CHARLOT
Ah ! mon pauvre Corbineli , te voilà. Sais-tu donc bien les malheurs où mon père m'engage ?
CORBINELI.
l\ m'en vient d'apostropher tout le tu autem, \\ vous envoie à Venise ; vous devez partir demain : mais pourvu que vous m*écoutiez , je pense que si le bonhomme , pour tracer le plan de cette ville , attend votre retour , il peut dès maintenant s'en lier à la carte. Il vous cojnmande d'acheter ici quelque bagage à bon marché , qui soit rare à Venise , pour en faire un présent à votre oncle : c'est un couteau qu'il vient d'émoudre pour s'égorger. Suivez-moi seulement.
C'est ainsi que finit le premier acte.
Le second commence par un monologue du capitan Châteaufort, personnage d'un réalisme merveilleux. Ses rodomontades, ses jactances sont bien celles qu'on rêve à la vue dés matamores burinés par Callot et Abraham Bosse.
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Le théâtre et la caricature s'en emparèrent, parce qu'ils étaient nombreux en ce temps-là. Ces poltrons qui font les braves et assomment les gens du récit mensonger de leurs prouesses, ces capitaines Fracasse des théâtres de l'hôtel de Bourgogne et du Marais , correspondent au Capitan ou au Spezzafer de l'ancien théâtre italien. Le baron de Fœneste^ ce gascon bravache et fanfaron de Théodore-Agrippa d'Aubigné, n'est pas autre chose. Maréchal fit, en 1637, une comédie intitulée : Le véritable Capitan matamore ou le FanfaroUy qui est imitée du Miles gloriosus de Plante. Corneille en a introduit un dans Y Illusion comique. Il abat d'un souffle le grand Sophi de Perse et le grand Mogol ; il remplit tour à tour les hommes de terreur et les femmes d'amour ; les reines d'Ethiopie et du Japon, à leurs soupirs d'amour ne mêlent que son nom; les sultanes se sont échappées du sérail pour le voir et l'ont mis quelque temps mal avec le Grand-Seigneur, aussi il a empêché une fois le soleil de se lever à son heure prescrite , parce qu'on ne trouvait point l'aurore, qui était couchée avec ce merveilleux brave.
Cela vous semble exagéré, détrompez-vous ; voici un rodomont réel qui ne le cède en rien à ceux de la fantaisie : Scudéry est un vrai capitan littéraire, bravache et cuistre, rodomont
et pédant, dont les jactances dépassent tout ce qu'on pourrait imaginer. Il s'était fait peindre en tête du Trompeur puni, armé de pied en cap, avec cette légende outrecuidante :
Et poète et guerrier Il aura du laurier.
Ce qui fit dire aux malins :
« Et poète et gascon
Il aura du bâtOD.
Ce Scudéry était un homme qu'il fallait admirer ou se battre ; il faillit tuer La Calprenède , parce qu'il lui contestait quelque invention de son esprit. Ce n'était point assez que Conrart eût publié qu'il s'était rendu célèbre par toute la France , pour les nombreux ouvrages en vers et en prose dont il avait enrichi le public, il le força d'ajouter, dans le texte d'un privilège, qu'il était aussi grand guerrier que grand poète. Ce fanfaron était d'ailleurs assez brave : il fit ses preuves au Pas-de-Suze, et Turenne parle de son intrépidité. Du reste , il défendait ses amis avec la même chaleur que sa gloire personnelle. « Il n'y a rien, disait-il, de » comparable à Théophile , ni parmi les vivants, » ni parmi les morts ; et s'il y a quelqu'un qui » pense que j'offense sa gloire imaginaire , pour
» lui montrer que je le crains aussi peu que je » reslime, je veux qu'il sache que je m'appelle » Scudéry. »
Je tiens à donner une idée plus complète de ses jactances, en citant quelques passages de la dédicace de son Alaric à la sérénissime reine de Suède.
« Le vainqueur de Rome va mettre aux pieds » de V. M. les trophées qu'il s'éleva sur le Ca- » pitole , et présenter à la plus grande Reine flu » Monde les glorieuses dépouilles de la plus » grande Reine de l'Univers. Mais comme il a ]) su ce que le grand Gustave a fait et quelle est » votre haute réputation parmi toutes les Na- » tions de la Terre, il craint que le Héros ne » soit pas digne de l'Héroïne et que l'offrande » ne soit trop basse pour un autel si élevé. En ]) effet, Madame, quand il mettrait au pied de » votre Thrône plus de Couronnes que vous » n'en portez à vos Armes , cet hommage, quoi- » que fort illustre, le seroit bien moins que » vostre vertu : et s'il faloit proportionner à » cette vertu les choses qu'on vous présente , » à peine les sceptres de tous les rois y pour- » roient suffire. Certainement, Madame, jamais j) panégyrique ne fut si aisé à faire que celuy » de V. M. Car en disant qu'estre fille du plus » grand conquérant des derniers siècles , est la
SUR CYRANO DE BERGERAC. 4â
» moindre de vos qualités, j'auray plus dit » qu'on n'a jamais dit, et plus qu'on ne pourra » jamais dire : mais j'y ajouteray toutesfois en- » core, que la grandeur de vostre âme, et celle » de vostre esprit , mettent V. M. autant au des- » sus des Reines, que les Reines sont au dessus y> des autres Dames.
» Véritablement ceux qui nous ont voulu faire » passer pour les Merveilles de l'Univers , des » Pyramides, des Tombeaux et des Colosses, » nous ont bien dit par là tacitement qu'ils ]» n'avoient pas de CHRISTINES dans leur siè- » cle : car ils ne se seroient pas amusés à nous » descrire ces prodiges de l'Art, s'ils eussent » eu à nous parler d'un aussi grand miracle de » la Nature.
» Je ne scay si la grandeur de mon sujet B m'aura fait concevoir quelque chose de grand, » et je scay que ce n'est pas à un broyeur d'ocre » à oser entreprendre de vous peindre ; mais si > ma force a respondu à mon courage et à mon » zèle, une belle Reine Amazone aura peut- » estre son Apelles comme Alexandre avoit le » sien ; et la gloire des Thomyris et des Ama- » lazontes vos devancières, sera absolument » obscurcie par l'incomparable esclat de celle » de V. M. Certes, Madame, vous devez tenir » pour assuré que je suis infiniment persuadé
» de vostre mérite, puisque je le loue infini- » ment : car si cela n'estoit pas toutes vos cou- » ronnes n'auroient point assez de splendeur » pour m'esblouir, ny assez d'or pour me faire ) parler contre mes propres sentiments. Je fais » profession d'une vertu trop délicate pour estre » flateur : et ma naissance est trop noble pour » prendre Femploy d'un esclave. >
J'en passe et des meilleures , mais je ne saurais omettre celle-ci :
« Au reste, Madame, si cette grande pein* » ture a le bonheur de vous plaire, comme j'ay » le cœur assez eslevé , je ne m'en propose pas » une petite récompense. En effet, quand tout » le cuivre et le fer de la Suède seroient de l'or,
> et que V. M. m'en donneroit les minières , » mon ambition ne seroit pas satisfaite , si elle » me les donnoit seules. Il faut. Madame, que » vous me donniez plus que tout cela , si vous » voulez que je sois content de vostre libéralité,
> c'est-à-dire qu'il faut que V. M. m'accorde » l'honneur de sa bienveillance. Je crois qu'il » est honorable d'estre intéressé de cette sorte ; » qu'il est permis d'estre avare d'une si noble » façon; et qu'il est glorieux d'aspirer à des » trésors , que tous les Grésus n'esgaloient ^ pas. D
La préface du Franca Trippa n'est pas moins
outrecuidante que sa dédicace. J'en dois citer un échantillon :
« Comme ce Poëme épique a beaucoup de » rapport, quand à la constitution, avec ces » ingénieuses Fables, que nous appelons des » Romans ; il est presque superflu que j'en » parle icy : puisque j'en ai traité assez araple^ » ment dans l'avant-propos de mon illustre » Bassa : et que d'ailleurs l'heureux succès de » ce Grand Visir et celui du Grand Cyrus qui » l'a suivy , ont assez fait voir, ce me semble , » que je n'ignore pas absolument ce genre d'es- » crire , dont je me mesle quelquefois. Néant- » moins , comme il pourroit estre qu'une partie » de ceux qui liront ce poëme n'auroient pas
> veu ces ouvrages ; j'ay creu que je ne ferois
> pas mal de mettre en ce lieu un Discours de » l'Epopée : afin de faire voir aux lecteurs , que » je n'ay pas entrepris d'eslever un si grand » Bastiment, sans sçavoir toutes les proportions » et tous les alignements que l'Art enseigne. »
J'ai cité ces outrecuidances pour habituer le lecteur à celles de Châteaufort, l'un des capitans les plus complets que l'on ait jamais mis sur la scène.
Le second acte débute donc par un monologue du capitan Châteaufort , qui voudrait bien se débarrasser de La Tremblaye , mais qui ne
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sachant comment s'y prendre, en est finalement réduit à n'oser pas seulement lui défendre de vivre , parce qu'il ne sait comment le faire mourir. Matthieu Gareau le surprend au milieu de ses rêveries. Ce paysan madré est le type des Lubins , des Pierrots et des Lucas de Molière. C'est le premier paysan que l'on ait mis sur la scène parlant le jargon de province.
La conversation de ces deux personnages est singulière. Gareau raconte ses aventures et ses voyages dans les pays lointains ; Châteaufort lui fait des questions si saugrenues , que le paysan impatienté lui donne des coups de bâton , si bien que le bravache déguerpit.
CHATEAUFORT.
Quoi que tu fasses , ayant protesté que tu gagnerais cela sur moi-même de me laisser battre une fois en ma vie, il ne sera pas dit qu'un maraud comme toi me fasse changer de résolution.
Surviennent le Pédant et sa fille.
GRANGER ( à Gareau).
Voilà ma fille qui voudrait déjà qu'on dit d'elle et de vous ; Sub , super, lu , subler, casujungunlur viroque^ in vario sensu.