‹ Œuvres de Cyrano de BergeracChapitre 3 sur 8 · MANON · texte numérisé non relu

MANON

Mon père, je ne suis pas capable de former des souhaits,

mais de seconder les vôtres : conduisez ma main dans celle que vous avez choisie , et voas verrez votre lille d'an visage égal , ou descendre ou monter.

GRANGER

Rien donc ne nous empêche plus de conclure cet accord , aussitôt que nous saurons les natures de votre bien. Vos facultés consistent-elles en rentes , en malsons ou en meubla ?

GAREAU

Dam I oui. J*ai très bian de tout ça , par le moyan d'un héritage.

GRANGER

Qu'on donne promptement un siège à monsieur. Manon, saluez voire mari. Cette succession est-elle grande ?

GAREAU

Elle est de vingt mille francs.

GRANGER

Vite , Paquier, qu'on mette le couvert.

Là-dessus, Gareau explique son affaire d'une si hétéroclite façon (1), que le Pédant ^ persuadé

(1) L^auteur des Anecdotes dramatiques, dît : « Gareau fait le détail d'un procès que lui occasionna une succession qui doit feire tout son bien , et ce rapport du procès est une énigme indéchiffrable. On dit, cependant , qu*un habile avocat s*étant , à ses heures de loisir , donné la peine d*examiner le droit de ce paysan , il avait reconnu qu*il avait raison , et que la succession devait lui appartenir. »

qu'il n'a pas hérité, se renfrogne, fait replier la nappe , et reconduit en lui conseillant d'aller « promener sa charrue ailleurs que sur le » champ virginal du ventre de sa fille. »

GAREAU

Ma foy voire I aussi bian n*en velai-je pus. J'aime bian mieux euue bonne ménagère , que non pas de ces Madames de Paris qui se fesont courtiser des courtisans. Vous verrais ces galouriaux , tant que le jour est long , leur dire : Mon cœur , mamour ; par-ci , par-là ^ je le veux bian , je le veux bian. Et pis, c'est à se sabouler, à se patiner , à plaquer les mains au commencement sur les joues , pis sur le cou , pis sur les tripes , pis sur le brichet, pis encore pus bas ; et ainsi le vit se glisse (4). Stanpen-

(1) Il existe deux éditions du Pédant jouéy de Charles de Sercy : Tune est de 1654, et Tautre de 1658. Elles renferment beaucoup de passages libres et de mots orduriers. L*édition de Rouen , qui est la réimpression exacte des premières avec toutes les gravelures , est celle d'après laquelle je cite cet audacieux passage , qui fat plus tard singulièrement corrigé. Le visse-gf/isse, telle est la leçon ridiculement pudibonde et incompréhensible des éditions de 1710 et de 1 741 . Les œuvres de Cyrano n'ont été imprimées qu'avec des suppressions considérables. Il paraît que M. de Monmerqué avait dans sa bibliothèque un manuscrit du Pédant joué et des Etats de la Lune, avec des passages inédits qui sont dignes d'attention. J'ignore si cet académicien , qui a fait une vente publique d'une partie de ses collections , a encore le manuscrit en question. Je le recommande , ainsi que les dédicaces du libraire Charles de Sercy , aux bibliophiles et aux gourmets littéraires. Pour ne pas abuser des notes , j'ajoute ici la nomenclature des principales éditions des œuvres de Cyrano. Paris :

daot, 1110^^ qui ne veux pas qu'on me fasse des Irogedies , si j'avouas trouvé queuque ribaud licher le morviau à ma femme ; comme cet aflfront-là frappe bian au cœur , peut-être que , dans le désespoir , je m*emporterouas à jeter son chapiau par les fenêtres, pis ce serait du scandale^ tigué , queuque gniais !

Corbmeli aanonce au Pédant que son fils a été fait prisonnier par une galère turque.

C'est cette fameuse scène que Molière , grand et habile picoreur , s'est appropriée , dans les Fourberies de Scapitiy en disant : « Je prends » mon bien où je le trouve. » Il Ta copiée presque littéralement jusqu'à cette merveilleuse phrase devenue un proverbe : « Que diable » allait-il faire dans cette galère? »

Charles Nodier a raison de dire qu'en général l'homme qui donne un proverbe au peuple a fait preuve de génie, et Cyrano en est là.

Granger, après avoir donné la rançon de son fils à Corbineli, ordonne à Paquier, son cuistre , d'aller faire un beau compliment à Genevotte, de sa part, et surtout de ne l'entretenir que de feux, de charbons, de traits, et s'en va.

Charles de Sercy, 1661 , 2 toI. iii-12. Amsterdam, c*est-à-dire Trévoux : Daniel Pain, 1699, 2 vol. in-12. Amsterdam : Jacques Desbordes, 1709, 2 vol. in-12. Idem : 1741, 3 vol. in-12. Rouen : Séjourné , 1676. Rouen ; Jean Besogne , 1678.

Genevotte entre , Paquier remplit consciencieu* sèment la commission du Pédant, lorsqu'il est intempestivement interrompu par l'arrivée de Châteaufort , qui fait fuir Genevotte.

CHATEAUFORT.

Hé , mon Dieu , Messieurs , j'ai perdu mon garde , persoune ne Ta-t-il rencontré? Sans mentir j*en ferai reproche à la connétablie , d'avoir fié à un jeune homme la garde d'un diable comme moi. Si j'allais maintenant rencontrer ma partie , que serait-ce ? il faudrait s'égorger comme des bétes farouches. Pour moi , encore que je sois vaillant , je ne suis point brutal. Ce n'est pas que je craigne le combat ; au contraire , c'est le pain quotidien que je demande à Dieu tous les jours en me levant. Holà ! gardemulet, ne l'as-tu pas vu passer mon garde? C'est un garde que les Maréchaux de France m'ont envoyé pour m'empècher de faire un duel , le plus sanglant qui ait jamais rougi l'herbe du Pré-aux-Clercs/

PAQUIER,

Hé bien , Monsieur , qu'importe , puisque vous voulez tuer votre ennemi , que ce garde vous ait abandonné ? ' Vous pouvez à cette heure vous battre sans obstacle.

CHATEAUFORT.

Quoi ! tu te figures que je sois si peu sensible à l'honneur, que de me résoudre à tromper lâchement, traîtreusement la vigilance d'un honnête homme qui me gardait , et qui , à l'heure que je parle , ne s'attend nullement que je me batte ? Moy , aggraver la faute d'un imprudent par

une plus grande I Si je pensais qu'un seul homme se le fut imaginé , pour me venger d'un individu sur toute l'espèce j'enverrais défendre au genre humain d*ètre vivant dans trois jours.

PAQUIER

Adieu , adieu.

CHATEAUFORT.

Va toi-même à Dieu , poltron , et lui dis de ma part que je lui vais envoyer bientôt tout ce qui reste d'hommes sur la terre.

Au troisième acte, Granger attend Genevotte, qui arrive en riant aux éclats, et lui raconte le tour que Ton vient déjouer à un avare dont elle fait un portrait médiocrement flatteur. C'est le récit que Zerbinette fait à Géronte dans les Fourberies de Scapiriy et que Molière a encore dérobé à Cyrano. Granger n'a pas de peine à reconnaître son aventure ; sa flamme n'en est pourtant pas refroidie, et il la lui expose par les quatre figures de rhétorique : les antithèses , les métaphores, les comparaisons et les arguments. La jeune fille, d'accord avec son frère, promet un rendez-vous au Pédant pour la nuit, en lui recommandant de venir avec une échelle et de monter par la fenêtre ; car son frère , dit-elle , serre tous les soirs les clefs de la maison sous

le chevet. Granger s'en va ravi ; Chariot survient, Genevotte lui explique la ruse, et le troisième acte finit.

Au quatrième , l^nuit est venue. Le Pédant et son cuistre croisent devant la maison de la belle. Paquier, croyant placer l'échelle contre le mur , l'appuie sur le dos de Corbineli , qui les guette , et tombe. Il remonte à Téchelle et nage des bras dans la nuit pour toucher le mur. Corbineli transporte l'échelle d'un côté et d'autre avec tant d'adresse, que Paquier, faisant aller sa main à droite et à gauche , frappe toujours un des côtés sans trouver d'échelons. Les deux pédagogues effrayés croient avoir affaire au diable, à une larve. Le valet, pour les achever, leur distribue quelques horions, entre prestement dans la maison de La Tremblaye , et se met à la fenêtre , d'où il les harangue en déguisant sa voix, de telle façon qu'ils croient à une apparition démoniaque.

M. de La Tremblaye survient en criant au voleur ! et veut faire pendre Paquier et Granger, qui appelle Châteaufort à son secours. Le capw tan paraît à la fenêtre.

CHATEAUFORT.

Qui sont ces canailles qui font du bruit là-bas ? Si je descends , je lâcherai la bride aux Parques.

SUR GYRÂNO DE BER6BRAG. 58

GRANGER

Ah ! M. de Château-Très-Fort , envoyez de Tarsenal de votre puissance la foudre craquetante sur la témérité criminelle de ces chétîfs mirmidon^

GHATEAUFORT (descendu sur le théâtre).

Vous voilà donc, maraud.

GRANGER

M. de Château.fort, à minori ad majus; si vous traitez de la sorte un malheureux , que ferez-vous à votre rival?

GHATEAUFORT.

Mon rival ! Jupiter ne l'oserait être avec impunité.

GRANGER

Cet homme ose donc plus que Jupiter?

GHATEAUFORT.

Ce grimaud, ce fat, ce farfadet? Docteur, vous avez grand tort : je Tallais faire mourir avec douceur ; maintenant que ma bile est échauffée, sans vous mettre au hasard d*ètre accablé du ciel qui tombera de peur , je ne le saurais punir. N'avez-vous point vu cet estramaçon dont les siècles ont tant parlé ? Certain fat avait marché dans mon ombre ; mon tempérament s'en alluma , je laissai tomber celui de mes revers , qu'on nomme Tarchiépouvantable , avec un tel fracas , que le vent seul de ma tueuse ayant étouffé mon ennemi , le coup alla foudroyer les omoplates de la Nature. L'Univers de frayeur, de carré

qu'il était , s*en ramassa tout, en boule : les cieux en virent plus de cent mille étoiles : la terre en demeura immobile : Tair en perdit le vent : les nuées en pleurèrent : Iris en prit Técharpe : le soleil en courut comme un fou : la lune en dressa les cornes : la canicule en enragea : le silence en mordit ses doigts : la Sicile en trembla : le Vésuve en jeta feu et flammes : les fleuves en gardèrent le lit '- la nuit en porta le deuil : les fous en perdirent la raison : les chimistes y gagnèrent la pierre : Tor en eut la jaunisse : la crotte sécha sur pied : le tonnerre en gronda : l'hiver en eut le frisson : Tété en sua : l'automne en avorta : le vin s'en aigrit : l'écarlale en rougit : les rois en eurent échec et mat : les cordelicrs en perdirent leur latin : et les noms grecs en vinrent au duel.

LA TREMBLAYE

Pour éviter un semblable malheur, je vous fais commandement de me suivre. Allons, monsieur Tarchi-épouvanlable , je vous fais prisonnier à la requête de l'Univers.

CHATEAUFORT.

Vous le voyez , Docteur , pour ne vous pas envelopper dans le désastre de ce coquin , j'ai pu me résoudre à lui pardonner.

Manon demande la grâce de son père à M. de La Tremblaye. Elle convient qu'il mérite la mort, d'avoir été surpris en volant sa maison; mais comme il l'a tant aimée , elle compte , en devenant sa femme, obtenir son pardon. Granger se sent joué; il se résigne cependant, et con-

sent au mariage de sa fille avec le gentilhomme ; à la condition , toutefois , que celui-ci lui accordera la main de sa sœur Genevotte.

LA TREMBLAYE

Désirer cela , c'est me le commander. Mais n'oublions pas de punir ce gi^otesque rodomont de son impertinence. ( Il frappe Chdleaufort. )

CHATEAUF.ORT {comptant les coups).

Un , deux , trois , quatre , cinq , six , sept , huit , neuf , dix , onze , douze. Âh ! le rusé , qu'il a fait sagement. S'il en eût donné treize , il était mort.

LA TREMBLAYE

Voilà pour vous obliger à ce meurtre. (Il le jette à terre d'un coup de pied,)

CHATEAUFORT.

Aussi bien me voulais-je coucher.

LA TREMBLAYE

Allons chez nous passer Taccord.

GRANGER

Entrez toujours , je vous suis. Je demeure ici un moment pour donner des ordres que nous ayons de quoi nous ébaudir.

Il ordonne alors à Paquier d'aller chercher des musiciens , des confrères d'Orphée. Celui-ci

lui fait observer qu'au lieu de renvoyer quérir des baladins, il serait bien plus urgent de le. faire habiller, car il est fait comme un gueux. Là-dessus arrive Corbineli.

GRANGER

Corbineli, tu vois un pirate d'amour : c'est sur cette mer orageuse et fameuse que j'ai besoin pour guide du phare de tes.inventions. Certaine voix secrète me menace, au milieu de mes joies, d*un brisan, d'un banc ou d'un écueil. Pensestu que ma maîtresse renvoie mon fils , sans rallumer des flammes qui ne sont pas encore éteintes? Ah I c'est une plaie nouvellement fermée , qu'on ne peut toucher sans la r'ouvrir. Toi seul peux démêler les sinueux détours d'un si léthifère dédale. Toi seul peux devenir TArgus qui me conservera cette lo. Fais donc, je te supplie, toi qui es l'astre et la constellation de mes félicités, que mon fils ne soit plus rétrograde à ma volonté. Mais si tu veux que l'embryon de tes espérances , devenant le plastron de mes libéralités , fasse métamorphoser ta bourse en un microcosme de richesses , et ta poche en corne d'abondance , fais , dis-je , que mon coquin de fils prenne un verre au collet de si bonne sorte , qu'ils en tombent tous deux sur le cul. Je présage un triste succès à mes entreprises s'il assiste à cette fête : c'est pourquoi enfonce-le dans un cabaret , où le jus des tonneaux le puisse entretenir jusques à demain matin. Voici de l'or, voici de l'argent : regarde si , par un prodigt surnaturel , je ne fais pas bien dans ma poche conjonction du soleil et de la lune sans éclipse. Prends , ris , bois , mange , et surtout fais-le trinquer jusques à l'ourlet. Qu'il en crève , n'importe , ce ne sera que du vin perdu.

Corbineli et Paquier promettent au Pédant de seconder ses projets; mais ils avertissent Charlot et lui conseillent de feindre l'ébriété. Chariot écoute le conseil, et arrive auprès de son père en contrefaisant l'ivrogne. Il déblatère, et finit par frapper Paquier , qui s'enfuit avec Granger.

LA TREMBLAYE

Marchez , marchez , il faut bien que la position éborgne étrangement votre bon père; car il était bien aisé de juger , que ni vos yeux , ni vos gestes , ni vos pensées , ne sentaient point le vin. Mais encore je n'ai point su ce que vous prétendez par cette galanterie.

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