‹ Œuvres de CondorcetChapitre 6 sur 42 · M 8 ELOGE DE M. DE TRESSÀH · texte numérisé non relu

M 8 ELOGE DE M. DE TRESSÀH

jamais , avait conservé toute sa force, et que la dépendance où l'âme est de nos organes, n'est ni si absolue ni assujettie à des lois si régulières qu'une observation superficielle nous porte à le croire.

Il désira vivement d'être de l'Académie française, et obtint, à l'âge de soixante-quinze ans, un titre dont il ne devait pas jouir longtemps, mais dont il jouit avec toute la vivacité, toute la sensibilité d'un jeune homme qui l'aurait obtenu pour le prix d'un premier succès.

Le dernier ouvrage de M. de Tressan doit intéresser particulièrement l'Académie des sciences : c'est un éloge de Fontenelle, de cet homme qu'elle regrettera longtemps , à qui peut-être elle doit une partie de sa gloire, et ce qui est encore plus précieux , de cet esprit philosophique qui lui fait tolérer toutes les hypothèses sans en adopter aucune; résister aux opinions nouvelles, mais encourager les découvertes ; et, en conservant l'esprit de doute dans les justes bornes que prescrit la sagesse, être à la fois un appui utile pour les véritables inventeurs, et une barrière contre le charlatanisme. M. de Tressan avait beaucoup vécu avec Fontenelle; il l'avait vu contribuer aux progrès des sciences autant peut-être qu'aucun homme de génie, sans cependant les avoir enrichies d'une seule découverte , et cacher avec autant de soin la profondeur et l'étendue de ses vues philosophiques, que d'autres mettent de prétention à en montrer; ne voulant pas que les hommes apprissent trop tôt tout le bien que la raison

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pouvait leur faire, ne disant les vérités qua mesure qu'il les croyait utiles, mais ayant soin de faire entendre celles qu'il ne disait pas pour qu'elles ne fussent point perdues, et qu'on pût les retrouver lorsqu'il serait temps de les révéler. M. de Tressa n avait vu Fontenelle, pendant le cours d'une si longue vie, rendre les sciences respectables par ses mœurs, en inspirer le goût, et en faire sentir l'utilité par ses ouvrages, sans jamais leur attirer d'ennemis, sans blesser I amour-propre des ignorants, sans les éblouir par trop d'éclat , ou les effrayer en attaquant de front trop de préjugés à la fois. Modeste, réservé dans son zèle pour la vérité comme dans sa conduite , il exerçait ainsi sur les esprits de son siècle une influence d'autant plus forte qu'elle se faisait moins sentir, et qu'on profitait de la lumière qu'il avait répandue sans apercevoir de quel point elle était partie : c'était à lui que M. de Tressa n devait en grande partie le bonheur que la culture des lettres avait répandu sur les dernières années de sa vie, et c'est à lui qu'il voulut consacrer les derniers fruits de sa vieillesse. Dans la préface de cet éloge , M. de Tressan semble prévoir sa fin prochaine , et céder sans regret à la force qui l'entraînait dans le tombeau, pourvu qu'elle lui permît de s'arrêter encore un moment pour rendre un dernier hommage à une mémoire chérie.

Des attaques de goutte répétées avaient épuisé ses forces, et il y succomba le 3 1 octobre 1 783, laissant deux fils au service, dont l'un ne lui survécut que très-peu de temps; un troisième , grand vicaire

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