‹ Œuvres de Cyrano de BergeracChapitre 1 sur 8 · LIBRAIRIE CENTRALE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE CENTRALE

Rue Saint-Rome, 46.

Le dix-septième siècle, en France, est un des âges glorieux de l'humanité. Henri IV et la Ménippée avaient pacifié les effervescences farouches du siècle précédent, et mis un terme aux guerres civiles. On se jeta alors avec passion dans les plaisirs délicats, les occupations élégantes de Tesprit dont l'hôtel Rambouillet devint le temple. Cet hôtel s'ouvre en 4600 et ne se ferme qu'en 4661 , pour disparaître dans les rayons de cette cour splendide de Louis XIV, dont Versailles fut en quelque sorte l'Olympe éblouissant.

Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani et de Julie de Savelli , épousa , en 1600, Charles d'Ângenne, marquis de Rambouillet,

Il NOTICE HISTORIQUE

bon royaliste , qui avait fait merveille à la bataille de Jarnac, et qui, avec ses huit frères, refusa toujours d'entrer dans le parti de la Ligue. Charles d'Angenne avait terriblement d'esprit , affirme cette caillette de Tallement des Réaux , mais l'esprit frondeur ; et il était persuadé que l'Etat n'irait jamais bien, s'il ne gouvernait. « Cette humeur frondeuse , dit M. Fer- » dinand Delavigne; son amitié pour le duc » d'Epernon, si hostile à Sully; la parenté de » sa femme , Strozzi par sa mère , avec Marie » de Médicis, qu'outrageait et aigrissait tant » l'inconstance de Henri IV ; enfin la délicatesse » exquise et raffinée de la marquise à l'égard )» des bienséances, tout engageait cette noble » famille à s'isoler de ce Louvre où les Gabrielle » d'Estrée, les Jacqueline de Bueil, les Henriette » d'Entragues venaient successivement étaler le » scandale de leurs amours. Les premières réu- » nions de la marquise à l'écart du Louvre sem- )) blent donc une protestation indirecte contre )) ses mauvaises mœurs et son mauvais goût.

» Ces réunions avaient lieu rue Saint-Thomas- » du-Louvrc, dans l'hôtel Pisani, qui , dès 1600, » époque du mariage, avait pris le nom d'hôtel » Rambouillet. »

Malgré les ridicules qu'on peut justement lui reprocher, ce cénacle fut pendant soixante ans

le dépositaire du goût et de la moralité en France ; il infusa la grâce et l'élégance à une société où fermentait encore la sève ardente des guerres civiles , et l'assouplit. Il éclipsa et absorba le bureau d'esprit que l'abbé deMarolles avait fondé dans sa maison de la rue Saint- Etienne-des-Grès; la réunion de beaux esprits chez Marie de Jars, demoiselle de Gournay, fille d'alliance de Montaigne; et enfin la coterie Conrart , rendez-vous de ce que Paris avait de plus raflîné et de plus poli.

Le sanctuaire de l'hôtel Rambouillet , la fameuse chambre bleue, meublée de velours bleu rehaussé d'argent, où trônait la prude Catherine , nom que Malherbe changea par un précieux anagramme en celui d'Arthénice , devint le rendez-vous de la fleur des pois de la cour et de la ville, de ces précieux et de ces précieuses qui donnèrent de l'élégance et de la chasteté à la langue effrontée de Rabelais, et mirent un frein aux débauches des pétrarchistes et des ronsardisants.

Honoré d'Urfé. en fut la première idole. D'Urfé, dit un biographe, est un de ces noms heureux qui , dans un ordre de faits déterminé , absorbent en quelque sorte la substance d'une époque, qui se l'approprient, du moins aux yeux des générations futures, parce qu'ils sont comme

des vases où s'est conservé tout ce qui a pu en être transmis au creuset de la postérité. VAstrée passionna cette société en travail de palingénésie. L'esprit qui produisit ce roman est le même que celui qui avait donné ses tensons et ses cours d'amour à la Provence, la Diane de Montemayor à l'Espagne ; qui donna à l'Italie le Pastor ftdo de Guarini, YAminte de Torquato, YAdone du cavalier Marin , les grands poèmes de TArioste et du Tasse; à toute l'Europe ses mille romans chevaleresques et pastoraux.

La première partie de VAstrée parut en 1610, et la dernière ne fut publiée qu'en 1627, après la mort de d'Urfé, par Balthazar Baro, son ami et son secrétaire, qui la mit au jour, afin de clore, dans les imaginations en suspens, les aventures de ces héros dont raffolaient les belles dames. 11 ne faut pas trop médire de ce roman, dont le succès enfanta malheureusement l'interminable et fade postérité des Cyrus, des Clélie, des Cléopâtre et àes Polexandre ; cbt YAstrée^ c'est déjà , au point de vue purement grammatical, la langue nouvelle, la phrase telle que la construira Pascal, quarante ans plus tard, et (jue parlera l'Académie française.

VAstrée a sans doute exercé un action sensible sur les mœurs de son temps, mais elle leur çi aussi emprunté la métaphysique et les subtili-r

tés de la controverse amoureuse, venue en ligne directe des cours d'amour ; et si les contemporains s'en éprirent si follement, c'est qu'ils sentaient bien que l'àme poétique des vieux âges allait quitter le corps social, qu'elle avait animé et qui se décomposait déjà ; ils comprenaient que c'était le dernier soupir, le chant du cygne de cette chevalerie dont les germaniques et provençales délicatesses de sentiment, les amoureux héroïsmes de dévouement avaient idéalisé le culte de la femme. C'est depuis lors, en effet, que l'amour, qui, selon la splendide expression de Henri Heine , est la combinaison du sentiment de l'infini qui est en nous et du beau idéal qui se révèle sous une forme sensible, a été chassé du monde. La raison triompha dans la seconde moitié du dix-septième siècle ; le dixhuitième s'enivra des fêtes épicuriennes de l'esprit, et le nôtre s'énerve dans les calculs glacés de l'intérêt.

L'hôtel Rambouillet fut, dès l'origine, trèsprude et très-collet monté ; mais il se relâcha peu à peu de ses rigueurs, et devint enfin le rendez-vous des galants de la cour et des belles dames du grand monde. Pendant sa faveur, le florentin Concini, devenu maréchal d'Ancre, appela le cavalier Marin , ce napolitain plein de calembourgs , de concetti , de mièvreries et

d'afféteries affadissantes , et Tintroduisit rue Saint-Thomas-du- Louvre, où son poème de YAdone fit fanatisme, comme disent les Italiens.

L'économie de cette notice n'admettant que des silhouettes , les limites que j'ai dû me prescrire ne me permettent de donner qu'une rapide esquisse de cette époque intéressante. Vers le temps de la splendeur de l'hôtel Rambouillet, c'est-à-dire vers 1640, autour d'Arthénice et de sa fille aînée , Julie , pour laquelle fut composée l'illustre galanterie delà guirlande, et qui devint, en 1645, duchesse de Montausier, après avoir fait parcourir au pauvre duc , — l'Alceste de Molière , dit-on , — tous les relais de la carte du Tendre, se rangeaient Madeleine de Souvré, marquise de Sablé, qu'avait aimée le duc de Montmorency, que Richelieu fit décapiter à Toulouse ; Anne de Bourbon , duchesse de Longueville , et son frère , le duc d'Enghien , qui avait gagné la bataille de Rocroy, pendant qu'on portait le corps de Louis XIII à Saint-Denis ; puis encore la belle , spirituelle et blonde M"e Paulet, qu'on avait surnommée la lionne ; W^^ de Scudéry, et bien d'autres.

Là vinrent successivement briller toutes les intelligences et toutes les élégances de la première moitié du dix-septième siècle : Ogier de Gombault , le poète chevaleresque et mélancoli-

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que de Marie de Médicis ; Malherbe , MalleviUe, l'abbé de Cérisy, Civille, Cerisay,.Godeau, — le nain de Julie , — qui devint- évêque de Grasse et de Vence.; les deux Hubert, Sjarrazin, Gotin, l'abbé de Pure , La Galprenéde , le rodomont Georges de Scudéry, Ménage, l'avocat Patru, d'Ablancourt , Vaugelas. Corneille y lut ses créations merveilleuses. Le facétieux abbé de Bois-Robert y venait quelquefois, et parla à Richelieu de cette réunion, qui lui suggéra l'idée de créer l'Académie française (1). Le badin, le sémillant Voiture , le chevalier, l'amoureux, le mourant de toutes les belles , en était le commensal le plus assidu et le plus nécessaire. Guez de Balzac , le grand épistolier de France , dont les Lettres sont emphatiques, mais dont le Socrate chrétien, les Entretiens, et surtout le Prince, sont fort remarquables , hantait assidûment aussi l'hôtel Pisani , que , dans ses lettres à Conrart, il appelait le Temple des Muses, de l'honneur et de la vertu.

Voiture représentait le raffinement, le précieux, le quintessencié italien; Balzac, la boursoufflure et l'emphase espagnole.

(i>Elle fut fondée le 13 mars 1634 , complétée en 1636, et ne fut recrutée, dans Torigine, que parmi les passe^olants et les enfant» de la pitié de Bois-Robert.

Benserade , avec son sonnet de Job , y balança un moment la gloire de Voiture, lors de la querelle des deux sonnets , qui divisa la société en Uranins et Jobelins. U^^ de Longueville prit parti pour Voiture et le sonnet d'Uranie ; son frère, le prince de Conti, se déclara en faveur de Benserade. Corneille, consulté, dit que celui de Voiture était mieux rêvé, mieux conduit, mieux achevé , mais qu'il voudrait avoir fait Tautre.

Chapelain en fut longtemps Toracle et y jouit d'une prodigieuse autorité jusqu'à l'apparition de la Pucelle, à laquelle il travailla pendant trente ans. Chapelain est une preuve qu'un poète médiocre peut exercer, avec la plus haute distinction , l'art de la critique ; car , quoiqu'il n'eût pas le talent de composer un ouvrage original, il eut celui de réprimer les écarts du génie dans les autres , par la raison, comme dit un auteur anglais, qu'un vin médiocre peut faire de très-bon vinaigre.

La première moitié du dix-septième siècle, c'est-à-dire la régence de Marie de Médicis , le règne de Louis XIII et la régence d'Anne d'Autriche , ont l'air d'un roman de cape et d'épée. C'était à coup sûr un singulier roi que ce mélancolique monarque , qui autorisa l'exécution de Montmorency, de Cinq -Mars, de de Thou; qui laissa assassiner le maréchal d'Ancre; qui ac-

corda sa faveur à Luynes, parce qu'il élevait bien les pies-grièches , et plus tard à Saint-Simon, le père de l'auteur des Mémoires , parce qu'il savait sonner du cor sans baver.

Après l'épanouissement de la renaissance italienne et de la réforme allemande , que le fanatisme de la Ligue avait eue à combattre , débordèrent les impiétés des Libertins à la suite de Théophile de Viau , et les frairies des Goinfres qui marchaient sous la bannière de Gérard de Saint-Âmant. Alors on abandonna la tradition grecque et romaine, pour s'inspirer de l'Espagne et de l'Italie.

La France , qui sous Marie de Médicis s'était imprégnée du génie italien, subit l'influence castillane avec Anne d'Autriche, la blanche reine aux mains d'ivoire , qui s'évanouissait à la vue des roses, comme ce chevalier de Guise, qui tua cependant en duel les deux barons de Luz. « Le genre espagnol, dit un écrivain célèbre , » c'était, au début du dix-septième siècle, la » haute galanterie, langoureuse et platonique, » un héroïsme un peu romanesque , un courage » de paladin , un vif sentiment des beautés de » la nature, qui faisait éclore les églogues et les » idylles en vers et en prose , la passion de la » musique et des sérénades aussi bien que des ô carrousels, des conversations élégantes comme

» des divertissements magnifiques. Le genre itay> lien était précisément le contraire de la gran- » deur ou^ si Ton veut, de l'enflure espagnole : )) le bel esprit poussé jusqu'au raffinement, la » moquerie et un persifflage qui tendaient à » tout rabaisser. Du mélange de ces deux gen- » res sortit l'alliance ardemment poursuivie, » rarement accomplie en une mesure parfaite , » du grand et du familier, du grave et du plai* > sant, de l'enjoué et du sublime. »

Ces deux influences donnèrent naissance aux cavaliers hautains et fringants, aux mousquetaires parfumés d'ambre, aux raffinés d'honneur à la longue rapière, marchant le poing sur la hanche , en étalant la fraise , la gonelle et les gants à la frangipane; aux galants qui, avec leur rodomontade espagnole et leur mignardise italienne, laissèrent leur nom aux galons; aux fantasques à la vie aventureuse et frivole ; aux fats, aux fous, aux spadassins; aux matamores bien cambrés, bien guédés ; aux capitans dont Callot et Abraham Bosse nous ont conservé les fières attitudes ; aux graciosos issus de Quevedo et de Gongora ; aux magots littéraires , aux imbroglios, aux facéties picaresques de Scarron; mais aussi aux surhumaines grandeurs, aux énergiques combats de la passion, et du devoir dès poèmes de Corneille.

SUR CYRANO DE BERGERAC. il

Gomme tout s'agite et cherche sa voie parmi ces esprits frivoles , ces abstracteurs de quintessence y ces alambiqués , ces rimeurs de concetti, ces poètes en style gorge de pigeon, chargé de passequilles comme la basquine d'une gypsie.

Mais on sent cependant, — au sein des liens relâchés et rompus de cette époque affolée , — que les lettres vont être pratiquées par des esprits, d'élite et encouragées par de grandes âmes. L'austère et grave Corneille , dont les sérieuses facultés morales font dignement honorer en lui les œuvres de l'intelligence , va surgir et rayonner dans ce cahos, avec le Cid, la veille du jour où Descartes publiera le Discours sur la Méthode.

Richelieu parut, et, quoique son goût littéraire ne fût pas très-pur, il faut convenir qu'il donna un puissant essor aux lettres. L'abbé de Bois-Robert fut chargé de rechercher les hommes de talent et de les recommander à sa munificence. Cet abbé était un bouffon prodigieusement spirituel, dont un bon mot fit la fortune : Un jour on apporta un chapeau de castor à Richelieu, qui n'était pas encore cardinal ; et qui lui demanda s'il lui allait bien : — « Il vous irait » mieux, répondit l'abbé , s'il était de la cou- » leur du nez de votre aumônier. »

Le Metel de Bois-Robert était né à Caen ,

en 1592. Le vieux cardinal Du Perron fut son premier patron littéraire. Il alla ensuite à Rome, en 4630, où il se familiarisa chez les grands, avec cette vie subalterne de diseur de bons mots sans conséquence , de narrateur d'anecdotes graveleuses, qui firent les délices de Richelieu. Il plut à Urbain VIII , qui lui offrit le prieuré de Nozay, au diocèse de Nantes; et Bois-Robert, qui y vit le levain de sa fortune , se hâta de prendre la tonsure. Il entra dans les ordres en revenant en France, obtint un canonicat à Rouen , d'où il vint à Paris dans les antichambres de Richelieu, qui prit bientôt tellement de plaisir à sa conversation , qu'il en fit son familier. Bois-Robert , au comble de la faveur, devint avec Rotrou , le laborieux Claude de l'Estoile , fils et petit-fils de présidents , dont les Mémoires servent à l'histoire de Henri III, et Guillaume Collelet , le père du poète crotté , stigmatisé par Boileau, l'un des quatre auteurs dramatiques que le cardinal prit à sa solde et chargea de travailler sous son inspiration.

Lorsque Corneille arriva à Paris, Richelieu l'associa à ses quatre faiseurs , mais comme il se refusa fièrement à broder servilement ses canevas, le cardinal, froissé dans sa vanité d'homme de lettres , souleva contre lui George de Scudéry et ne rougit pas de descendre à de

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puériles et mesquines tracasseries indignes de son génie. On raconte qu'après l'apparition du Cidy pour lequel « tout Paris eut les yeux de Chimène, » il tendait le poing à Bois-Robert, en lui disant : « Rodrigue^ as-tu du cœur ?» A quoi le boufifon répondit d'un air piteux : « Je n'ai que du carreau. )^ Et ce plat quolibet était colporté dans les salons de la cour et de la ville. Rotrou honora son caractère en refusant de prendre part à ce déchaînement , et ne craignit pas de blâmer l'abbé à la face de l'homme puissant qui l'encorurageait. Balzac , dans une lettre à Scudéry , réfuta victorieusement les critiques de ce rodomont, et la duchesse d'Aiguillon ellemême intercéda auprès de son oncle, le cardinal , en faveur de Corneille , si bien que Richelieu récompensa , comme ministre , ce même mérite dont il était jaloux comme homme de lettres.

Le dernier effort littéraire de Richelieu fut la tragédie de Mirame, dans laquelle il espérait en même temps se venger des cruautés d'Anne d'Autriche, qui avait exigé qu'il dansât devant elle une' sarabande, déguisé en berger de VAstrée, et de la rivalité de ce fat de Buckingham , en les traduisant l'un et l'autre sur la scène, sous les noms des principaux personnages de la pièce. Il choisit pour collaborateur et auteur responsable l'athée

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Desmarets de Saint-Sorlin, qui se convertit plus tard et devint le poète mystique et quiétiste de Tordre de la Visitation. C'est lui, — dont on disait que c'était le plus grand fou parmi les poètes et le plus grand poète parmi les fous y — qui écrivait à M«»« de Chantai : « Je vous em- » brasse, ma chère colombe, dans votre rien, ». tout rien que je suis , chacun de nous étant j^ dans notre tout, par notre aimable Jésus. » Ce Desmarets offre de singulières analogies avec Clément Brentano, le frère de la Bettina d'Arnim , et sa pièce des Visionnaires est une des compositions dramatiques les plus bizarres qui aient jamais paru. Mirame n'eut pas de succès , malgré les efforts désespérés du cardinal; Corneille triompha, et les passe-volants ainsi que les enfants de la pitié de Bois-Robert « allè- » rent s'engloutir dans les marais du Parnasse , » dont ils avaient trop longtemps usurpé et ,» déshonoré les sommets. »

Si, comme on le voit, il est des gloires usurpées , il en est aussi qui ont leur fatalité , car une cruelle destinée semble s'être appesantie sur elles. Lorsqu'on plonge dans les régions inexplorées de la littérature on est confondu de la quantité d'écrivains , poetœ winores, qui se sont évertués sur le Parnasse , et du petit nombre d'élus dont la mémoire a survécu. Cet oublia

presque toujours légitime, est quelquefois injuste , et tout en respectant les célébrités consacrées par de légitimes admirations y il est permis de chercher à venger des noms trop longtemps méconnus. Il est bon de réviser de temps en temps les arrêts portés par les contemporains ou parla postérité, surtout en France, où nous acceptons facilement par indolence des opinions toutes faites , sans nous donner la peine d'en discuter la validité.

Les thuriféraires réservent leur encens pour les grandes puissances adorées de la foule et passent fièrement devant les rêveurs presque toujours environnés d'un certain mystère, aussi, quoique à coup sûr je ne cherche pas à me singulariser en sacrifiant à des dieux inconnus , diisignotis, je me suis toujours senti attiré, par une sorte de réhabilitation et de consolation posthumes , vers les génies injustement tombés dans Voubli , et les ai vengés du dédain ou de rindifférence. L'opinion, sujette à l'erreur et au caprice , peut avoir des écarts passagers , mais le tribunal impartial de la postérité , dégagé de préjugés, doit prononcer l'arrêt définitif.

Je vais m'occuper d'un des hommes les plus oubliés de l'époque dant je viens d'esquisser la physionomie, et qui en est cependant l'une des

expressions les plus originales et les plus caractéristiques, — de Savinien Cyrano de Bergerac, — dont le nom e.t les travaux sont à peine connus, parce qu'il dédaigna l'art de soigner sa réputation , en faisant dire son nom à tous les échos de la renommée.

Des biographes le font naître à Bergerac , d'autres au château de Bergerac , plusieurs en Gascogne : personne ne s'accorde. Ce qui parait assez probable, c'est qu'il n'est pas d'origine française , — son nom l'indique assez , — et s'il est né» à Bergerac, ce n'est que par accident qu'il en a pris le nom, car le château appartenait au roi. Du reste, le rédacteur de la bibliothèque des romans dit qu'il n'ajouta ce nom au sien que pour se distinguer des autres Cyrano.

Quels étaient-ils ? On a conservé le nom de Cyrano de Mauvières, son frère; mais ce nom de fief n'est pas périgourdin. Le cousin chez lequel il mourut serait-il le même que celui qui, en 1663, était trésorier général des offrandes , aumônes et dévotions du rot7En remontant plus haut, on voit Samuel Cyrano, abbé de Saint-Jean-des-Prés, en Bretagne, vers 1594. Il y en a sans doute d'autres encore , mais tout cela ne dit pas d'où était notre auteur. Ce qui est certain , c'est que sa famille n'a laissé aucune trace en Périgord; on ne l'y trouve pas établie, elle ne paraît pas avoir con-

tracté d'alliance avec les autres familles du pays ; il n'en existe aucune mention dans les registres de Bergerac, et la tradition est aussi muette que les registres. J'ai eu un moment l'espoir d'être plus heureux en faisant des recherches à Bragairac, arrondissement de Muret, canton de Saint-Lys , car c'est, sous la forme patoise, le nom qu'a longtemps porté la ville de Bergerac en Périgord; mais mes recherches n'ont amené aucune découverte.

Ce qui pourrait lever bien des difficultés , ce serait l'épitaphe de Cyrano, qui fut enterré dans l'église du couvent des Filles de la Croix , dans le faubourg Saint-Antoine. Dans le siècle dernier, Gaignières fit relever toutes les inscriptions qui se trouvaient dans les églises de Paris, et il est probable que celle de Cyrano ne fut pas oubliée, si toutefois son tombeau avait une épitaphe. Mais comme tous ces recueils manuscrits se trouvent en partie à Paris et en partie à la bibliothèque d'Oxford, il faudrait entreprendre des recherches et des voyages dont le succès est assez problématique, et d'ailleurs d'une importance assez restreinte.

M. Léon Lapeyre, bibliothécaire delà ville de Périgueux, pense fort judicieusement, et je me range de cet avis , que le père de Cyrano , espagnol d'origine , est venu en Périgord et à occupé

quelque emploi militaire , au château de Bergerac, où Savinien naquit vers 1620.

Son enfance fut orageuse comme devait d'ailleifrs l'être toute sa vie. Son père le mit en pension de bonne heure chez un curé de campagne du voisinage où il. se lia avec Le Bret (1) , qui devint plus tard son éditeur. Ce curé était un pédant assez ignare que Cyrano prit en aversion, si bien que son père, vieux gentilhomme assez insouciant de l'éducation de ses enfsints et trop crédule aux plaintes de celui-ci , l'en retira à l'âge de quinze ans, sans s'inquiéter s'il ferait mieux autre part, et l'envoya à Paris, où il le laissa sur sa bonne foi. Savinien entra au collège de Beauvais, où il termina ses études, et où il puisa cette violente haine des pédants et des cuistres, qui lui inspira sa comédie du Pédant joué , et suggéra sans doute à Molière , son camarade de collège, l'idée de ses Métaphraste et de ses Pancrace.

(1) Je suppose que ce Le Bret était parent de ravocat-général Le Bret , qui trouvant que les imputations que Ton feisait à la maréchale d*Âncre étaient si frivoles et les preuves si fiiibles , que quelques sollicitations qu*onlui fit , qu'il était nécessaire pour Thonneur et la sûreté de la vie du roi qu'elle mourût , ne voulut jamais donner ses conclusions à la mort que sur Tassurance qu'il eut , par la propre bouche de Luynes, qu*éiant condanmée le roi lui donnerait sa grâce.

Lorsqu'il eut fini ses études au collège de Beauvais, le railleur, spirituel et passionné gascon, qui n'avait guère que la cape et l'épée, se jeta , avec toute l'ardeur de la fougue méridionale, dans le tourbillon parisien. Les plaisirs ne lui firent cependant pas négliger l'étude. Il se glissa dans la société des disciples de Gassendi, qui donnait des leçons à Chapelle, à Molière, à Hesnault et i Bernier, le fameux voyageur qui parcourut le Mogol, l'Indoustan et le royaume de Cachemyr avec l'empereur Aureng-Zeb, auprès duquel il resta douze ans. Cyrano acquit auprès de Gassendi une science encyclopédique ; aussi ne faut-il pas douter, dit Grimarest, qu'il ne fût devenu un grand physicien, un habile critique et un profond moraliste , si la mort ne l'eût enlevé presque aussitôt qu'il se fut consacré aux lettres.

Le Bret, qui redoutait pour lui l'entraînement des passions, le fit entrer aux gardes, en qualité de cadet, dans la compagnie de M. de Carbon-Castel-Jaloux dont il faisait lui-même partie. Cyrano n'avait que dix-neuf ans : ce fut le beau temps de ses duels et de ses aventures.

€ C'était alors, dit l'auteur des Grotesques, » le temps de ces belles aventurières espagnoles » et italiennes, voluptueuses et fières créatures, » aimant d'un égal amour l'or, le sang et les

» parfums ; pâles comme Tambré , souples » comme le saule , fortes comme l'acier, le nez ]» légèrement arqué, la lèvre dédaigneusement » retroussée à ses coins et ayant Tair de faire » fi, Fœil nageant et scintillant, les cheveux » drus et crépelés, les mains pleines de fossettes » et presque royales , les doigts effilés , plus » blancs que Tivoire de Téventail. Le beau » temps des belles courtisanes poétiques ! C'était » le temps des balcons escaladés , des échelles T> de soie , des ballets et des mascarades ; de » cette galanterie espagnole, grave et folle à » la fois, dévouée jusqu'à la niaiserie, ardente » jusqu'à la férocité! des sonnets, et des petits » vers, et des grands coups d'épée, et des ]) grandes rasades , et du jeu effréné ; on jetait » sa vie par la fenêtre, on semait son âme à » tous les vents , comme si l'on n'eût su qu'en ]) faire. On se joue sur un coup de dé à toutes » les minutes, on se bat pour soi, on se bat » pour les autres, plutôt que de rester les bras » croisés; quelqu'un vous regarde, vite un » duel; quelqu'un ne vous regarde pas, encore » un duel; l'un vous insulte, l'autre vous mé- » prise : et tout cela sans forfanterie , avec un » laisser-aller et une nonchalance admirables , » comme s'il ne s'agissait d'autre chose que de D boire un verre d'hypocras. Quel courage dé-

9 pensé à rien ! La monnaie de cent mille héros » éparpillée au coin des carrefours, le soir, » sous quelque lanterne ! Cyrano trouva moyen » de se faire nommer V Intrépide par une société » ainsi faite, lui, tout jeune homme, arrivé » hier du Périgord , de chez un pauvre curé de » campagne. — Magnifique début ! »

Cyrano était un brave , élégant et beau cavalier au nez près, que la nature lui avait fait colossal comme celui de Ganeça, le dieu hindou de la Sagesse, à trompe d'éléphant (4). Ce nez servit de texte aux railleries des malins; mais comme notre héros avait le caractère bouillant et singulier, il voulut faire respecter ce nez monumental, et le fit bravement respecter à la pointe de sa flamberge. Il se fit bientôt remarquer par ses extravagances et sa folle intrépidité; ses duels, tous heureux, firent grand bruit dans Paris; on parla beaucoup de sa bravoure , de son adresse , mais bien moins de son nez, dont le ridicule sembla diminuer à mesure que croissait sa ré-

(1) L*édition des Œuvres de Cyrano, de 1710, offre en tête du premier volume son portrait , tête nue y vu de trois quarts , ses armoiries au bas, et page 107, assis écrivant, la tête coiffée d*un bonnet. Dans Tédition de 1740, même portrait que celui de l'édition de 1710, mais mieux gravé, tourné dans un autre sens et sans les armoiries. Le Chroniqueur du Périgord et du Limousin a publié aussi un portrait lithographie de Cyrano , avec ses armoiries.

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putation de spadassin. Ce qu'il y a de bizarre , dit Le Bret, c'est qu'il avait d'ailleurs un caractère inoffensif et doux , et qu'il ne méprisait rien autant qu'un spadassin de profession. Il s'était trouvé en cent rencontres , jamais une seule fois pour lui-même, mais en qualité de second, et l'on sait que les seconds étaient alors des témoins qui se battaient. Son courage était si notoire que dans sa compagnie , presque exclusivement composée de gascons, on lui décerna le surnom de Démon de la bravoure.

Son existence, un peu mystérieuse, est entourée de ce prestige chevaleresque que nous prêtons aux paladins des romans du cycle carlovingien. Il ne comptait jamais ses adversaires. On raconte qu'un soir il était à souper avec son ami Linière, connu par l'acrimonie de ses épigrammes et de ses satires, lorsqu'on vint les avertir qu'un grand seigneur, dont ce dernier s'était attiré la haine, avait aposté une centaine de coupe-jarrets sur sa route, vers les fossés de la porte de Nesle. Linière, dont l'épée était moins vaillante que la langue, n'osait rentrer chez lui. — « Pardieul.dit Cyrano, en lui donnant une » lanterne , je veux t'aider moi-même à faire la » couverture de ton lit. » Il alla vers le lieu désigné, se précipita au milieu des assassins répée à la main,, et les mit en fuite, après

en avoir tué deux*, et grièvement blessé sept autres.

Ce combat surhumain fut vu par une foule de témoins qui en rendirent témoignage , et en* tre autres par M. de Bourgogne, mestre de camp du régiment d'infanterie du prince de Conti , qui lui dbnuB le surnom d'Intrépide.

Le maréchal de Gassion, l'ami de Gustave Adolphe et de Richelieu, qui prit une si grande part à la bataille de Rocroy, car il passe pour avoir conseillera manœuvre qui décida du sort de la journée, et qui mourut à trente-sept ans, ayant appris cette fabuleuse aventure par Cavois et Guigy, voulut s'attacher Cyrano, qui refusa par désintéressement et par fierté.

Cette existence aventureuse et folle ne le détournait pas de ses études , et Le Bret , auquel il faut toujours en revenir, le vit Un jour, dans un corps-de-garde , travailler à une élégie avec aussi peu de distraction que s'il eût été dans un cabinet fort éloigné du briiit.

Sa carrière militaire ne fut pas longue, mais n'est pas sans éclat. Il reçut un coup de mousquet au travers du corps au siège de Mouzon , place forte près de Sedan , sur la Meuse , et plus tard, en 1640, un coup d'épée dans la gorge., à celui d'Arras. Ses blessures le contraignirent, à son grand regret , à renoncer à l'âge de vingt

ans au métier des armes. Niceron dit qu'il se prit alors d'une belle passion pour la physique et la philosophie.

Le Bret, son éditeur et son camarade, affirme qu'il n'avait pas l'humeur querelleuse. On voudrait le croire, mais il est cependant permis de penser le contraire. Son aventure avec le comédien Montfleury , qui était fort gros , semblerait le prouver. Un soir , au théâtre , on ne sait pour quelle cause, on le vit se lever de sa place et dire au comédien : — « Je t'interdis pour un mois. » Celui-ci , ne tenant pas compte de l'injonction , reparut quelques jours après sur la scène. Aussitôt que Bergerac l'aperçut, il lui cria, tout bouillant de colère : — « Retire-toi où je t'assomme. 9 Penses-tu donc, à cause qu'un homme ne X» te saurait battre tout entier en vingt-quatre » heures et qu'il ne saurait en un jour échigner T> qu'une de tes omoplates, que je me veuille 1^ reposer de ta mort sur le bourreau? Non, je i> serai moi-même ta Parque, d Le comédien fut contraint de se retirer.

Une brochure, intitulée : Combat de Cyratio de Bergerac contre le singe de Brioché, prouve que notre raffiné était un peu beaucoup sur la hanche.

Jean Brioché ou Briocci était iin arracheur ^e dents et un joueur de marionnettes, installé,

en compagnie de son illustre singe Fagotin, au bas du Pont-Neuf, près de la porte de Nesle, laquelle était encore debout en 1649. Le Pont- Neuf était alors le rendez-vous des badauds parisiens, des gentilshommes, des grandes dames , des bourgeois , des clercs de la bazoche , des passe-volants et des filles folles. Les raffinés, aux fraises dentelées et brodées , au feutre empanaché de plumes éclatantes, qui jonchaient de madrigaux la ruelle de Ninon et courtisaient Marion Delorme, abandonnaient parfois les ombrages aristocratiques de la Place-Royale pour s'égayer à Brioché et entendre Tabarin, — le beau-père de Gautier-Garguille, — et l'associé de Mondor, fameux opérateur, qui vendait du baume sur le Pont-Neuf, comme Brioché y arrachait des dents.

L'opuscule déjà cité raconte que Cyrano , assistant aux parades de Brioché , prit son singe Fagotin pour un laquais qui lui faisait la grimace et le tua d'un coup d'épée. « Fagotin, dit » Fauteur de la brochure^ était grand comme » un petit homme et bouffon en diable; son » maître l'avait coilBFé d'un vieux vigogne , dont » un plumet cachait les fissures et la colle ; il » luy avait ceint le cou d'une fraise à la Sca- » ramouche ; il luy faisait porter un pourpoint » à six basques mouvantes, garni de passe-

26 IfOTICB HISTORIQUE

» ments et d'aiguillettes , vêtement qui sentait » le laquéisme ; il luy avait concédé un baudrier » d'où pendait une lame sans pointe. »

Ce combat supposé de Cyrano et de Fagotin, qui a été écrit et publié en 1704, et réimprimé par Didot, il y a quelques années, est une satire assez piquante des allures ferrailleuses de Tauleur du Pédant joué, qui fut plus turbulent et plus querelleur que ne le prétend Le Bret.

Son caractère a été fort bien peint par Guéret> dans sa Guerre des auteurs, que Ton pourra consulter. Beauchamps prétend qu'il était d'une grande sobriété et qu'il buvait rarement du vin, « à cause que son excès abrutit et qu'il faut » s'en défier comme de l'arsenic. » Il avait l'esprit très-enjoué , très-aimable , très-abondant en spirituelles saillies ; mais il l'avait en même temps très-altier, très-indépendant, et ses écrits en portent l'empreinte hardie et un peu extravagante. Il ne voulait pas plus de Mécène que de prôneurs , et se tint toujours à l'écart des coteries littéraires et politiques, sauf sous la Fronde, cette guerre de pots-de-chambre, comme l'appela Condé , où il fut du petit nombre des auteurs qui se déclarèrent pour Mazarin. Le cardinal trouva en lui un champion intrépide et désintéressé, tandis qu'il fut un adversaire redoutable pour les Frondeurs.

SUR CVaANO DE BERGERAC. 37

Cyrano défendant le principe d'autorité contre d'augustes rebelles, insurgés au nom des plus mesquines prétentions et sous les plus futiles prétextes, est un grand enseignement; car si la Fronde ne fut que ridicule , elle eût pu devenir sanglante comme la Ligue. Aussi les Frondeurs furent-ils bien coupables de jouer avec la hideuse bête populaire , qui par tout pays déchiquette les cadavres et s'en met jusqu'au coude ^ et dont la férocité avait naguère éclaté à propos du maréchal d'Ancre. Les mémoires du temps racontent qu'après l'assassinat du maréchal , la populace alla à Saint-Germain-l'Auxerrois exhumer son cadavre , le pendit et le traîna sur une claie. Il y eut un homme vêtu d'écarlate si enragé, qu'ayant mis sa main dans le corps mort, il l'en tira et la porta à sa bouche pour sucer le sang , et avaler quelques morceaux qu'il en avait arrachés ; ce qu'il fit à la vue de plusieurs honnêtes gens qui étaient aux fenêtres. Un autre eut moyen de lui arracher le cœur, et l'aller cuire sur les charbons et manger publiquement avec du vinaigre.

Cyrano eut de vrais et sincères amis (4), —

(1) Les frères Le Bret, rhistorien de Prade, Cavois, qui fut tué à la bataille de Lens , le yaUlant Brissailles , enseigne des gens d'armes du duc d'Orléans , le brave Duret de Hontchenin , le comte

le fait est assez rare pour qu'on prenne la peine de le signaler, — qui Tavaient longtemps valnement engagé à se conformer aux mœurs de l'époque, en se mettant sous la protection d'un patron qui l'aurait appuyé à la cour. Il finit cependant par céder à leurs instances et se résigna à accepter , en 4653 , le patronage du duc d'Arpajon, à qui il dédia ses ouvrages, comme Corneille dédia les siens à l'opulent Montauron.

On a prétendu que Cyrano était mort fou, et que la première preuve qu'il donna de sa folie fut d'aller à la messe, à la Merci, à midi, sans pourpoint, en haut de chausse et bonnet de nuit. Cette accusation est gratuite, et Charles Nodier l'en a vengé dans une page que je vais reproduire.

« Dans ses estimations cavalières de tout ce » que la littérature française avait produit jus- » qu'à lui , Voltaire a rangé Cyrano de Bergerac » au nombre des fous, avec cette autorité ma- » gistrale qui s'attachait à toutes ses paroles et » dont l'influence a été si féconde en résultats. » Il mourut fou, dit-il , et il était déjà fou quand » il fit le Voyage de la Lune.

de Brienne , Tabbé de Villeloin , le conseiller de Longeville-Gontier, le mathématicien Rohault , et MM. de Bourgogne , de Zeddé , de Cbavagne , des Billettes, de Saint-Gilles , de La Morlière , etc.

> Voltaire était assurément fort compétent sur

9 cette question , car il avait pris Micromégas

1 dans le Voyage de la Lune, où Fontenelle

^ avait pris \es Mondes^ et le bon doyen Swift

> les Voyages de Gulliver. C'était là une excel- ) lente raison , dans la tactique de Voltaire , » pour imprimer au livret de Cyrano un cachet » ineffaçable de ridicule et de mépris ; et tout » le monde sait qu'il s'était armé de la même » précaution contre le César et V Othello anglais » qui lui avaient fourni son César et sa Zaïre. » Shakspeare a survécu, à ce qu'on assure, et » Cyrano est bien mort. Il n'y a même pas » grand mal, car Micromégas vaut mieux, à » cela près, qu'il n'est ni aussi savant, ni aussi » original. Le passage sur Cyrano est curieux, » parce qu'il marque à peu près la limite où se » sont arrêtées les investigations de Voltaire B dans la littérature antérieure. On pourrait » assurer qu'il n'y connaissait rien de plus, si » ce n'est Rabelais , qu'il a toujours traité avec » un profond dédain , et dont quelques reflets » éblouissants brillent çà et là dans Candide.

» Boileau avait mieux jugé Cyrano de Berge- » rac, qu'il ne regarde pas comme un fou, » mais dont il caractérise la burlesque audace » avec sa netteté ordinaire de tact et d'exprès-

> sions. C'est la juste définition , ou , comme on

30 NOTICE RISTOMQUE

> disait autrefois , le véritable blason littéraire

» de ce jeune poète qui mourut à trente-cinq

» ans des suites de ses blessures, au jour et

» presque à l'heure où la langue française allait

» se fixer, dans la poésie, sous la plume de

)> Corneille, et sous celle de Pascal dans la

» prose. Bergerac était jusqu'alors un des hom-

)) mes, et l'homme peut-être qui en avait le

1^ mieux remué les éléments , varié les formes et

» assoupli les difficultés. Ce qu'on peut lui re-

» prêcher, sans lui faire tort, c'est un luxe

» intolérable d'imagination, un abus fastidieux

» de l'esprit, un mélange hybride et pénible de

» pédantisme et de mauvais ton, qui accuse

B une éducation inachevée. Accordez-lui le goût

» que lui auraient accordé l'âge et la réflexion ,

» et Bergerac, vieilli de quinze ans, sera un des

» écrivains les plus remarquables de son siècle.

D Tenez-lui compte au moins de ce qu'il a fait.

1» Serait-ce un homme si méprisable que celui

» qui a donné le Gilles à la farce dans Pas--

» quier, le Scapin à la comédie dans Corhindi,

» le paysan dans Matthieu Gareau, des scènes

» charmantes à Molière, des types à La Fon-

» taine , et quelquefois , dans de belles scènes

» dUAgrippine, un digne rival à Corneille? Vous

» savez déjà ce que lui doivent Fontenelle,

» Swift et Voltaire. Quant à ce livre qu'il écri-

Sun CYRANO DE BERGERAC. 31

» vit qtuind il était dyà fou, ne vous étonnerail- » on pas un peu en vous disant qu'on y trouve » plus de vues profondes , plus de prévisions » ingénieuses, plus de conquêtes anticipées, « sur une science dont Descartes débrouillait à » peine les éléments confus, que dans un gros * volume de Voltaire, écrit sous la dictée de la » marquise du Châtelet? Cyrano a fait de son » génie l'usage qu'en font les étourdis , mais il 9 n'y a rien là qui ressemble à un fou. »

Bergerac dut la mort à un accident malheureux. Rentrant, un soir, à l'hôtel d'Arpajon , une pièce de bois lui tomba sur la tète et le blessa grièvement. Une maladie dangereuse se déclara. Le duc d'Arpajon l'abandonna durant cette maladie. Heureusement, Tanneguy Regnault des Boisclairs, grand prévôt de Bourgogne et de Bresse, le recueillit chez lui, et l'y garda pendant quatorze mois que durèrent ses souffrances. De là, Cyrano, espérant que l'air de la campagne le soulagerait, alla chez M. de Cyrano, son cousin, où il mourut cinq jours après, en 1655, à l'âge de trente-cinq ans , dans des sentiments chrétiens; car une de ses parentes^ religieuse aux Filles de la Croix, dans le faubourg Saint-Antoine , lui avait fait abjurer les erreurs de sa jeunesse et le fit inhumer dans l'église de ce couvent.

Cyrano avait un gros mépris, un dédain sii* prême de la renommée et semblait avoir adopté cette maxime chrétienne d'un écrivain mystique : Ama nesciri. Personne n'a eu l'imagination plus vive ; mais il lui manqua ce milieu harmo- i nique, invariable, pondéré, également éloigné | des extrêmes que Confucius préconise dans le Tchoung-Young.

Quoique leur imagination les égare souvent, il ne faut pas dédaigner les gens à imagination. Ils ont l'intuition des merveilles que la civilisation a tant de peine à réaliser, et la science surprise finit par s'apercevoir, après des efforts inouïs et des calculs infinis, qu'elle sait tout juste ce que les poètes avaient dès longtemps pressenti.

U Histoire comique des états et empires de la Lune et V Histoire comique des états et empires du Soleil renferment les idées les plus originales et les plus profondes sur la physique , la morale . et la politique. Cyrano y donne la théorie des ballons cent ans avant que Montgolfier ait songé à l'appliquer ; il développe les formules du principe atomistique de Démocrite et les doctrines d'Epicure , que Gassendi lui avait inoculées ; il a entrevu le système de la perfectibilité en donnant à la jeunesse des États de la Lutte le pas sur les vieillards , et s'il n'a pas inspiré le

Monde dans la Lune de John Wilkins, il a au moins frayé la rouie à Swift, Voltaire, Fontenelle et Restif de La Bretonne, car les Voyages de Gulliver, Micromégas, la Pluralité des Mondes et la Découverte australe trahissent des réminiscences empruntées à ces deux productions originales , même après Lucieû et Apulée.

Le Bret donna, en 1656 , V Histoire des états et empires de la Lune et Y Histoire des états et empires du Soleil^ qui , volée dans un coffre pendant la maladie de l'auteur et heureusement retrouvée, fut imprimée en 1661. V Histoire de V Etincelle fut volée et n'a jamais été retrouvée.

Outre ces ouvrages , Cyrano a produit le Pédant joué , la Mort d'Agrippine, un Fragment de Physique^ des Lettres et un recueil iï Entretiens pointus.

Le Pédant joué est la première comédie qui ait paru depuis que Hardy et ses contemporains avaient établi un théâtre régulier à Paris. Si cette pièce est inférieure à la plupart de celles de Molière, qu'elle précéda, elle est déjà bien supérieure à la farce de Patelin , et je pense qu'il ne serait pas inutile de jeter un regard sur les origines de notre théâtre pour en apprécier le mérite.

On est d'accord que les pèlerins qui revenaient de Terre-Sainte à la suite des croisades,

34 NOTICE HISTOBIQUB

se livraient à la composition de cantates et d'hymnes, où ils rappelaient les événements de leurs voyages, et s'ingéniaient à lier des scènes, dans lesquelles le Christ, les apôtres, et autres objets de dévotion, jouaient le principal rôle. Les pèlerins, dit le père Ménestrier, voyageaient en troupes et s'arrêtaient dans les carrefours , où ils récitaient leurs scènes avec des bourdons à la main, et cela finit par tellement intéresser le public qu'on leur fit élever de temps à autre un théâtre. Ces spectacles servaient à l'amusement et à l'instruction du peuple. Les représeur tations qu'on y donnait avaient un tel attrait pour lui , qu'elles faisaient un des principaux ornements de la réception des princes à leur entrée dans les villes. On appelait ces représentations des miracles et des mystères. C'étaient des dialogues ou les interlocuteurs représentaient des personnages imaginaires ou allégoriques.

Lorsque les mystères furent représentés à une époque ou l'instruction était plus avancée , on confia les rôles à des acteurs plus distingués : c'étaient en général des ecclésiastiques qui se réunissaient en corps , sous le titre de Confrères de la Passion. Leurs productions furent divisées, non en plusieurs actes, mais en plusieurs jours, et elles se jouaient en plein air. Ces spec-

tacles ne furent pas sans utilité , non-seulement en ce qu'ils enseignaient les grandes vérités de TEcriture à des gens qui ne pouvaient pas lire la Bible, mais en abolissant les tournois qui avaient fait si longtemps la seule jouissance populaire. . Quelque bizarres que fussent ces représentations théâtrales, elles adoucissaient les mœurs en dirigeant l'attention publique vers des spectacles dans lesquels l'esprit était intéressé, et en faisant aspirer à la considération par d'autres exercices que ceux de la force brutale et de la valeur sauvage.

Les Confrères de la Passion furent autorisés à donner des représentations théâtrales , dès le 4 décembre 1402, par des lettres de Charles VI. Ils s'installèrent d'abord à, l'hôpital de la Trinité. Ce lieu leur ayant été ôlé, ils se transportèrent, en 4540, à l'hôtel de Flandre, où est aujourd'hui la rue Coquillière ; mais François I^r ayant ordonné la démolition de cet hôtel, en 1543 , les confrères se réfugièrent à l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil.

La fervente société du moyen-âge, devenue sceptique et railleuse en vieillissant^ voulut s'ébaudir au lieu de s'édifier. Au quinzième et seizième siècles, les moralités, les farces et les soties grossières , obscènes et dissolues des Clercs de la Bazoche et des Enfants sans souci , firent pâlir

les miracles et les mystères des Confrères de la Passion. C'est-à-dire qu'à l'inspiration chrétienne succéda l'inspiration philosophique et profane. La farce de Patelin prépara la France aux finesses de la grande comédie d'intrigue et de caractère.

Au commencement du dix-septième siècle, les mystères y qu'on avait autrefois écoutés avec un pieux recueillement, avaient été honnis comme des impiétés ennuyeuses et de mauvais goût.

Assiégés sur les tréteaux de l'hôtel de Bourgogne, leur dernier refuge , par les censures ecclésiastiques, par les arrêts du Parlement, qui fit défense aux Confrères de la Passion de représenter à l'avenir des sujets tirés de l'Ecriture- Sainte, et par les huées des spectateurs, les pauvres Confrères , après avoir vainement assayé des pièces profanes , furent forcés de céder la place à de nouveaux acteurs , moyennant quelques droits honorifiques et pécuniaires, qui, après avoir été contestés à plusieurs reprises , furent juridiquement anéantis en 1629.

La pléiade de Ronsard leur avait déjà porté une rude atteinte avec la Cléopâtre d'Etienne Jodelle, qui n'était cependant qu'une servile et médiocre imitation des tragédies grecques , et la Sophonisbe de Mellin de Saint-Gelais. Puis vinrent Remy Belleau, Antoine de Baïf, Robert Garnier et Alexandre Hardy , dont la fécondité

rappelle celle de Lope de Véga. La Pyrame et Thisbé de Théophile, parut en 1617 ; les Bergeries de Racan, en 4618. On vit ensuite surgir la scabreuse Sainte-Agnès de Pierre Trotterel , la fade Sylvie de Mairet , les créations informes de Villetoustain , de Schelandre , de Cotignon , de Bourrée, de Duryer, etc. , etc.

Voilà où nous en étions lorsque les Espagnols avaient, depuis deux siècles, la Célestine de Rojas et les Italiens la Mandragore de Machiavel. Il était temps que Corneille donnât de la sévérité et de la grandeur à la littérature.

La tragédie et la comédie naissantes ne chassèrent cependant pas la farce, qui se joua aussi à l'hôtel de Bourgogne. Gros-Guillaume, Gautier-Garguille et Turlupin avaient établi leurs tréteaux à l'Estrapade, et y obtenaient un si grand succès, que RicheUeu, en ayant ouï parler, força les comédiens de l'hôtel de Bourgogne à s'associer ces trois célèbres farceurs. Ils moururent tous les trois en 1634 , et furent successivement remplacés , par Guillot-Gorju , par le fameux Scaramouche, le maître de Molière, que Mazarin avait fait venir d'Italie, et par Jodelet.

La scène du Pédant joué se passe à Paris, au collège de Beauvais. Manon Granger, fille de Nicolas Granger, principal de collège, est recherchée en mariage par le capitan Châteaufort, par M. de

38 ROTICB HISTORIQUE

La Tremblaye , gentilhomme peu favorisé de la fortune, et par Matthieu Gareau» paysan qui passe pour posséder des biens considérables.

L'affection de la fille est entièrement pour le gentilhomme; mais le père, qui ne consulte que son avarice, la destine au paysan, et reçoit assez mal les deux autres prétendants.

Chariot, fils du pédant Granger, est épris de Genevotte, sœur de M. de La Tremblaye, mais il a pour rival son propre père qui voudrait convoler avec elle. Le Pédant désire se débarrasser de son fils et songe à l'envoyer à Venise chez un oncle paternel, orbe (Thoirs mâles ^ qui a besoin d'un personnage sur la fidélité duquel il puisse se reposer du maniement de ses facultés.

GRANGER

Puis donc que tu n*as jamais voulu t'abreuver aux marais , fils de Tongle du cheval emplumé , et que la lyrique harmonie du savant meurtrier de Python n'a jamais enflé ta parole , essaye si dans la marchandise , Mercure ) aux pieds ailés, te prêtera son caducée. Ainsi le turbulent Eole te soit aussi affable qu'aux pacifiques nids des alcyons. Enfin , Chariot , il faut partir.

Chariot résiste, le père s'emporte et finit par sortir pour aller retenir une place au coche de Lyon. Le fils resté seul se désespère lorsque survient son valet Corbineli , un de ces valets

narquois qui conduisent toute l'intrigue » sans avoir Fair d'y toucher, fils des Badins du seizième siècle, père des Scapins du dix-septième, et des Frontins du dix-huitième.

CORBINELI.

Si vous me voulez croire votre voyage ne sera pas long.

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