleur à son semblable. Cette morale parle trop peu à l'imagination et aux âmes communes, pour devenir jamais populaire. D'ailleurs , on accusera toujours les athées de détruire toute morale, et il leur sera toujours impossible de faire à cette objection une réponse satisfaisante, surtout de mettre cette réponse à la portée du commun des hommes.

La morale des déistes, au contraire, est appuyée sur la même base que celle de la religion. Ils offrent les mêmes espérances et les mêmes craintes ; l'àme y trouve les mêmes consolations ; leur système a ce caractère imposant de majesté et de grandeur, auquel l'imagination a tant de peine à résister. Leurs preuves, tirées de l'ordre qui paraît régner dans le monde, sont à la portée de tous les esprits; au lieu que, pour sentir la force des objections qui attaquent ces

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preuves , il faut avoir étudié et même approfondi les sciences naturelles. Enfin , les raisonnements des déistes contre la religion sont propres à séduire les âmes honnêtes et douces : on ne peut pas dire que, fatigués du joug d'une morale austère, ils cherchent à le secouer; et ils n attaquent les religions exclusives qu'en parlant de la bonté universelle d'un Dieu , père de tous les hommes, qui n'a dû parler à tous ses enfants que le même langage.

Une autre raison de croire que ce sont les déistes, et non les athées, qui sont vraiment dangereux pour la religion, c'est qu'il y a eu beaucoup d'athées qui ont prétendu qu'une religion, même fausse, pouvait être bonne politiquement , et qui , en conséquence , se sont conduits avec un zèle plus ardent que celui des croyants les plus convaincus; au lieu que jamais déiste n'a marqué le moindre zèle pour ce qu'il a le malheur de regarder comme une superstition.

L'intérêt de la religion est donc de détruire le déisme , de prouver la nécessité d'une révélation , en montrant que la raison seule ne peut élever l'homme à la connaissance de Dieu.

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Quant à l'opinion , qu'il est impossible d'établir sur la raison seule une morale solide, il est clair que, si elle est fondée, la croyance d'une révélation devient nécessaire au genre humain , et que l'utilité temporelle des religions en est une conséquence incontestable.

On sait que M. de Voltaire a examiné quelques-unes des pensées de Pascal. J'espère que cet homme illustre me pardonnera d'avoir joint ses réflexions aux pensées critiquées par lui , et que j'ai cru devoir conserver. M. de Voltaire est le premier qui ait osé dire que tout ce que Pascal avait écrit n'était pas sublime; on l'a accusé d'envie , et on a fini par convenir qu'il avait raison. Le sort de ce grand homme a été de devancer son siècle sur tous les points , et de forcer son siècle à le suivre.

Pascal a prétendu que, pourvu que la religion chrétienne ne fût pas impossible, il fallait la croire, et se conduire comme si elle était vraie , parce qu'il y avait peu à gagner, et beaucoup à risquer en ne la croyant pas. Il s'ensuivrait de cet argument que , s'il se trouvait sur la terre cinq ou six religions , qui toutes menaceraient les non-conformistes de peines éternelles ,

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il faudrait les croire et les pratiquer toutes à la fois, ce qui pourrait devenir embarrassant. Cet argument suppose encore qu'on est maître de croire ce qu'on a intérêt de croire : cela n'arrive que trop souvent dans la conduite de la vie ; mais il n'en faut pas faire une règle de philosophie. La religion chrétienne a tant d'autres preuves, qu'elle doit en rejeter une que toutes les religions intolérantes et cruelles peuvent employer avec un égal avantage. Ainsi , je n'ai pas craint de placer, à la suite de ce recueil de Pascal , une réfutation peu connue , qu'on attribue à M. de Fontenelle, et où l'on semble reconnaître sa philosophie et son style.

Il ne me reste plus qu'un mot à dire.

J'ai parlé beaucoup de moi dans cette préface, sans recourir ni au pluriel ni à la troisième personne.

L'usage de supprimer le moi , que l'austérité janséniste a introduit, me paraît plus propre à embarrasser le style qu'à montrer la modestie de l'auteur. On ne peut, d'ailleurs, me soupçonner de vanité. Je ne me nomme point ; et , en parlant de moi , on ne sait pas de qui je parle.

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