ACTE V, SCENE V
^les peuples , par vous-même instruits de votre sort , Ne laissent à mon choix que la fuite ou la mort.
IDAMANTE.
Si l'intérêt d'un fils peut vous toucher encore, Accordez à mes pleurs la grâce que j'implore.
IDOMÉîfÉE.
Vous tentez sur mon coeur des efforts superflus: Adieu, monfils... mes yeux ne vous reverront plus.
iDA-MAXTE, a a^enoux.
Ah ! seigneur, permettez qu'à vos désirs contraire J'ose encore opposer les efforts...
IDOMÉirÉE.
Téméraire, Arrêtez, ou craignez que mon juste courroux...
IDAMA.NTE.
Puisque par ma douleur je ne puis rien sur vous , Soyez donc le témoin du transport qui m'anime.
( // se tue. ) Dieux , recevez mon sang ; voilà votre victime...
idoménée.
Inhumain!... juste ciel !... Ah: père malheureux, Qu"ai-je vu.^
IDA.MA.ÏfTE.
C'est le sang d'un prince généreux:
Le ciel pour s'appaiser n'en dtmandoit point d'antre.
IDOMiîTÉE.
Qu'avez-vous fait, mon fils?
IDAMAirXE.
Mon devoir et le vôtre.
Telle en étoit, seigneur, l'irrévocable loi; Il lalloit le remplir, ou par vous, ou par moi. Les dieux vouloient mon sang ; ma main obéissante N'a pas dû plus long-temps épargner Idamante. De son sang répandu voyez quel est le fruit; Le ciel est appaisé, l'astre du jour vous luit ;
88 IDO MENEE.
Trop henreux de poavoir, dans mon malheur extrême , Goûter, avant ma mort , les fruits de ma mort même !
IDOMÉ^rÉE.
Hélas ! dn coup affreux qui termine ton sort , N'attends point d'autre fruit que celui de ma mort. Dieux cruels ! falloit-il qu'une injuste vengeance , Pour me punir d'un crime, opprimât l'innocence?
TIV D IDOMENEE.
ATREE ET THYESTE,
TRAGEDIE
EN CINQ ACTES
Représentée, pour la première fois, le 14 mars 1707.
IJuoiQXJE je ne connoisse que trop combien il est inutile de répondre au public, cette tendresse si naturelle aux boiumes pour leurs ouvrages l'a emporté sur mes réflexions. Toute la prudence humaine est un frein léger pour un auteur qui se croit lésé. Ce n'est pas que je ne sache qu'il n'y a plus de salut à faire dans quelque préface que ce soit. Le public semble être devenu dairain pour nous : inaccessible désormais à tous ces petits traités de paix que nous faisions autrefois avec lui dans nos préfaces , il nous fait de sa critique une espèce de religion incontestable, et veut nous forcer de reconnoître en lui une infaillibilité, dont nous ne conviendrons que quand il nous louera : cela n'empêche pas qu'avec les meilleures raisons du monde nous n'ayons souvent tort. Plus nous voulons nous justifier, plus on nous croit entêtés : si nous sommes humbles , on nous trouve rampants; si nous sommes modestes, hypocrites; si nous répondons avec fermeté, nous manquons de respect. Un auteur est précisément comme un esclave qui dépend d'un maître capricieux, qui le maltraite souvent sans sujet, et qui veut pourtant le maltraiter sans réplique. Que le lecteur ne me sache point mauvais gré si je me trouve aujourd'hui entre ses mains ; ce n'est assurément point ma faute. Je proteste, avec toute la bonne foi qu'on peut exiger de moi en pareille occasion, que j'avois renoncé pour jamais à la tentation de me faire mettre
sous la presse. Il y a près de trois ans que je refusois constaiumeut mou Atrée; et je ne i'aurois effectivemeui jamais donné si ou ne me l'eût fait voir imprimé en Hollande avec tant de fautes, que les entrailles de père s'émurent: je ne pus saus pitié le voir ainsi mutilé. Les iautes d'un imprimeur avec celles d'un auteur, c'en est trop de moitié. C'est ce qui me détermina en même temps à donner Electre, pour qui je craiguois un sort semblable ; et avec une préface, qui pis est. Pour Idoménée, ce fut une témérité de jeune homme qui ne conuoît point le risque de l'irapression. 3Iais ce n'est pas cela dont il s'agit; c'est d' Atrée. Il n'y a presque personne qui ne se soit soulevé contre ce sujet, .le n'ai rien à répondre, si ce n'est que je n'en suis pas l'inventeur. Je vois bien que j'ai eu tort de concevoir trop fortement la tragédie comme une action funeste qui devoit être présentée anxieux des spectateurs sous des images intéressantes, qui doit les conduire à la pitié par la terreur, mais avec des mouvements et des traits qui ne blessent ni leur délicatesse ni les bienséances. Il ne reste plus qu'à savoir si je les ai observées, ces bienséances si nécessaires: jai cru pouvoir m'en flatter. Je n'ai. rien oublié pour adoucir mon sujet et pour l'accommoder à nos mœurs : pour ne point offrir Atrée sous une figure désagréable, je fais enlever Aerope aux autels mêmes, et je mets ce prince (s'il m'est permis d'en faire ici la comparaison) justement dans le cas de la Coupe enchantée de La Fontaine ;
L'étoit-il ? ne l'étoit-il point?
92 préface!
J'ai altéré par-tout la fable pour lendre sa vengeance moins affreuse; et il s'en faut bien que mon Atrée soit aussi cruel que celui de Séneque. Il m'a suffi de faire craindre pour Thyeste toutes les horreurs de la coupe que son frère lui prépare , et il n'y porte pas seulement les lèvres. J'avouerai cependant que cette scène me parut terrible à moi-raènje ; elle me fit frémir, mais ne m'en sembla pas moins digne de la tragédie. .Te ne vois pas qu'on doive plutôt l'en exclure que celle où Cléopâtre, dans Rodogune, après avoir fait égorger un de ses fils, veut empoisonner l'autre aux yeux des spectateurs. De quelque indignation qu'on se soit armé contre la cruauté d' Atrée, je ne crois pas qu'on puisse mettre sur la scène tragique un tableau plus parfait que celui de la situation où se trouve le malheureux Thyeste , livré sans secours à la fureur du plus barbare de tous les hommes. Quoiqu'on se fût laissé attendrir aux larmes et aux regrets de ce prince infortuné, on ne s'en éleva pas moins contre moi ; on eut la bonté de me laisser tout l'honneur de l'invention ; on me chargea de toutes les iniquités d' Atrée; et l'on me regarde encore dans quelques endroits comme un homme noir arec qui ilne fait pas sur de vivre: comme si tout ce que l'esprit imagine devoit avoir sa source dans le cœur ! Belle leçon pour les auteurs, (pli ne peut trop leur apprendre avec quelle circonspection il faut comparoitre devant le public .' une jolie femme obligée de se trouver parmi des prudes ne doit pas s'observer avec plus de soin. Enfin je n'aurois jamais cru que , dans un pays où il y a
faut de maris maltraités, Atrée eût eu si peu de partisans. Pour ce qui regarde la double réconciliation qu'on me reproclie, je déclare par avance que je ne me rendrai jamais sur cet article. Atrée eleve Plisthene pour faire périr un jour Thyeste par les mains de son propre fils ; surprend un serment à ce jeune prince , qui désobéit cependant à la vue de Thyeste. Atrée n'a donc plus de ressource que dans la dissimulation, il feint une pitié qu'il ne peut sentir. Il se sert ensuite des moyens les plus violents pour obliger Plisthene à exécuter son serment; ce qu'il refuse de faire, Atrée, qui veut se venger de Thyeste d'une manière digne de lui, ne peut donc avoir recours qu'à une seconde réconciliation. J'ose dire que tout ce qu'un fourbe peut employer dadresse est rais en œuvre par ce prince cruel. Il est impossible que Thyeste lui-même, fùt-il aussi fourbe que son frère, ne donne dans le piège qui lui est tendu. On n'a qu'à lire la pièce sans prévention , l'on verra que je n'ai point tort; et si cela est, plus Atrée est fourbe, et mieux j'ai rempli son caractère; puisque la trahison et la dissimulation sont presque toujours inséparables de la cruauté.
Cette préface ne concerne que la première édition de mes oeuvres, et j'ai cru devoir la laisser telle qu'elle est entre les mains de tout le monde : mais comme le public, à l'égard d" Atrée, ne s'est point piqué dans ses jugements de cette prétendue infaillibilité que j'ai osé lui reprocher, il est bien juste, puisqu'il a changé de sentiment, que je change de style, et que je fasse succéder la reconnoissanceaux
f)4 P1\LFACE.
plaintes: bien entendu que e ne les lui épargnerai pas, s'il s'avise jamais de ne prendre plus à quelques unes de mes pièces le même plaisir qu'il y a pris autrefois.
Atrée, roi d'Argos.
Thyeste, roi de Mycenes , frère d' Atrée.
Plisthewe, fils d'Aerope et de Thyeste , cru fils
d' Atrée.
Théodamie, fille de Thyeste.
Eurysthene, confident d' Atrée.
Ai-ciMÉDON, officier de la flotte.
Thessaï^torf, confident de Tlisthene.
LÉoNiDE, confidente de Théodamie.
Suite d'Atrée.
Gardes,
La scène est à Chalcys, capitale de l'isle d'Eubée, dans le palais d'Atrée.
ATREE ET THYESTE,
TRAGEDIE