‹ Œuvres de CondorcetChapitre 42 sur 42 · R FM A ROUES · texte numérisé non relu

R FM A ROUES

uniquement occupé du bonheur de ses peirples, menant une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans courtisans, n'ayant que quelques sages livrés aux mêmes soins que lui; j'ignore si un tel prince n'offrirait point un spectacle plus attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus brillante, et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à un peuple d'avoir du pain, que d'éblouir les étrangers par la triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devrait être celle de tous les rois ; presqu'aucun cependant ne l'a connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs discours, l'ont oubliée dans leur conduite.

9° L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher les secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que comme une violation ouverte de la foi publique. 11 est clair encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir un aliment à la curiosité du prince, ou aux petites passions des ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne peut se connaître par cette voie, parce que cet espionnage est public ; et que si l'on confie encore quelquefois à la poste des réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets , ni ses complots. Les espions, répandus dans les maisons particulières, sont un autre ressort de la police moderne , aussi infâme et aussi inutile. On raconte qu'un ministre de Charles Ier.

Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens; que jamais il n'intercepta une lettre; que jamais il n'employa un espion : mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à la vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête Jà, et elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui, calomniant la nation auprès du prince, osent lui faire accroire que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires!

Cela prouve, selon moi, que pour donner aux hommes une morale bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur, pour ainsi dire machinale, de tout ce qui nuit à leurs semblables ; former leur âme de manière que le plaisir de faire le bien soit le premier de tous leurs plaisirs, et que le sentiment d'avoir fait leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la vertu, capable de les défendre. Alors, qu'on laisse à leur raison le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste , et que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de maximes de morale, adoptées dans le pays où ils naissent, ou sur un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner sur les esprits, se soit réservé l'interprétation.

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Pascal. « En écrivant ma pensée , elle m'échappe quelquefois; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j'oublie à toute heure ; ce qui m'instruit autant que ma pensée oubliée; car je ne tends qu'à connaître mon néant. » (P. 3oo.) .

Cowdorcet. Les idées de Platon, sur la nature de l'homme, sont bien plus philosophiques que celles de Pascal. Platon regardait l'homme comme un être qui nait avec la faculté de recevoir des sensations , d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les lois, le gouvernement, la religion , agissent sur lui, et forment son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses vices. Il ne serait rien de ce que nous disons que la nature l'a fait, si tout cela avait été autrement. Soumettons-le à d'autres agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il faudrait qu'il fût pour son bonheur et pour celui de ses semblables. Qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourrait faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme tout entier qu'il faut former; et il ne faut abandonner au hasard ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets qui peuvent agir sur lui.

Pascal. ■ La première chose qui s'offre à l'homme, quand il se regarde, c'est son corps, c'est-à-dire, une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec tout ce qui est au-dessus de lui, et tout ce qui est au-dessous, afin de reconnaître ses justes bornes.

« Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent. Qu'il contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté. Qu'il considère cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers. Que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit. » (P. 3ia.)

Condorcet. La superstition avait- elle dégradé Pascal au point de n'oser penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le jugement des Dominicains de Rome, que les preuves de Copernic, de Kepler et de Galilée ?

Pascal. « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous, et notre propre être : nous voulons vivre, dans l'idée des autres, d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver cet être imaginaire , et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherons plutôt de nous pour les y joindre, et nous serions volontiers poltrons, pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre, et de renoncer souvent à l'un pour l'autre. Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme. » (P. 3a5.)

Condorcet. On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à quelqu'un III. 42

qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des autres hommes, il lui est avantageux d être l'objet de leur enthousiasme. Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira de nous, que de ce quen disent nos contemporains. Mais on sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais; mais on court à une mort certaine. Tel est l'effet du désir si naturel d'être estimé des autres hommes, lorsque ce désir est porté jusqu'à F enthousiasme. Il en est de même de l'amour physique, qui n'est que le désir de jouir; laissez l'enthousiasme en faire une passion, alors on poignarde sa maîtresse, on meurt pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant aimera mieux mourir d'une mort cruelle, que de jouir de la femme qu'il adore.

Ne pourrait -on pas dire que l'enthousiasme consiste à se représenter vivement et à la fois, toutes les jouissances que notre passion peut répandre sur un long espace de temps; alors on jouit comme si on les réunissait toutes; on craint, comme si un instant pouvait nous faire éprouver à la fois toutes les douleurs d'une longue vie; et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.

Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperait dans tous les rai-

SUR LES PENSÉES DE PASCAL. 65o,

sonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornait à ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de ravissement, d'horreur, etc. , qui naissent des passions, sont accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles, délicieuses ou déchirantes. On rapporte ses sensations à la région de la poitrine; et il parait que le diaphragme en est Porgane. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont cette partie du corps est susceptible, dans les hommes passionnés, suffirait, peut-être pour expliquer ce que les passions offrent, en apparence, de plus inexplicable.

Pascal. « Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en vois quelques-unes dans l'histoire , elles me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout à fait cachées, puisqu'elles ont été sues; ce peu, par où elles ont paru, en diminue le mérite; car c'est là le plus beau de les avoir voulu cacher (i). » (P. 33i.)

Condorcet. Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à qui il ne me paraît pas possible qu'on puisse appliquer la réflexion de Pascal.

Le vaisseau que montait le chevalier de Lordat était prêt à couler à fond à la vue des cotes de France. Il ne savait pas nager ; un soldat , excellent

(i) Le plus beau serait de ne songer ni à les montrer, ni à les radier.

nageur, lui dit de se jeter avec lui dans la mer, de le tenir par la jambe , et qu'il espère le sauver par ce moyen. Après avoir longtemps nagé, les forces du soldat s'épuisent. M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage ; mais enfin le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux. — Et si tu étais seul? — Peutêtre pourrais-je encore me sauver. Le chevalier de Lordat lui lâche la jambe et tombe au fond de la mer.

Pascal. • Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont très-saines , que le peuple n'est pas si vain qu'on dit , et ainsi nous détruirons l'opinion qui détruisait celle. du peuple. » (P. 375.)

Condorcet. Pascal éprouve, dans cet article, que les préjugés du peuple sont fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de les avoir adoptés.

Pascal. • Que l'homme est un être dégénéré, et qu'il a besoin d'une religion. » (P. 391.)

Condorcet. Pascal prouve très-bien que l'homme est fort imparfait; mais il ne prouve pas du tout que ce mélange de grandeur et de faiblesse ne soit pas une suite nécessaire, soit delà nature de l'homme, soit de la manière dont nos institutions le modifient. Cependant, avant de recourir à une cause surnaturelle, il faut non-seulement avoir reconnu l'insuffisance des causes naturelles que l'on connaît , mais

encore s'être assuré que l'esprit humain ne le pourra jamais découvrir. On doit ensuite observer que ce n'est pas assez qu'une cause explique eu gros un système de faits , pour conclure de l'existence des effets à celle de la cause; mais qu'il faut encore que cette explication soit précise, qu'elle soit, pour ainsi dire, calculée, c'est-à-dire, qu'il faut prouver que tout ce système de faits n'est formé que des modifications différentes de deux ou trois faits généraux, qu'on regarde alors comme une cause. Dans tout autre cas, il est nécessaire de demander à priori l'existence de la cause.

Pascal. « Montaigne, né dans un État chrétien, fait profession de la religion catholique : mais comme il a voulu chercher une morale fondée sur la raison, sans les lumières de la foi, il prend ses principes dans cette supposition, et considère l'homme destitué de toute révélation. » ( P. 46a.)

Condorcet. On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne était bon chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés était croyant; tout grand homme vivant est incrédule : leur première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne marche qu'après.

Pascal. « On ne s'imagine d'ordinaire Platon et Aristote qu'avec de grandes robes , et comme des personnages toujours graves et sérieux. C'étaient d'honnêtes^ gens qui riaient comme les autres avec leurs amis. Et quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, ça été en se

jouant et pour se divertir. Cetait la partie la moins philosophe et lajnoins sérieuse de leur vie. La plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. » (P. 49*0

Condorcet. Cette expression, honnêtes gens, a signifié, dans l'origine, les hommes qui avaient de la probité. Du temps de Pascal, elle signifiait les gens de bonne compagnie; et maintenant, ceux qui ont de la naissance ou de l'argent.

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