‹ Œuvres de CondorcetChapitre 41 sur 42 · III · texte numérisé non relu

III

(jfcG KLOGE DE PASCAL. f

heur, peuvent lire Sénèque avec fruit : et Pascal ne peut apprendre à mourir qu'à des religieuses ( i ).

Pascal était bien éloigné de cette haine pour la vérité, qu'il reprochait si fortement à la vanité et à la faiblesse humaine. Il souffrait sans peine qu'on l'avertît de ses défauts et de ses fautes; douceur, au reste, qui n est jamais bien méritoire dans ceux qui ont de petits défauts et de grandes qualités.

C'est à lui que les jansénistes ont dû l'usage de ne jamais parler de soi qu'à la troisième personne, et de substituer partout Fort au moi ; comme s'il n'y avait pas bien plus de véritable modestie à parler de soi avec simplicité, qu'à chercher des tournures pour avoir l'air de n'en point parler. C'était surtout à la vanité des auteurs que Pascal imposait cette loi : il ne pouvait souffrir qu'on dit mon discours, mon livre ; et il disait assez plaisamment à ce sujet : Que ne disent-ils notre discours , notre livre , vu que ^ordinaire il y a plus en cela du bien d autrui que du leur? Il portait dans son cœur le sentiment de l'égalité primitive de tous les hommes aux yeux de la nature et de la religion. Il ne pouvait se résoudre à exiger de ses domestiques ces services qui semblent dégrader l'homme, quand c'est la vanité qui les exige et non la faiblesse qui les demande. 11 ne vou-

(i) Il y a plus de rapport entre la manière dont Pascal considérait la mort, et les idées des stoïciens, que lui-même ne le croyait peut-être : selon lui, la mort nous réunit à Jésus-Christ; selon les stoïciens, elle noqs réunit à Pâme du monde. C'est au fond la même idée; mcis quelle différence dans les conséquences qu'ils en tirent ?

ELOGE DE PASCAL. (ri")

lait pas employer en superflnités un bien auquel les pauvres, privés du nécessaire, avaient, selon lui, un droit plus sacré que celui de la propriété. Telle fut , à la fin de sa vie, la source de cette fantaisie respectable, d'avoir dans son appartement un pauvre à qui il eût voulu qu'on rendît les mêmes soins qu a lui-même (i). Peu de jours avant sa mort, l'enfant d'un homme qu'il logeait chez lui par humanité fut attaqué de la petite-vérole. Il fallait que l'un ou l'autre fût transporté, parce que Pascal avait besoin du secours de sa sœur, qui eût craint pour ses enfants la contagion de la petite-vérole. Une opinion bien ou mal fondée faisait regarder ce transport comme dangereux pour l'enfant ; Pascal voulut donc avoir la préférence , et il sortit de chez lui, quoique malade lui-même et épuisé par de longues douleurs. Il jugea, entre cet enfant et lui, comme un homme

(t) Madame Perrier prétend que le projet de Pascal, s'il avait pu guérir, était de se consacrer tout entier au service des pauvres. Il est douteux que Pascal eût été un bon garde-malade ; et il ne l'est pas qu'il eût pu faire de sa vie un usage plus utile à l'humanité. Les scieurs de pierres sont plus nécessaires que les architectes; mais ce n'est pas une raison pour que Vitruvc passe sa vie à scier des pierres.

La véritable vertu consiste à faire, de toutes ses facultés, l'emploi dont il résultera le plus de bien pour les hommes. Il est des vertus pour tous les degrés d'esprit, comme il en est pour tous les états. La vertu d'un homme de génie ne doit pas plus être celle d'une sœur d'hôpital , que la vertu d'un roi ne doit être la

vertu d'un moine -, et T se fût rendu aussi coupable en refusant

d'administrer un grand empire , que tant d'autres oui pu l'être #*n ne refusant pas.

qui ne voyait pas de différence entre des hommes tons enfants d'un même père.

Le caractère naturellement vif et impatient de Pascal avait été aigri par la douleur et par une mélancolie qui altérait même sa raison. Mais ces écarts étaient courts, et il se hâtait de les réparer par son repentir et ses excuses. Les derniers mois de sa vie furent remplis de souffrances, auxquelles on ne peut comparer que la résignation avec laquelle il les supporta. Il succomba le 19 août 1663, âgé de trente-neuf ans deux mois.

On a opposé avec force l'exemple de Pascal à ceux qui semblent avoir relégué, chez des femmelettes, la foi et les vertus purement religieuses.

Pascal non-seulement croyait les dogmes avec soumission; mais il pratiquait la morale chrétienne jusqu'au scrupule. 11 s'accablait de mortifications, de macérations même, comme si la nature ne lui avait pas donné des maux assez cruels. Il portait une ceinture de fer, dont il s'enfonçait les pointes dans la chair, lorsqu'il ne pouvait se défendre de quelques mouvements d'orgueil, seul péché qu'il pût commettre; sa chasteté n'était ni celle d'un homme que l'habitude de méditer sur de grands objets éloigne des idées voluptueuses, ni celle à laquelle ses douleurs et sa faiblesse l'avaient condamné; mais cette chasteté qu'un mot effarouche, qu'une seule pensée inquiète, et qui est aux yeux du monde une petitesse plutôt qu'une vertu. Voilà ce qu'on a répondu souvent à ceux qui osent parler avec inépris de la foi ou des vertus qu'elle enseigne, et qui ne sont pas celles de

la nature. Mais la longue mélancolie de Pascal ôte à cette réponse un peu de sa force; et d'ailleurs il n'y a rien d'extraordinaire, d'absurde même dans les opinions ou dans la conduite, qu'on ne trouvât à justifier par l'exemple de quelques grands hommes.

Nous avons parlé de deux sœurs de Pascal, et de Perrier, son beau-frère, qui exécuta les expériences du Puy-de-Dôme. Une des filles de Perrier fut guérie à Port-Royal d'une manière qui fut regardée comme miraculeuse par les jansénistes.

Cette secte, qui avait Pascal et Arnaud pour chefs, faisait alors des miracles : depuis elle n'a plus produit que des convulsions. La guérison de mademoiselle Perrier fut opérée à Port-Royal dans le temps même où les jésuites excitaient le gouvernement contre cette maison, qu'ils peignaient comme un repaire de séditieux et d'hérétiques, et qui n'était que la retraite de quelques gens de lettres, occupés de travaux utiles à la littérature ou à la religion. Mais ce miracle ne sauva point Port-Royal (i), quelque bien attesté qu'il fût, etdppirinaisou fut détruite, malgré la voix du publrtwjpl^roit toujours volontiers aux miracles des gens persécutés (2).

(1) Les réformateurs du seizième siècle ont bouleversé l'Europe entière sans avoir fait uu seul miracle. Les jansénistes en ont fait beaucoup, sans pouvoir même exciter la plus petite émeute. Cela prouve combien le progrès des lumières a contribué à la tranquillité publique.

(a) Depuis que l'on a imaginé d'attester juridiquement les miracles, on en a vérifié un grand nombre , et personne n'y a cru , même parmi ceux qui se feraient égorger pour d'autres miracles

ÉLOGE Dfc PASCAL.

Si rattachement de Pascal au parti janséniste fut inébralable , sa docilité pour les docteurs de cette secte ne fut point aveugle. Avec un esprit trop conséquent pour être bon sectaire , il avait un caractère trop ferme et uue âme trop sincère pour approuver la politique des jansénistes ; s obstinant à ne vouloir ni abandonner leurs opinions , quand le pape les condamnait , ni avouer qu'ils n'étaient pas

plus anciens, et transmis seulement par la voix publique. En général , la croyance, pour les miracles t augmente en raison de leur antiquité et de l'obscurité de preuves. Cette observation contredit un peu l'assertion de Craig, qui, dans le livre intitulé : Théologiœ christktnœ principia mathematica y prétend, d'après un fort beau calcul sur la loi selon laquelle décroissent les motifs de crédibilité, qu'il n'y aura plus, en 3i5o,de motifs raisonnables de croire la religion chrétienne. Il en conclut qu'alors il n'y aura plus de foi sur la terre , et que le monde finira. Craig s'imaginait apparemment que les hommes ne croyaient jamais que sur de bonnes raisons.

Un compatriote de Craig (Pierre Péterson) a résolu le même problème; mais il assigne une autre loi au décroissement des motifs de crédibilité, et il prétend que c'est vers 1789 que la religion chrétienne cessera d'être croyable. Il en conclut , comme Craig, la fin du monde ; et ce qui le confirme dans son opinion, c'est que la comète de 1661 doit reparaître vers la même époque.

Son ouvrage a été imprimé à Londres en 1701 , sous le titre : Animadversioncs in Joannis Craig principia mathematica. Au reste, ce oe sont point les seuls savants qui se soient amusés à prédire la fin du monde. Mais depuis qu'un célèbre ministre luthérien du seizième siècle a eu le malheur de survivre à I époque de sa prédiction , ses successeurs ont eu soin d'en fixer une à laquelle les prophètes ne puissent atteindre. Ceux même qui sont jaloux de leur gloire, auprès de la postérité, ne manquent pas de reculer cette époque à plusieurs milliers d'années.

ÉLOGE Dt. PASCAL.

d'accord avec le saint-siége , ils montraient dans leur conduite une subtilité et une souplesse qu'un zèle bieii pur ne pouvait approuver. Les jésuites se flattèrent d'établir, sur le bruit de quelque refroidissement survenu entre Pascal et Port-Royal, que Pascal avait abjuré le jansénisme, et désavoué les Provinciales. Un jésuite 6t même imprimer une déclaration du curé qui avait vu Pascal dans ses derniers moments; mais les jansénistes, qui avaient un si grand intérêt à conserver le nom de Pascal , répondirent avec tant de hauteur, que les jésuites n'osèrent plus citer cette déclaration , qui n'a servi qu'à augmenter la liste des fraudes pieuses.

La réputation de Pascal, après sa mort, fut si grande; le nom imposant de défenseur de la religion contre les incrédules fut répété avec tant d'avantage; les gens de lettres, français ou étrangers* se réunirent pour l'admirer d'une voix si unanime, que les jésuites mêmes furent en quelque sorte forcés de respecter sa mémoire. Maintenant qu'ils ne sont plus, que le parti janséniste , soutenu par quelques hommes de mérite, que les jésuites avaient eu la maladresse de se rendre contraires, va être anéanti avec eux, le nom de Pascal survivra seul à ces querelles, parce que, de tous ceux qu'elles ont agités, lui seul a eu un véritable génie, et qu'elles n'ont pu l'absorber tout entier. Les Provinciales et ses Pensées l'ont placé au rang des hommes éloquents et des grands écrivains (i); son nom, lié avec la découverte de la

i) L'auteur de lelogc aurait dû avertir Ses jeunes gens que

pesanteur de l'air, tiendra toujours une place honorable dans l'histoire de la physique; et son Traité de la Roulette sera regardé comme un monument imposant de la force de l'esprit humain.

Parmi les pensées de Pascal , on en trouve quelques-unes sur l'art d'écrire^ le plus grand art, selon lui, est de paraître naturel et simple, de ne point annoncer qu'on veut ou persuader, ou se faire admirer. 11 faut qu'un auteur soit pour nous un ami qui nous confie ses pensées, qui se laisse aller devant nous à l'impression de ses idées ou au mouvement de son âme. Pascal sert lui-même d'exemple que cette espèce d'abandon n'exclut ni la correction du style, ni la force des pensées. Il appartenait sans doute à Pascal d'être législateur dans un art où il avait mérité le premier d'être un modèle; mais n'est-il pas bien étrange que cet homme, dont le goût dans la prose était si sûr et si épuré, ait pu dire que la poésie n'est qu'un amas d'expressions bizarres que l'on est convenu d'admirer (i)? Cepen-

le style des pensées de Pascal est souvent obscur, incorrect, saus harmonie , et que Pascal y est, à la fois, un homme très-éloquent et un mauvais modèle d'éloquence. On peut dire la môme chose de Corneille et de Bossuet. Quiconque tenterait d'imiter ces hommes célèbres, sans avoir un génie de la même trempe, n'imiterait que leurs défauts , et ne parviendrait qu'à se former un style ridicule.

(i) « Comme on dit beauté poétique , on devrait dire aussi

• beauté géométrique et beauté médicinale. Cependant, on ne le « dit point , et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de

• la géométrie et quel est l'objet de la médecine. Mais on ne sait » pas en quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la poésie. On

HLOGE DE PASCAL. 633

dant Pascal n'avait que vingt ans lorsque Cinna parut, et il n'écrivit ses lettres que douze ans après cette admirable pièce. Il n'avait donc pas été permis à Pascal de lire Cinna, et rien assurément ne prouve mieux combien l'esprit de bigoterie est ennemi des arts.

Le renoncement de Pascal aux sciences naturelles, dans lesquelles son génie eût pu être si utile, ne montre pas moins combien ce même esprit est ennemi des sciences. Contemporain de Descartes, Pascal n'eut aucune part aux progrès de sa philosophie, et il ne peut être compté ni parmi ses partisans, ni parmi ses adversaires. Mais on voit, dans le caractère de ces deux philosophes, pourquoi Pascal ne fut pour rien dans cette révolution si grande que Descartes opéra dans les esprits, révolution à laquelle le genre humain devra son bonheur, si ce bonheur est possible. Tous deux grands géomètres, doués tous deux d'un génie égal pour imaginer des

« ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter; et, « faute de cette connaissance , on a inventé de certains termes « bizarres , siècle d'or, merveille de nos jours , fatal laurier, bel « astre , etc. : et on appelle ce jargon beauté poétique! Mais qui « s'imaginera une femme vêtue sur ce modèle, verra une jolie de- « moiselle toute couverte de miroirs et de chaînes de laiton ; et , « au lieu de la trouver agréable , il ne pourra s'empêcher d'en « rire; parce qu'on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une « femme, que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s'y connais- « sent pas l'admireraient peut-être en cet équipage; et il y a bien « des villages où on la prendrait pour la reine; et c'est pourquoi « il y en a qui appellent des sonnets, faits sur ce modèle, des « reines de village. » (Pensées de Pascal.)

(334 ÉLOGfc DE PASCAL.

expériencesf leur manière de voir la philosophie était absolument opposée. L'un, plein de mépris pour les opinions antiques, commença par les rejeter toutes, en y substituant ce que ses méditations avaient pu lui apprendre. Cette marche hardie devait étonner les hommes, et exciter l'enthousiasme pour qui des révolutions, que le temps n'aurait amenées qu'avec lenteur, sont quelquefois l'ouvrage de peu d'années.

Pascal, au contraire, plein de respect pour les opinions que le temps avait consacrées, ne les abandonnait que lorsqu'il y était forcé par l'évidence même. C'est ainsi qu'il s'obstine à attribuer l'ascension de l'eau ou du mercure à l'horreur du vide; et quand il se voit obligé de renoncer à cette opinion , il semble en demander pardon : Ce n'est pas , dit-il , sans regret que je m'écarte de ces opinions reçues , Je ne le fais qu'en cédant à la force de la vérité qui m'y contraint.

D'ailleurs, bien loin de chercher à contribuer aux progrès de la philosophie nouvelle, il semblait les croire impossibles, et cette philosophie lui paraissait dangereuse (i ). Il craignait que si les sciences naturelles étaient trop estimées et trop approfondies, les bons esprits ne les regardassent comme le seul objet digne de les occuper , et que les hommes ne s'accoutumassent à ne suivre plus que la marche lente et sûre de l'expérience et du calcul.

(i) On a trouvé , dans les papiers de Pascal, la note suivante : Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences : Descartes.

SVl LES

Pascal. « Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

« Je ne fais pas de doute que ces règles étant les véritables, ne doivent être simples, naïves, naturelles,' comme elles le sont. Ce n'est pas Barbara et baralipton qui forment le raisonnement. 11 ne faut pas guinder l'esprit; les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption par une élévation étrangère, et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse ; et l'une des raisons principales qui éloignent ceux qui entrent dans les connaissances du véritable chemin qu'ils doivent suivre , est l'imagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles , en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je les voudrais nommer basses, communes, familières; ces noms-là leur conviennent mieux; je hais ces mots d'enflure, v (Page i33.)

Condorcet. Voici un moyen de découvrir la

(i) Extraites de l'édition de ces PensééSy donnée en 1776, par Condorcet, à la grande satisfaction de Voltaire.

vérité, qui me paraît avoir échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un voyage fait aux Mol uq ues, en 1769, par le capitaine Dryden.

« On emploie, dans ces îles, une singulière mé- « thode de découvrir la vérité ; voici en quoi elle « consiste : quand on veut savoir si un homme a « commis ou n'a pas commis une certaine action, et « que des gens qui ont acheté, pour une somme «assez modique, le droit de s'en informer, n'ont « pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils font lier « fortement les jambes de l'accusé entre des planer ches ; ensuite on serre entre ces planches un cer- « tain nombre de coins de bois à force de bras et '« de coups de maillet. Pendant ce temps-là , les re- « chercheurs interrogent tranquillement le patient , « font écrire ses réponses , ses cris , les demi-mots « que les tourments lui arrachent, et ils ne lelais- « sent en repos qu'après être parvenus à le faire éva- « nouir deux ou trois fois, par la force de la douer leur, et que le médecin, témoin de l'opératiou, « déclare que, si on continue, le patient mourra « dans les tourments. Quelquefois il arrive que « les rechercheurs n'ont pas eu besoin de recourir « à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité , mais « qu'il leur reste un léger scrupule ; alors ils ordon- « nent, qu'avant de puuir l'accusé, on recourra à la « méthode infaillible des maillets et des coins. A la « vérité, ils remplissent de tourments horribles les « derniers moments de cet infortuné; mais ses aveux, « extorqués par la torture, rassurent leur cons- « cience; et au sortir de là, ils en dînent bien plus

« tranquillement. Quand ils voient que l'accusé a pu « avoir des complices, ils ont grand soin de recourir « à leur méthode favorite. Enfin , il y a des crimes « pour lesquels on l'ordonne par pure routine, et « où cette clause est de style.

« Ces rechercheurs , aussi stupides que féroces , « ne se sont pas encore avisés d'avoir le moindre « doute sur la bonté de leur méthode. Ils forment « une caste à part. On croit même , dans ces îles , « qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et « que les organes de la sensibilité manquent absolu - « ment à cette espèce. En effet, il y a des hommes « fort humains dans les mêmes îles. La première « caste même est formée de gens très-polis, trèsce doux et très-braves. Ceux-là passent leur vie à « danser, et, portant de grands chapeaux de plumes, « ils se croiraient déshonorés, s'ils dansaient avec « un homme de la caste des rechercheurs; mais ils « trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le « privilège exclusif d'écraser, entre des planches, « les jambes de toutes les castes.

«On m'a assuré que quelques personnes de la « caste des Lettrés, s'étant avisées de dire tout haut a qu'il y avait des moyens plus humains et plus sûrs « de découvrir la vérité, les rechercheurs à maillets « les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à « petit feu , après leur avoir préalablement brisé les a jambes; car le crime de n'être pas du même avis « que les rechercheurs, est un de ceux pour lesquels a ils ne manquent jamais d'employer leur méthode.

« Des politiques profonds prétendent que depuis

f>38 REMARQUES

o ce temps-là , les rechercheurs sont eux-mêmes « convaincus de l'absurdité de leur méthode; que « s'ils remploient encore de temps en temps sur des « accusés obscurs , c'est afin de ne pas laisser rouiller « cette vieille arme, et de la tenir toujours prête « pour effrayer leurs ennemis, ou pour s'en ven- « ger.

« J'ai lu qu'il y avait eu autrefois , en Europe , des « usages aussi abominables; mais ils n'y subsistent « plus depuis longtemps. Pour les conserver au mi- « lieu d'un siècle éclairé et des mœurs douces de a l'Europe, il aurait fallu, dans les magistrats de ces « pays, un mélange d'imbécillité et de cruauté, por- « tées toutes deux à un si haut point, que ce serait « calomnier la nature humaine, que de l'en supposer « capable. »

(Voyage aux Moluques , tom. II, pag. a3a (i).)

Pascal. « Un homme, dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à

jouer et à se divertir. » (P. 161, feuille K.)

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Cowdorcet. Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal. Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la re-

(1) Il est superflu sans doute de prévenir les lecteurs qu'à vouloir vérifier cette citation dans l'ouvrage du capitaine Dryden , ils perdraient leur temps et leur peine.

SUR LES PEPTSKFS I>E PASCAL. 63g

cherche d'une chose qu'on peut connaître, et dont la connaissance nous est d'une importance inBnie. Mais un homme qui serait persuadé que cette connaissance est impossible à acquérir, que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille , s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur des hommes' de connaissances auxquelles leur esprit ne saurait atteindre.

Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son arrêt, pourrait l'attendre tranquillement, et ne serait alors que raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connaissance certaine sur la vie future.

Pascal. * Rien ne marque davantage une extrême bassesse de cœur, que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles. Rien n'est plus lâche que de foire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés, pour en être véritablement capables ; qu'ils soient du moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent être encore chrétiens; et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables , ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, parce qu'ils le connaissent; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connaissent pas encore. » (P. 1 5 a, feuille L.)

Condorcet. H s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme est vraie, et non pas si elle annonce plus d'esprit, une âme plus élevée que l'opinion contraire; si elle est plus gaie ou de meilleur air. Il faut croire cette grande vérhé , parce qu'elle est prouvée , et non parce que cette croyance excitera les autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de raisonner ne serait propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs, il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme, sur la métaphysique ou la morale, qu'il faut se confier en lui ou s'en défier, que d'après son caractère, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience parait confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose , ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe II, ni Aureng-Zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar Gérard , ui les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les capucins qui conduisaient les troupes pié mon taises au dernier massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes faibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes; et ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition.

( De F incertitude de nos connaissances naturelles.)

Pascal. «J'écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas , peut-être , dans une confusion sans dessein ; c'est le

SUR LES PENSÉES DE PASCAL. 6{\t

véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.

« Je ferais trop d'honneur à mon sujet si je le traitais avec ordre , puisque je veux montrer qu'il en est incapable. » (P. a35.)

Condorcet. Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connaissances humaines ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions de la géométrie, et cela n'était pas difficile ; mais ils ont voulu en conclure que l'homme n'avait aucune règle sûre pour asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une trèsgrande probabilité dans plusieurs cas, et dans un grand nombre, d'évaluer le degré de cette probabilité.

Pascal. « Notre instinct nous fait sentir qu'il faut chercher notre bonheur dans nous. Nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s'offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'eux-mêmes, et nous appellent quand même nous n'y pensons pas. Ainsi les philosophes ont beau dire : Rentrez en vousmême, vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas , et ceux qui les CToient sont les plus vides et les plus sots ; car qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que proposent les stoïciens , et de plus faux que tous leurs raisonnements ?

» Ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut quel- III. 4!

G4* HFMARQI KS

quefois, et que , puisque le désir de la gloire fait bien faire quelque chose à ceux qu'il possède, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux que la sauté ne peut imiter. • (P. a66.)

Condorcet. La morale des stoïciens était fondée sur la nature même, quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avaient observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la douleur, mais l'y rendent souvent insensible. Comme il est une foule de douleurs, que notre prudence et nos lumières ne peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le rendent misérable , les stoïciens jugèrent, avec raison, que Ton ne pourrait opposer aux maux où nous a soumis la nature, un remède à la fois plus utile et plus sûr, que d'exciter dans notre âme un enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la douleur , par nos efforts pour nous roidir contre elle , nous y rendît presque insensibles ; cet enthousiasme avait , contre la douleur, la même force que le délire, et cependant laissait à l'âme le lihre usage de toutes ses facultés. Ainsi, le stoïcien dit : La douleur n'est point un mal ; et il cessa de la sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès, aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y atteindre. L'amour de l'ordre, porté

jusqu'à l'enthousiasme, fut sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le bouheur du stoïcien consistait dans le sentiment de la force et de la grandeur de son âme; la faiblesse et le crime étaient donc les seuls maux qui pussent le troubler; et occupé de se rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savait mourir quand il ne lui en restait plus à faire. Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnaître, dans son inventeur, un génie profond et une âme sublime.

Pascal. « La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnaissable , et sans dispute. Ainsi , on n'a qu'à donner la force à la justice. Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » <P. 290.)

Condorcet. Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux.

Pascal. * Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il y faut obéir, parce qu'elles sont lois , comme il faut obéir aux supérieurs , non parce qu'ils sont justes , mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là, toute sédition est prévenue, si on peut faire entendre cela. Voilà tout ce que c'est proprement (jue la définition delà justice. » (P. 390.)

Conoorcet. Selon Platon , les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment pins que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de leur patrie était, selon lui, le grand art des législateurs. Il y a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg Saiut -Jacques.

Pascal. « Le plus sage des législateurs disait que , pour le bien des hommes, il faut souvent les piper, et un autre bon politique , cum veritatem qua Uberetur ignoret, expedit qnodfallatur. Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation. Elle a été établie autrefois sans raison; elle est devenue raisonnable. Il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, en cacher le commencement, si on ne veut qu'elle prenne bientôt fin. «■ (P. ag3.)

Condorcet. On ne manquera pas d'accuser l'éditeur, qui a rassemblé ces pensées éparses, d être un athée, ennemi de toute morale; mais je prie les auteurs de cette objection de considérer que ces pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en toutes lettres; que, si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui était athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort, ce serait peine perdue que de le calomnier.

Il est beau de voir, dans cet article , M. de Voltaire prendre, contre Pascal, la défense de l'existence de Dieu; mais que diront ceux à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir raison contre un mort?

Pascal. «Jamais on ne fait le mal si pleinement et si

gaiement, que quand on le fait par un faux principe de conscience. » (P. 294.)

Condor cet. Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience, nous les fait regarder comme indifférentes ou même comme vertueuses.

i° Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui ont cru servir la divinité en punissant, de supplices cruels, ceux de leurs sujets qui l'adoraient sous une forme différeute ?

Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui osaient dire leur avis sur ces grands objets qui intéressent tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de décider pour luimême?

Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque n'était pas d'accord avec eux sur quelques points de leur croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure et l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une existence précaire ? Et ces lois subsistent ! Et les souverains ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince qui les ordonne, qui en permet l'exécution ou qui tarde de les détruire !

a° Eu ordonnant la guerre qui n'est pas nécessaire pour la sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres que la guerre

fait de victimes. Combien cependant de guerres inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité nationale !

3° C'est un usage reçu en Europe qu'un gentilhomme vende, à une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au prince qui le soudoie ; et ce métier est regardé comme honorable !

4° Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être condamné par une loi expresse , est uu assassin. Ni une loi vague qui permettrait de prononcer même la mort, suivant l'échéance des cas , ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent le justifier; car la permission de tuer un homme n'en donne pas le droit; et c'est mal se justifier d'un meurtre que de dire qu'on est dans l'habitude d'en commettre.

Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne blesse aucune des lois de la nature ; pour une action ou indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se reud coupable de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi; mais la loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de président à mortier qu'à la qualité d'homme.

Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de Morin , de Petit-d'Herbé, des

SUR LKS PfcNSÉfcS DE PASCAL.

Bergers de Brie, de Moriceau, de la Chaux, de Lally, de ï^barre , etc., etc., ont élé fidèles à ces règles , ilictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et plus sacrées que les registres Olim !

5° Arracher des hommes de leur pays, par la trahison et par la violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune différence entre eux et les animaux: les contraindre au travail à force de coups ; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la maladie , lorsque Ton n'espère plus de regagner par leur travail ce qu'il en coûterait pour les soigner; ne leur permettre d'être pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans humanité comme sans pudeur. Voilà comme nous traitons d'autres hommes! Ce serait une horrible barbarie si ces hommes étaient blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. L'Américain oublie que les nègres sont des hommes; il n'a avec eux aucune relation morale ; ils ne sont pour lui qu'un objet de profit : s'il les plaint, s'il évite de leur faire souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que nous avons pour les animaux qui nous servent ; et tel est l'excès de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des

hommes et placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit : en vain les lois, en consacrant cet usage, qu'aucune loi positive ne peut rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature ; en vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des maîtres : leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le colon renfermé dans sa plantation, seul avec quelques satellites au milieu de ses noirs , est sûr de n'avoir que des témoins dont la loi rejette le témoignage. Là , juge à la fois et partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices ; le noir qu'il croit coupable est déchiré , tenaillé , jeté vivant dans des fours ardents aux yeux de ses tristes compagnons, qui, tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer une stérile pitié.

ta jeune Américaine assiste à ces supplices ; elle y préside quelquefois : on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre, sans frémir, les hurlements des malheureux : on semble craindre qu'un jour sa pitié ne tente de désarmer le cœur de son époux.

Ces crimes sont publics, la loi les tolère , l'opinion ne les flétrit pas ! On ose même en faire l'apologie : sans cela, dit-on, nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien ! si on ne peut en avoir qu'à force de crimes, il faut savoir se passer de sucre; il faut renoncer à une denrée souillée du sang de nos frères. Mais qui a dit qu'on ne pouvait en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la foi d'un préjugé, qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a autorisé cette horrible violation des droits de la nature, et

qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries ! A peine quelques philosophes ont-ils osé élever de loin en loin , en faveur de l'humanité, des cris que les gens en place n'ont point entendus, et qu'un monde frivole a bientôt oubliés.

Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La terre se plaît à être cultivée par des mains libres. Eh combien de malheureux en Europe, qui fatiguent en vain un sol stérile et épuisé, iraient chercher en Amérique une terre féconde et nouvelle! Alors, à ce petit nombre de colons, corrompus et barbares , qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or, parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie, sauraient combattre pour les défendre.

Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des déserteurs, des voleurs domestiques, des faux sauniers qui ont vendu au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire; des tilles qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de leur sévérité rend iuutiles? Ces hommes , à qui on distribuerait des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdraient, avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourraient pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleraient alors, et l'on ne serait pas

65o REMARQUES

obligé, chaque année, d'aller chercher en Afrique de nouvelles victimes.

Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le gouvernement violerait la propriété des colons ! Comment l'usage, ou même une loi positive, pourrait-elle jamais donner à un homme un véritable droit de propriété sur le travail , sur la liberté, sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point consenti? En déclarant les nègres libres, on noterait pas au colon sa propriété, on l'empêcherait de faire un crime ; et l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de le commettre.

On dit que les nègres sont paresseux! Veut-on qu'ils trouvent du plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes, traîtres, sans mœurs : eh bien , ils ont tous les vices des esclaves , et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les libres ; et, plus près que vous de la nature, ils vaudront beaucoup mieux que vous.

Ne pourrait-on pas, si on osait être juste tout à fait, changer l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe , tel que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie de l'Europe? L'exécution de ce projet serait plus aisée; le sort des nègres deviendrait plus supportable; et cet ordre politique, une fois bien établi, serait aisément remplacé par une liberté entière; il y aurait servi de degré; il adoucirait ce passage de la servitude à la liberté, qui, sans cela, serait peut-être trop brusque.

Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne

sont pas propres à la culture des cannes à sucre, et ne suffiraient point pour l'approvisionnement de l'Europe? f

Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices, nous leur avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie, croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies? Compterait-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à la misère une des quatre parties du monde? Et quand même il n'y aurait pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement, les nations ne devraient-elles pas se lasser de suivre, dans leur conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougirait d'adopter les principes?

6° Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire , se joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance des hommes. Cependant, il y a des pays où les seigneurs ont le droit de faire manger, par des bêtes fauves, le blé que le paysan a semé; où celui qui tuerait l'animal qui dévaste son champ serait envoyé aux galères, serait puni de mort : car on a vu des princes faire moins de cas de la vie d'un homme, que du plaisir d'avoir un cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes pays , il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour défendre

C)Sl REMARQUES

des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemples qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là , des provinces entières sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de ces cantons sont privés du droit de défendre leurs champs par un enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette clôture serait nécessaire. Il fout que le cultivateur laisse l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre, jusqu'à ce qu'un gardechasse ait déclaré que les œufs des perdrix n'ont plus rien à craindre , et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a longtemps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont un attentat contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les cerfs ont ravagée. Cependant, aucun confesseur de roi ne s'est encore avisé de faire naître à sou pénitent le moindre scrupule sur cet objet.

70 Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen, destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt de tout impôt; mais, au contraire, le crédit des riches a fait retomber ce fardeau sur les pauvres , dans presque tous les pays où le peuple n'a point de représentant. Ainsi, toute portion de l'impôt, qui n'est point employée pour le public , doit être regardée comme un véritable vol , et comme un vol fait aux pauvres. Ainsi , pour qu'un homme puisse croire avoir droit à cette portion , il faut qu'il puisse se

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rendre ce témoignage , qu'il fait à l'État un bien au moins équivalent à la somme qu'il reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt fait souffrir au peuple, sur qui elle se lève. Cela même ne suffit pas ; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son temps et de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui être permis de jouir d'un superflu sans travail , tandis que d'autres hommes manquent souvent du nécessaire, malgré un travail opiniâtre. Il faut donc, pour avoir droit à une part sur le trésor public, que cette part soit employée, par celui qui la reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité naturelle n'avait pas été étouffé par l'habitude ; si l'opinion flétrissait celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseraient d'être un fardeau pénible, le peuple respirerait, le prix de son travail lui appartiendrait tout entier; et l'on ne verrait plus les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au métier de corrompre les rois, pour s'enrichir de la subsistance. du peuple.

8° Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor public , pour satisfaire ou ses fantaisies , ou son orgueil : ce trésor n'est pas à lui , il est au peuple. Une partie du superflu du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une nation des peines du gouvernement ; mais cet emploi du tribut devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue d'un prince,

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