ÉLOGE DE M. CASSINI
avec toute la précision à laquelle les progrés de ia physique et ceux de l'art de construire les instruments permettaient d'atteindre. Mais on avait été obligé de partager entre un grand nombre de coopérateurs le travail de lever l'intérieur de ces triangles; et, malgré les moyens de vérification que M. Cassini s'était procurés, l'exactitude de toutes les cartes ne pouvait être la même; les coopérateurs ne pouvaient avoir ni la même intelligence ni le même zèle. On put s'apercevoir aussi que, dans la manière de représenter la forme des terrains, on n'avait ni formé un plan général avec assez de soin, ni exécuté avec assez d'attention celui auquel on s'était arrêté; mais, en convenant de ces défauts , on ne peut s'empêcher d'avouer que cette entreprise, la plus vaste qui ait été tentée en géographie, est en même temps celle dont l'exécution a été la plus exacte.
M. Cassini ne voulait pas qu'elle fût bornée à la France; il profita de la guerre de 1 74 1 pour étendre ses cartes à la Flandre, et vérifier la mesure du degré faite par Snellius. C'était la première que les Occidentaux eussent osé tenter; et ce travail , joint à la découverte de la loi de la réfraction , avait immortalisé avec justice le nom du savant hollandais. Cette mesure était cependant très-fautive; l'erreur paraissait de près de deux mille toises sur un degré, et il était curieux de savoir quelle en avait pu être la cause. M. Cassini trouva qu'il fallait l'attribuer presque uniquement à l'erreur qui avait été commise dans la détermination de la différence de lati-
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tude des deux points dont Snellius avait mesuré (a
11 embrassa uniquement, dans sa carte de Flandre, le terrain que les armées françaises avaient occupé ; et, comme il le disait lui-même, où s'arrêtèrent les conquêtes du roi , là s'arrêtèrent les opérations de son astronome. Quelquefois il choisissait, pour sommet d'un de ses triangles, le clocher soit d'une ville assiégée , soit d'une place dont on préparait le siège ; et cette confiance dans la certitude du succès était une manière de flatter les généraux ou le prince , à laquelle peut-être ils n'étaient pas insensibles.
En 1761, M. Cassini fit un voyage en Allemagne. Il avait pour objet de prolonger jusqu'à Vienne la perpendiculaire à la méridienne de Paris, d'unir les triangles de la carte de France à des points pris en Allemagne, de préparer les moyens d'étendre à ce vaste pays le plan qu'on avait suivi pour la France, et d'établir ainsi successivement , pour toute l'Europe, une uniformité utile en elle-même, et glorieuse pour la nation qui avait donné l'exemple.
L'empereur François, l'impératrice-reine, les princes de la maison de Bavière, les margraves de Bareith et de Bade , les souverains ecclésiastiques de cette partie de l'empire, sentirent tous également l'utilité du projet de M. Cassini; tous s'empressèrent d'y concourir. Il était à Vienne le 6 juin 1761, jour du passage de Vénus; le temps ne lui permit d'en observer que la sortie : cependant le soleil paraissait par intervalle, et M. Cassini eut la facilité de
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faire quelques observations, d'en expliquer l'objet, et d'en développer la méthode à l'archiduc Joseph , qui était venu de Luxembourg pour assister à cette observation. M. Cassini se rappelait avec plaisir, dans ses dernières années, cette circonstance de sa vie. Ce souvenir semblait lui faire contempler avec un intérêt plus vif les efforts heureux et soutenus de ce prince pour rendre à la patrie les hommes et les biens que d'antiques abus lui avaient enlevés , détruire les obstacles que les préjugés et l'ignorance avaient opposés aux progrès de l'industrie et des lumières, à l'instruction comme au bonheur du peuple , et rétablir les habitants de ses vastes États dans ces droits naturels de l'homme, dont l'intolérance et la tyrannie féodale les avaient privés trop longtemps. Enfin, M. Cassini, toujours occupé de la perfection de son grand ouvrage, profita de la dernière paix pour proposer de joindre, à quelques points pris sur la côte d'Angleterre, ceux qui avaient été déterminés sur celle de France , et lier ainsi sa carte générale de ce royaume à la carte des îles Britanniques, de même qu'il l'avait déjà liée à celles des Pays-Bas et de l'Allemagne. Le roi d'Angleterre a bien voulu approuver ce plan.
Si l'on se représente les détails immenses qu'exigeait la direction d'une telle entreprise; si on songe aux voyages longs , et souvent pénibles, qui se multipliaient d'autant plus pour M. Cassini, qu'il ne s'était reposé sur personne des déterminations les plus importantes ; si on observe enfin qu'un travail de ce genre , souvent presque purement mécanique