‹ Œuvres de CondorcetChapitre 4 sur 42 · ÉLOGE DE M. DE TRESSA*. I · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. DE TRESSA*. I

pendant une victime , à la vérité pour bien peu de temps.

Elle eut vingt-deux enfants, dont dix-neuf vécurent plus de soixante-dix ans; une des filles en vécut cent.

Ces détails généalogiques paraîtront peut-être étrangers à l'éloge d'un académicien, mais ce sont les actions de ses ancêtres, et non leurs titres, que nous venons de rapporter; et ces actions sont une partie du patrimoine de leurs descendants.

M. le comte de Tressan fut élevé d'abord chez l'évéque du Mans, son grand-oncle, car sa famille avait quitté la religion réformée; elle avait même produit un missionnaire célèbre , qui , sous le règne de Louis XIV, convertit beaucoup de protestants, et n'en fut pas moins persécuté comme janséniste. L'évèque du Mans avait quitté la cour de bonne heure, pour se retirer volontairement dans son diocèse, avec un évêque anglais , son ami : ils vécurent ensemble pendant quarante-deux ans, et eurent le bonheur de mourir le même jour. M. de Tressan fut alors élevé par son oncle, archevêque de Rouen, premier aumônier du duc d'Orléans , régent du royaume.

L'archevêque de Rouen fit venir son neveu à la cour, école bien dangereuse pour un jeune homme de treize ans ; mais ce jeune homme ne se borna ni aux leçons qu'il pouvait y recevoir, ni aux sociétés qu'il y trouva : il se lia dès sa première jeunesse avec Voltaire et avec Fontenelle , eut l'avantage de leur plaire , et le mérite de sentir le prix de leur amitié ; III. s

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ils lui inspirèrent le goût de la philosophie et des lettres, et ce respect pour les hommes illustres dans les sciences ou dans la littérature, qui malheureusement n'en est pas toujours une suite : car on a vu souvent les gens du monde, loin de trouver des plaisirs ou un remède contre l'ennui, dans la culture des beaux-arts, devenir les victimes de cet amour-propre malheureux qui accompagne les demi-talents , et haïr les hommes célèbres , dont la gloire humiliait en secret leur orgueil.

M. de Tressan, quoique occupé autant qu'aucun autre homme de la cour, des plaisirs ou de ce qui en a le nom, réservait tous les jours quelques heures qu'il consacrait au travail ; il s'instruisait par le commerce des savants, dont il avait su se concilier la bienveillance, et se préparait des ressources pour le temps de sa vieillesse, des consolations contre les malheurs de l'ambition et de la fortune.

Il fît, dans la guerre de 1 74 1 » toutes les campagnes de Flandre, avec le feu roi, dont il était aide de camp à la bataille de Fontenoi, la première qu'un roi de France eût gagnée contre les Anglais , depuis celle de Taillebourg.

En 1760, il entra dans l'Académie comme associé libre; il s'était déclaré physicien peu de temps auparavant, par un mémoire sur l'électricité; matière alors très-nouvelle et très-peu connue. Dans cet ouvrage, il s'était un peu livré à son imagination , et elle l'avait bien servi, puisqu'il a prédit une partie des découvertes qui ont été faites depuis.

Ces recherches , qui n'ont pas été imprimées , an-

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noncent une étendue de connaissances qu'on est étonné que M. le comte de Tressan ait eu le temps d'acquérir, et montrent une sagacité qu'on regrette de n'avoir pas été plus constamment employée : elles donnent même lieu de croire que son goût pour la physique serait devenu un véritable talent, s'il avait pu le suivre avec cette opiniâtreté et cette constance sans lesquelles on ne fait, dans les sciences, ni de véritables découvertes , ni même de véritables progrès.

Vers le même temps, il composa pour l'Encyclopédie plusieurs articles, presque tous sur l'art militaire; et il eut soin d'y faire entrer quelques leçons d'humanité et de justice, que malheureusement on ne peut pas encore regarder comme absolument inutiles.

M. le comte de Tressaii passa de la cour de France à celle de Lorraine, où il fut grand maréchal des logis du roi de Pologne Stanislas , et successivement commandant du Toulois et de la Lorraine allemande.

11 contribua beaucoup à l'établissement de l'Académie de Nancy; il y lut plusieurs discours, et y prononça souvent l'éloge des hommes célèbres qu'il y avait fait associer. Le roi de Pologne, qui aimait les lettres et qui les cultivait, avait pris pour M. de Tressan un goût assez vif pour inspirer de la jalousie au père Menou; aussi ce jésuite ne manqua-t-il pas d'accuser M. de Tressan d'avoir mis de la philosophie dans quelques-uns de ses discours académiques; le roi lui en parla : Je conviens de mon tort y lui répondit M. de Tressan, mais je supplie Votre Majesté de

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se rappeler qu'à la procession de la Ligue , il y avait (mis nulle moines et pas un philosophe,

La mort de ce prince, celle de sa fille et de son petit-fils, firent perdre à M. de Tressan toutes les personnes augustes dont les bontés pouvaient nourrir en lui des restes d'ambition ; c'est en général pour les hommes la dernière de leurs passions, et surtout elle ue quitte jamais absolument ceux qui ont vécu dans les cours. Ce fut alors qu'il sentit le prix de l'habitude qu'il s'était formée de cultiver son esprit, et par la lecture et par la composition de quelques ouvrages. Le premier fruit de sa retraite fut consacré à l'éducation de ses enfants; mais, après avoir rempli ce devoir par un livre sérieux, intitulé Réflexions sur l'Esprit , il renonça aux recherches philosophiques, abrégea les Amadis , traduisit l'Arioste, et fit des romans de chevalerie.

Il trouvait dans sa famille les noms de Laure, de Diane , de Château-Morand, de la Fayette, noms célèbres dans les romans; mais ce dernier pouvait l'exposer à une comparaison dangereuse : aussi eut-il ou la galanterie ou la prudence de ne pas s'exposer au parallèle.

Il crut qu'un chevalier ne devait point parler d'amour comme une femme tendre et sensible; il substitua une gaieté piquante, mais modeste, des images voluptueuses, mais toujours enveloppées du voile de la décence, une liberté qui amuse , qui séduit, mais sans alarmer la pudeur, à cette douce sensibilité , à cette délicatesse, à cette pureté de sentiments qui caractérisent les ouvrages de M"' de la

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