SCÈNE II L
IDOMÉTÏÉE,SOPHRONYME.'
80PHR0NYME. ^
Que faîtes-Tous, seignear? est-il temps que votre ame S'abandonne aux transports d'une honteuse flamme?
IDOMÉNÉE
Pardonne; tu le vois, la raison à son gré Ne règle pas un cœur par l'ajnour égare.
Je me défends en vain : ma flamme impétueuse Détruit tous les efibrts d'une ame vertueuse ; D'un poison enchanteur tous mes sens prévenus Jfe servept t[ue trop bien le courroux de Vénus. Je sens toute l'horreur d un amour si funeste; Mais je chéris ce feu que ma raison déteste : Bien plus, de ma vertu redoutant le retour, Je combats plus souvent la raison que l'amour.
SOPHRONYME
Ah seigneur ! est-ce ainsi que le héros s'exprinîe ? Kst-ce ainsi qu'un grandcœnr cède au joug qui l'opprime 1 Le courroux de Vénus peut-il autoriser Des fers que votre gloire a dû cent fois briser? Parmi tant de malheurs, est-ce au vainqueur de Troie A compter un amour dont il se fait la proie ? Qu'est devenu ce roi plus grand que ses aïeux, Que ses vertus sembloient élever jusqu'aux dieux | Et qui, seul la terreur d'une orgueilleuse viUe , Cent fois aux Grecs tremblants 6t oublier Achille ?
ACTEI1,SCÊNEIII. a5
l/axaouif aTÎlissaiit rhozmeur de ses trayauY, Soufli la honte des fers m'a caché le héros.
Peu difUDe du haut rang où le ciel l'a fait naître. Un roi n'est qu'un esclave où l'amour est le maitre^ K'allez point î^tablir sur son foible pouvoir L'oubli de vos vertus ni de votre devoir. /
Que l'amour soit en nous ou penchant on vengeance , La foîblesse des coeurs fait toute sa puissance. Mais, seigneur, s'il est vrai <pie, maîtres de nos coeurs , De nos divers penchants les dieux soient les auteurs. Quand même vous croiriez (pie ces êtres suprêmes Pourroient déterminer nos coeurs malgré nous-mêmes , Essayez sur le vôtre im«fibrt glorieux ; C'est là qu'il est permis Se combattre les dieux. Ce n'est point en faussant une auguste promesse Qu'il faut contre le ciel vous exercer sans cesse. Se peut-il que l'amour vous impose des lois ? Et le titre d'amant est-il fait pour les rois ? Au milieu des vertus où sa grande ame est née, Doit-on de ses devoirs instruire Idoméuée ?.
IDOMÉNÉE
A ma raison du moins laisse le temps d'agir, ^
Et combats mion amour sans m'en faire rougir. Avec trop de rigueur ton entretien me presse : Plains mes maux , Sophronyme, ou flatte ma foiblesse. A ce feu que Venus allume dans mon sein, Reconnois de mon sang le malheureux destin.
Pouvois-je me soustraire à la main qui m'accable ?. Pvespecte des malheurs dont je suis peu coupable. Crcbillon. X. ^.
a6 ID03IÉNÉE.
Pasiphaé ni Phèdre , en proie à mille horreais , ^i'ont jamais plus lougl dans le fond de leurs cœun. Mais que dii^je? est-ce assez qu'en secret j'en rougisse, Lorsqu'il faut de ce feu que mon oœnr s'afiraochisse Z Hë ! d'i;n amour forme sous l'aspect le plus noir Dans mon cœur sans rertu quel peut être l'espoir? Exmemi , mal^ moi , du penchant qui m'entraîne , Je n'ai point prétendu couronner Érixène :
Je m'ôte le seul bien qui pouYoit l'éblouir;^ De ma couronne enfin un autre va jouir.
SOPHRONTME.
Gardez-Tous de tenter un coup si téméraire.
IDOMÉNÉE
Par tes conseils en vain tu voudrois m'en distraire.
A mon fatal amour , tu connoîtra$«.du moins
Que j'ai donné mon cceur, sans j donner mes soins;
Car enfin , dépouillé de cet auguste titre ,
Ton roi de son amour ne sera plus l'arbitre.
Dans ces lieux , où bientôt je ne pourrai plus rien ,
Mon fils va deFenir et ton maître et le mien.
Essayons si des dieux la colère implacable
P^e pourra s'appaiser par un roi moins coupable ;
Oufdu moins , sur un vœu que le ciel peut trahir,
Mettons-nous hors d'état de jamais obéir.
Non comme une victime aux autels amenée ,
Tu verras couronner le fils d'Idoménée.
Le ciel après, s'il veut, se vengera sur nioi :
Mais il n'armera point ma main contre mon roi ;
Et , si c'est immoler cette tête sacrée,
-La victime par moi sera bientôt parée.