CHANGER
Comment, marier : c*estune comédie.
CORBINELI.
Hé bien I ne savez-vous pas que la conclusion d'un poème comique est toujours un mariage.
GRANGER
Oui , mais comment serait-ce ici la fin ; il n'y a pas encore un acte de fait.
CORBINELI.
Nous avons uni tous les cinq en un , de peur de confusion : cela s'appelle pièce à la polonaise.
GRANGER
Hé bien I comme cela , je te permets de prendre Mademoiselle pour légitime épouse.
Lorsque le contrat est signé , Chariot et Genevotte avouent au Pédant la fourberie dont ils viennent de faire usage.
CORBINELI.
C'est une pilule qu'il vous faut avaler.
LA TREMBLAYE
Vous ravalerez , ou par la mort I
Là-dessus, le paysan Gareau fait d'amères réflexions sur les tribulations et les infortunes conjugales que lui avait causées sa première femme , et se félicite de n'avoir pas épousé Genevotte , qui lui en eût fait peut-être autant. Corbineli prie Chàteaufort d'augmenter le bien des nouveaux mariés de celui d'un empire.
Celui-ci répond qu'il, donne assez quand il n'ôte rien , et qu'il leur a fait beaucoup de bien de ne leur avoir point fait de mal.
GHARLOT (à Genevotte).
Mon petit cœur , il est fort tard , allons nous mettre au lit.
PAQUIER.
Je n'ai donc plus qu'à faire venir la sage-femme ; car VOUS allez entrer en travail d'enfant.
LA TREMBLAYE
Je Q*oserais quasi prendre la hardiesse de vous consoler.
ORANGER
N*en prenez pas la peine, je me consolerai bien moimême. O lempora I 6 mores I
Le Pédant joué est une pièce très-irrégulière sans doute. Le plan en est* défectueux et la conduite incohérente ; il y a peu de liaison dans les scènes, mais beaucoup de situations comiques et d'un goût singulier. Le dénouement est ridicule et d'une improbabilité révoltante. Le style hérissé de concetti, de gofferies, de calembredaines , de quolibets efiFrontés , a cependant une allure vive et piquante, une certaine verdeur fringante, cavalière et narquoise d^ntla saveur est d'un haut ragoût. Les expressions techniques, dont rougit la pruderie de notre époque, appartiennent au langage familier du temps , et nul ne songeait à s'en offusquer. 11 ne faut , d'ailleurs, pas oublier que notre auteur, en sa qualité de compatriote de Montaigne et de Brantôme, a pris les doctrines sceptiques de l'auteur des Essais et la désinvolture gaillarde de celui des Dames galantes.
Les caractères sont neufs, soit par le fond , soit par la manière dont ils sont présentés. Le
rôle un peu outré de Granger est original, quoiqu'on eût antérieurement introduit des pédants sur la scène. Si Pierre Paquier, comme Ta dit Charles Nodier, n'est pas le type du Pierrot de nos théâtres de la foire et du boulevard , il en est au moins la meilleure expression écrite.
Ghâteaufort est un capitan d'une espèce nouvelle, que je trouve prodigieusement divertissant. Le paysan Gareau est incontestablement le personnage le plus original de l'œuvre. Ce manant astucieux, brutal, égoïste et madré, comme presque tous les paysans , est une admirable création , car c'est somme taute le personnage raisonnable de la pièce, l'homme positif qui ramène tous ces affolés de la science, de l'amour ou de la vanité au ton naturel.
Il ne fautf^aâ oublier que, quoiqu'il n'ait été représenté qu'en 1654 , le Pédant joué est l'œuvre d'un écolier , car Cyrano en eut la première idée dès le temps où il était au collège de Beauvais^ dirigé alors par Granger, dont il se vengea en en faisant le principal personnage , sans prendre la peine de lui donner un autre nom.
Ce Granger est celui dont Guy Patin a dit qu'après avoir été principal de Beauvais, il épousa, en 1637, pour la décharge de sa conscience, sa servante, en ayant eu des enfants.
Pour être juste il faut avouer que Cyrano s'est souvenu du Candelaïo de Nolano Bruno , qui venait d'être traduit en français sous le titre de Boniface et le Pédant.
La Mort d'Agrippine fut représentée en 1653.
Il ne s'agit pas ici de la mère de Néron , mais de la fille d'Agrippa, petite-fille d'Auguste, célèbre par sa tendresse pour Germanicus son époux.
Germanicus, après ses succès sur le Rhin, avait été envoyé en Syrie où Agrîppine l'accompagna. Il y fut empoisonné par Pison, à l'instigation de Tibère, jaloux de son génie militaire. Sa veuve rapporta ses cendres en Italie et accusa son meurtrier, qui n'échappa à ses poursuites qu'en se donnant la mort.
L'arrogant et astucieux Séjan , qui déshonora sa première jeunesse par de criminelles complaisances pour Apicius, était alors tout-puissant sur l'esprit de Tibère et rêvait lé pouvoir suprême. Pour y parvenir il feignit d'être épris de Liville, sœur de Germanicus, épouse de Drusus, fils de Tibère, la séduisit et lui proposa de l'épouser et de l'élever avec lui au trône, après s'être débarrassés de son mari. Liville prise de vertige y consentit , et Drusus fut empoisonné par l'eunuque Lygdus et le médecin Eudémus. Séjan répudia Apicata, dont il avait trois enfants , et demanda la main de Liville à
64 NOTICE HI8T0RIQUB
Tibère, qni la lui refusa. Le favori ne se laissa pas décourager : il réveilla la haine de la vieille Livie et la jalousie de Li ville contre Agrippine, afin que ces deux princesses représentassent, en toute occasion, la veuve de Germanicus à Tempereur comme une orgueilleuse ennemie, qui , flére de sa fécondité et de la faveur populaire, aspirait à la souveraine puissance. Agrippine fut reléguée dans Tile Pandataria , où sa mère Julie avait été autrefois, pour des causes bien différentes, enfermée par Auguste. Néron, son fils aîné, fut exilé dans l'île de Ponce, où il mourut de faim ; Drusus, le second, fut emprisonné à Rome, où on regorgea plus tard. Le troisième fut Caligula. Quant à ses trois filles elles furent mariées : Drusille à Cassius , Julie à Yinitius et Agrippine à Domitius ^nobarbus. Caligula, parvenu au pouvoir , eut avec elles un commerce incestueux, surtout avec Drusille ; car il rompit le mariage qu'elle avait contracté avec Cassius, pour la marier à Lepîdus , qui était en société avec lui des débauches les plus contraires à la nature.
Tibère, effrayé de l'ambition de Séjan, le fit cependant cauteleusement condamner à mort par le sénat, dont la sentence fut immédiatement exécutée. Ses enfants eurent le même sort que leur père ; Apicata, qu'il avait répudiée, fut épargnée;
mais la mort de ses enfants , et la vue de leurs corps exposés aux gémonies , lui causèrent une douleur si cruelle qu'elle n'y put survivre ; elle se tua elle-même, après avoir dressé et envoyé à Tibère un mémoire où elle lui dévoilait Tintrigue qui liii avait enlevé, par le poison, son fils Drusus. L'empereur, qui avait jusque-là attribué sa mort à une maladie causée par son intempérance et ses excès , fit mettre Liville à mort. Quant à Agrippine, elle mourut de faim, deux ans après Séjan.
Pendant que toutes ces horreurs se passaient à Rome , Jésus-Christ prêchait l'Evangile dans les bourgades de la Judée , et fondait la monarchie spirituelle annoncée par les prophètes , et destinée à subjuguer, par la parole, les royaumes de la terre.
Tel est le sujet qu'a choisi Cyrano, en altérant la donnée historique; aussi sa tragédie devrait être plutôt intitulée la Conspiration de Séjan que la Mort cC Agrippine, car la veuve de Germanicus n'y meurt pas. Cette tragédie est précédée d'une épître dédicjitoire à Ms^ le duc d'Arpajon et d'un sonnet à M^ie d'Arpajon , qui ne voulut pas se marier et qui entra aux Carmélites , en 4668, où elle prit l'habit sous le nom de Sainte-Marie-de-la-Croix. Je ne reproduis pas l'épître, mais je crois devoir citer le son-
net qui se trouve dans l'édition de Rouen,
Le vol est trop hardi que mon cœur se propose : Il veut peindre un soleil par les dieux animé , Un yisage qu'Amour de ses mains a formé , Oii des fleurs du Printemps la jeunesse est éciose ;
Une bouche où respire une haleine de rose , Entre deux arcs flambants d'un corail allumé , En balustre de dents en perles transformé , Au-devant d*un palais où la langue repose ;
Un front où la pudeur tient son chaste séjour,
Dont la taille polie est le trône du jour ;
Un chef-d'œuvre où s'est peint l'ouvrier admirable.
Superbe , tu prétends par-dessus tes efforts : L'éclat de ce visage est l'éclat adorable De son âme qui luit au travers de son corps.
Au premier acte, Agrippine rappelle , en pleurant, à sa confidente Cornélie, la mort de Germanicus. Séjan, qui en est épris, vient lui annoncer que Tibère arrive de Gaprée, et que rheure est venue de le faire périr. Agrippine lui confie sa destinée , qui , triomphants ou vaincus, doit leur être commune, en lui disant que si d'elle il prétend disposer, le trône est le temple où elle doit l'épouser. Liville vient trouver Séjan, lorsque Agrippine est sortie , et lui demande sa
mort. Le favori de Tibère hésite , et la sœur de Germanieus lui reproche tout ce qu'elle a fait pour lui.
LIVILLA.
Quoi I je t'ai de mon frère immolé jusqu'au nom l
Sur son fameux débris élevé ton renom
Et chassé , pour complaire à toi seul où j'aspire ,
De mon lit et du jour l'héritier de l'Empire !
Je semblais un lion sur le trône enchaîné ,
Qui t'en gardait l'abord comme à toi destiné.
J'ai fait à (on amour, au péril de la tombe ,
Des héros de ma race un funeste hécatombe ;
Et ne préjugeant pas obtenir les souhaits
D'un si grand criminel , que par de grands forfaits ,
On m'a vu promener, encor jeune , encor fille ,
Le fer et lé poison par toute ma famille ,
Et rompre tous les nœuds de mon sang , de ma foi ,
Pour n'être plus liée^ personne qu'à toi.
Chaque instant de ma vie est coupable d'un crime ,
Paie au moins tant de sang du sang d'une victime.
Je n'en brûle de soif qu'afîn de te sauver
Du bras qu'à ton malheur ce sang fera lever.
Ose donc , ou permets , quand enjoindra notre âme ,
Que je sois ton mari , si tu n'es que ma femme.
Le cauteleux Séjan calme ses ressentiments, en prétendant qu'il est plus urgent de se débarrasser de Tibère, et qu'on se défera plus facilement ensuite d'Agrippine.
Au second acte , Tibère est arrivé à Rome et
68 NOTICE HiSTOftiQUB
dit à son confident Nerva , qui l'engage à faire périr Âgrippine, que Finstant n'est pas encore venu. Celle-ci paraît. Leur entrevue est un chefd'œuvre d'ironique duplicité. L'empereur, lui offrant hypocritement le diadème, ne réussit pas à l'abuser , et il se retire en ordonnant à Séjan de lui découvrir les vastes desseins qu'il a pour sa grandeur; mais Agrippine est sourde à tout ce que lui dit le favori, et lui rappelle qu'il ne l'épousera que le sceptre à la main. Séjan reste seul avec son confident Térentius , qui lui conseille d'abandonner la cour, où il lui prédit qu'il sera écrasé entre Agrippine et Tibère; mais l'ambitieux, que la perspective du trône a enivré, veut que Tibère meure.
TÉRENTIUS
Mais n'as-iu point d'horreur pour un tel parricide ?
SÉJANUS
Je marche sur les pas d'Alexandre et d'Alcide. Penses-tu qu'un vain nom de traître , de voleur, Aux hommes demi-dieux doive abattre le cœur f
TÉRENTIUS
Mais d'un coup si douteux peux-tu prévoir l'issue ?
SÉJANUS
De courage et d'esprit cette trame est tissue :
SUR CYRAHO DE BBRGBRAC 69
Si César massacré , quelques nouveaux tyrans, Elevés par mon crime au trône où je prétends , Songent à s'emparer du pouvoir monarchique , J'appellerai pour lors le peuple en république , Et je lui ferai voir que par des coups si grands Rome n*a pas perdu mais changé ses tyrans.
TÉRENTIUS
Tu connais cependant que Rome est moaarchique , Qu'elle ne peut durer dans l'aristocratique , Et que l'aigle romaine aura peine à monter, Quand elle aura sur soi plus d'un homme à porter. Respecte et crains des dieux l'eiïroyable tonnerre.
SÉJâNUS.
II ne tombe jamais, en hiver, sur la terre ;
J'ai six mois pour le moins à me moquer des dieux ,
Ensuite je ferai ma paix avec les cieui.
TÉRENTIUS
Ces dieux renverseront tout ce que tu proposes.
SÉJANUS
Un peu d'encens brûlé rajuste bien des choses.
TÉRENTIUS
Qui les craint ne craint rien.
SÉJANUS
Ces enfants de l'effroi , Ces beaux riens qu'on adore , et sans savoir pourquoi ,
70 NOTICE nSTORIQCft
Ces altérés du sang des bètes qu'on assomme ,
Ces dieux que Tbomme a laits et qui n'ont point Sait l'homme,
Des plus fermes états ce £antasque soutien ,
Va , va , Térentius , qui les craint ne craint rien.
TÉRENTIUS
Mais s'il n'en était point, cette machine ronde....
SÉJÂNUS.
Oui , mais s'il en était , serais-je encore au monde ?
Liville arrive et prévient Séjan que les augures ne sont pas propices; mais celui-ci la rassure, en lui persuadant que les présages sont contre Tibère.
Au troisième acte, Agrippine, poursuivie par Tombre de Germânicus , qui semble lui reprocher de ne l'avoir pas encore vengé , jure d'égorger Tibère, qui paraît et qu'elle n'ose frapper, Ella va lui dévoiler la conspiration , lorsque Séjan survient et l'arrête habilement, en disant à l'empereur que l'on croit dans Rome qu'il est venu pour répandre , avec Agrippine , ce qui reste du sang des Césars. Tibère sort pour aller calmer la sédition. Séjan conseille à Agrippine d'attendre un moment plus favorable pour la vengeance et va rejoindre l'empereur. Liville entre et dit à Agrippine, avec aigreur, que le peuple soulevé la tient à couvert du
SUR CYRANO DE BERGERAC. 7i
tyran , que les dieux sont en sa faveur et que ^ pour se bien acquitter, ils la couronneront.
- AGRIPPINE
Ils s'acquilteroot bien , quand ils me vengeront. C'est la mort que je yeux , non le rang da monarque.
LIVILLA.
Se joindre à S^anus n'en ^t pas une marque,
AGRIPPINE
Je fais encore pis, je me joins avec votfs.
UVILLA.
Vous nous aviez longtemps caché votre courroux.
AGRIPPINE
Je règle à mon devoir les transports de mon âme.
LIVILLA.
Au devoir , en ejffet , vous réglez votre flamme ; Car comme Tamour seul est le prix de Vamour , Séjanus vous aimant , vous l'aimez à son tour.
AGRIPPINE
II vous sied mieux qu'à moi d'aimer un adultère , Après Tassassinat d'un époux et d'un frère.
LIVILLA.
Sont-ils ressuscites pour vous le révéler?
72 NOTICE BISTORIQOB
AGRIPPINE
S*ils sortaient du cercueil, ils vous feraient trembler.
LIVILU.
Cette ardeur dont j'embrasse et presse leur vengeance , De l'envie et de vous sauve mon innocence.
AGRIPPINE
Si , sans exception , votre main les vengeait , Vous verseriez du sang qui vous affaiblirait ; Mais quand vous vengerez leurs ombres magnanimes ^ Vous leur déroberez tout au moins deux victimes.
LIYItU.
Vous pourriez m'attendrir par de telles douleurs , Qu'enfin j'accorderais Séjanus à vos pleurs.
AGRIPPINE
Si m'en faisant. le don vous faites un miracle , J'en promets à vos yeux le tragique spectacle ; Mais il vous est utile , et vous le garderez Pour le premier époux dont vous vous lasserez.
LIVILLA.
Quiconque ose inventer ce crime abominable , Du crime qu'il invente il a l'esprit capable.
AGRIPPINE
Votre langue s'emporte, apaisez sa fureur; Ce n*est pas le moyen d'acquérir un vainqueur
Que voos dites m'aimer avec tant de constance; Car s'il m*aime, il reçoit la moitié de Tofifense:
LIVILLA.
Séjanus vaut beaucoup , vous devez Testimer.
AGRIPPINE
Son mérite est trop grand, pour- pouvoir m*expliquer.
Mais Tibère étant mort , que nous avons en bute ,
Séjanus à son tour sera notre dispute ;
11 doit être immolé pour victime entre nous,
Ou bien de votre frère ou bien de mon époux.
Adieu donc ; et de peur que dans la solitude
Votre jaloux soupçon n*ait de Tinquiétude ,
J'engage à ma parole un solennel serment
Que je sors sans dessein d'aller voir votre amant.
Au quatrième acte, la révolte est apaisée, et Tibère a résolu la mort d'Agrippine, mais il veut préalablement Tinterroger et tâcher de pénétrer ses desseins. 11 lui reproche d'en vouloir à ses jours. Agrippine se justifie très-habilement. Dans cette scène grandiose , Tibère est insinuant et souple, Agrippine véhémente et fière. L'empereur conclut enfin qu'il veut bien ne pas la faire mourir et qu'il va se retirer à Caprée en emmenant son fils, Caïus Caligula, comme gage de leur bonne intelligence.
Séjan paraît après la sortie de Tibère , il s'efforce de faire passer toute la colère d'Agrippine
74 NOTICE HI8T0MQUB
sur ce dernier, la pousse à soulever les légions et lui rappelle qu'elle lui a promis sa main.
AGRIPPINE
Oui , va, je m'en souviens; Mais une ombre qui crie empêche nos liens.
SÉJANUS
Hé quoi ! Germanicus peut-il trouver étrange Que sa veuve se donne à celui qui le venge?
Agrippine lui promet ce qu'il désire et se retire en voyant venir Liville qui reproche à Séjan son ingratitude, car elle s'est aperçue qu'il lui préfère Agrippine.
UVILLA.
Ingrat, tu punis bien ce que fit mon courage, Quand je sacrifiai mon époux à ta rage.
Est-ce trop peu de chose? et pour te mériter À des crimes plus grands faut-il encor monter ? J*ai tué mes neveux , j*ai fait périr mon frère , Et je suis sur le point d'égorger mon beau-^père : Du creux de ton néant sors , Séjanos , et voi> Le trône où mes for&its t*ont élevé sans toi. Si pour des coups si Igrands , tu te sens trop timide , Rends-moi Tassassinat , rends-moi le parricide , Et pour me rendre un crime encor plus déplaisant , Traître , rends-moi l'amour dont je t'ai fait présent.
Séjan dit quei l'amour qu'il affiche pour Agrip-
pine n'est qu'un leurre dont il la berce pour lui cacher ses projets. LîvHle lui répond que , malgré ses soupçons , elle l'aimé tant qu'elle le croit innocent et lui ordonne d'en finir avec Tibère.
SÉJANUS
J6 sais que Tempereur ne peut être averti Du nom des coDJurés qui forment le parti ; Cependant pUis ma course approche la barrière , Mus mon ftme recule et me tire en arrière.
LIVILLA.
Va, va, ne tremble point, aucun ne te trahit.
SÉJANUS
Une secrète horreur tous mes sens envahit :
Je ne sais quoi me parle et je ne puis l'entendre , Ma raison dans mon cœur s'efforce de descendre ; Mais encor que ce bruit soit un bruit mal distinct , Je sens que ma raison le cède à mon instinct : Cette raison pourtant redevient la maîtresse , Frappons , voilà Thostie, et l'occasion presse ; Aussi bien , quand le coup me pourrait accabler , Séjanus peut mourir , mais il ne peut trembler.
La Monnoye raconte que cette scène donna lieu à une singulière aventure. Un jour qu'on jouait la pièce y des cafards y avertis qu'elle renfermait des choses répréhensibles, vinrent l'entendre et laissèrent passer, sans la moindre
76 NOTICE B18T0MQDB
émoUon , les passages les plus scabreux auxquels ils ne comprirent rien; mais au moment où Séjan vient à dire : Frappons, voilà l'hostie, des clameurs éclatèrent et les badauds se mirent à siffler comme des aspics en s'écriant : « Ah! le scélérat! ah! l'athée! ah! le goinfre! » comme il parle du saint-sacrement! t^ confondant niaisement l'eucharistie avec le mot français hostie, qui signiûe victime.
Au cinquième acte, les soupçons de Liville se sont réveillés à l'endroit de la trahison de Séjan au bénéfice d'Agrippine. Elle a résolu de les perdre et de mourir contente en les faisant périr. Elle dévoile le complot de Séjan à Tibère, qui donne l'ordre au sénat de le condamner à mort. Nerva revient bientôt après avec la sentence du sénat, et Liville déclare alors à Tibère qu'elle a été l'instigatrice du complot.
LIVILLA.
Si je l*ai découvert la révolte secrète
Dont ce couple maudit complotait ta défaite,
C'est que mon coeur , jaloux de leurs contentements ,
N'a pu que par le fer désunir ces amants :
Et dans mon désespoir si je m'accuse encore ,
C'est pour suivre au tombeau Séjanus que j'adore.
Ose donc , ose donc quelque chose de grand ;
Je brûle de mourir par les mains d'un tyran.
Tibère lui annonce qu'elle mourra, en effet,
et lui accorde une entrevue avec Séjan; mais il ordonne en même temps aux gardes que , pendant les transports de leurs tristes adieux, on le traîne à la mort , afin que sa tendresse , ne pouvant s'assouvir, augmente sa tristesse. Séjan paraît et Liville lui avoue que, puisqu'il ne l'aimait pas, elle a préféré le voir mort qu'aux bras d'Agrippine.
LIVILLA.
J'ai mieux aimé, barbare, en te privant du jour,
Précipiter le vol de mon heure fatale
Que de te voir heureux aux bras de ma rivale.
SÉJANUS
La mort dont vous pensez croître mon désespoir
Délivrera mes yeux de Thorreur de vous voir.
i\ous serons séparés; est-ce un mal dont je tremble?
LIVILLA.
Tu le trompes encor , nous partirons ensemble : La Parque, aa lieu de rompre, allongera nos fers; Je t'accompagnerai jusques dans les enfers.
C*est dans cette demeure , à la pitié cachée , Que mon ombre sans cesse à ton ombre attachée , De son vol éternel fatiguera tes yeux Et le rencontrera pour ta peine en tous lieux. Nous partirons ensemble, et d'une égale course Mon sang avec le tien ne fera qu'une source ,
78 IIOTICE Hl^TORIQm
Dont les ruisseaux de fea , par un reflux eommun , Pèle-mèle assemblés et confoDdus en un , Se joindront chez les morts d'une ardeur si commune, Que la Parque y prendra nos deux âmes pour une. Mais Agrippine vient; ses redoutables yeux, Ainsi que de ton cœur ^ me chassent de ces lieux.
Les vœux de l'implacable Agrippine vont être satisfaits. Séjan va mourir; elle vient jouir de sa vengeance et la savourer avec une volupté cruelle.
AGRIPPINE
Je voulais , Séjanus , quand tu t'offris à moi , T'égorger par Tibère ou Tibère par toi ; Et feignant tous les jours de t'engager mon âme , Tous les jours , en secret , je dévidais ta trame.
Elle lui peint les angoisses du supplice , les apprêts de la dernière heure et les horreurs des gémonies.
SÉJANUS
Cela n'est que la mort et n'a rien qui m'émeuve.
AGRIPPINE
Et cette incertitude oh mène le trépas?
SÉJANUS
£tais-je malheureux , lorsque je n'étais pas?
SUR CTRANO DE BBMyiRÂG. 79
Une heare après la mort notre âme évanouie Sera ce (Qu'elle était une heure avant la vie.
AGR1PPINE,
Mais il faut , f annonçant ce que tu vas souffrir, Que tu meures cent fois avant que de mourir.
SÉJANUS
J'ai beau plonger mon âme et mes regards funèbres Dans ce vaste néant et ces longues ténèbres , J*y rencontre toujours un état sans douleur.
Qui n'élève à mon front ni trouble ni terreur; €ar puisque l'on ne reste , après ce grand passage , Que le songe léger d'une légère image , Et que le coup fatal ne fait ni mal ni bien , Vivant parce qu'on est , mort parce qu'on est rien ; Pourquoi perdre à regret la lumière reçue , Qu'on ne peut regretter après qu'elle est perdue? Pensez- vous m'étonner par ce faible moyen , Par l'horreur du tableau d'un être qui n'est rien?
C'est là un des passages qui valurent à Cyrano une réputation d'impiété , dont on a exagéré rimportance , par une tactique perfide, qui consiste à prêter à un auteur les vices des personnages de leurs œuvres. Cyrano a fait de Séjan un athée pervers tout d'une pièce, repu de sang et de meurtres; mais il expie ses crimes, et tombe justement sous le sceptre sanglant d'un tyran dont il fut le complice et le sicaire. Tibère arrive et se trouve en présence d'Agrippine.
80 ROTIGE HI9r0lliQUE
TIBÈRE
Je vous cherche , Madame , avec impatience , Et viens vous faire part da fruit de ma vengeance : Séjanus , par sa mort , vous va faire raison Et venger hautement votre illustre maison.
La veuve de Germanicus convient qu'il Ta vengée de Séjan , mais cherche vainement quel bras la vengera de Tibère; sa famille outragée, sur le tombeau d'un seul n'est qu'à demi-vengée. Elle s'emporte aux plus violentes invectives et lui dit de combler ses lâchetés du meurtre d'une femme.
TIBÈRE
Moi, te donner la mort! j'admire ton audace I Depuis quand avec noas es- tu rentrée en grâce? Pour allonger tes uiaux, je te veux voir nourrir Un trépas étemel dans la peur de mourir.
Agrippine redouble de violence contre le tyran , qui donne l'ordre d'égorger tous les fils de Germanicus, hormis Caligula.
AGRIPPINE
Pour ta perte ) il suffit de sauver celui-là.
Nerva , le confident de Tibère , arrive et raconte le supplice de Séjan et de Liville ; mais l'empereur l'interrompt.
TIBÈRE
Sont-ils morts ron et l'aatre?