‹ Œuvres de Cyrano de BergeracChapitre 6 sur 8 · NERVA · texte numérisé non relu

NERVA

Ils sont morts.

TIBÈRE

C'est assez.

Cette dernière scène, — qui est fort belle, — a été effrontément et servilement imitée, dans Bruttts, par Voltaire, qui ne se gênait pas plus que Molière pour prendre son bien où il le trouvait.

La Mort d'Agrippine, dans laquelle le mouvement dramatique s'allie à l'analyse vraie des caractères et des sentiments humains, n'est pas irréprochable sans doute; la contexture en est souvent puérile; mais les situations dramatiques, l'énergie du dialogue, la versification fière sont parfois dignes de Corneille. Le caractère de Séjan est surtout très-vigoureusement dessiné. Palissot, dans ses Mémoires sur la Littérature, dit que Cyrano a donné, dans ce personnage, le premier exemple des doctrines antireligieuses , qui depuis ont été affectées jusqu'au ridicule dans plusieurs tragédies modernes. Il est certain qu'il a inauguré , cent ans avant

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Voltaire , la tragédie philosophique. C'est un mérite que je constate, mais que je suis loin de louer chez lui , car il parait avoir été imbu de ce paganisme du seizième siècle, uni au vieux levain d'opposition à l'idée chrétienne, qui fermenta depuis François I^r jusqu'à Louis XIV, et se manifesta dans les arts par l'épieuréisme > comme il se fit jour, dans les idées, parle protestantisme.

Les lettres de Cyrano , malgré les extravagantes hyperboles , les concetti subtils, les gongorisraes , les quévédismes , les marinismes , les turlupinades » les puériles afféteries , et parfois les grossièretés licencieuses dont elles sont empreintes, offrent ua certain intérêt; elles peuvent se diviser en lettres didactiques ^ satiriques et amoureuses.

Les deux lettres pour et contre tes soreiers^ ue sont pas sans mérite ; celles contre. Ronscar et Soucidas , — Scarron et d'Assouci, — sont sanglantes. Ce d'Assouci, qu'on surnomma le singe de Scarron, fit le métier de troubadour, escorté de deux pages, espèces d'icoglaps dont le commerce fit naître contre ses mœurs de honteux soupçons ; si bien , que les femmes de Montpellier, où il séjourna, ne parlaient de rien pioins que de le brûler en place publique, après l'avoir écorché. Aussi Bergerac lui dit :

Au reste, ce n'est point de TOtre libraire seul que j'ai appris que vous rimassiez; je m'en doutais déjà bien , parce que c'eût été un grand miracle , si les vers ne s'étaient pas mis dans un homme si corrompu.

La lettre contre les Frondeurs est un chefd'œuvre d'insolences outrecuidantes et de fougueuse ironie , où des jactances de capitaine Fracasse se mêlent à des choses fort sensées. II traite de haut en bas cette grotesque épopée de la Fronde , dont Scarron fut le burlesque Homère dans sa Mazarinade enfiélée; cette lïiisérable parodie de la Ligue, suscitée par la magistrature et le clergé paroissial, qui entretenaient chez le peuple de vagues instincts de liberté et de démocratie. Les Parisiens en voulaient à Anne d'Autriche et à Mazarin , à cette reine espagnole et à ce ministre italien , qui mirent cependant la France à la tête de l'Europe , et accomplirent , par le traité de Westphalie , le rêve d'Henri IV et de Richelieu.

Les premières difficultés que rencontrèrent la reine et le ministre leur vinrent des Vendôme et des Gondé. Les Vendôme , qui descendaient d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrée , étaient représentés parle chef des Importants, le duc de Beaufort, le roi des Halles; et les Condé de la race des Bourbons, par le duc d'Enghien, qui jetait alors tant d'éclat sur les armes françaises.

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De part et d'autre il y avait des femmes célèbres par leur beauté et leur galanterie , qui rangeaient sous leurs couleurs les jeunes seigneurs les plus brillants : c'étaient en première ligne , du côté des Vendôme , l'altière duchesse de Montbazon ; du côté des Gondé , l'ambitieuse et galante duchesse de Longueville, sœur du vainqueur de Rocroi. La rivalité de ces deux femmes amena le fameux duel de Goligny et de Guise, qui eut lieu le 13 décembre 1644 sur la Place-Royale, ayant pour témoins, Goligny le comte d'Estrades, et Guise le marquis de Bridieu.

Les duchesses de Longueville et de Montbazon, ainsi que Mademoiselle, fille du perfide et irrésolu duc d'Orléans > animaiaot les esprits contre la cour. Le coadjuteur Paul de Gondi , prélat doublé d'un mousquetaire et brouillon intelligent, dont le talent réel aurait pu être salutaire dans les conseils de la royauté, mais qui se flétrit dans les conciliabules d'un parti condamné à l'impuissance , devint l'âme de la Fronde.

Dès le principe , Gondé résista aux sollicitations de sa famille. Il s'en alla, en 1648, au dé* but des troubles, prendre le commandement de Farmée de Flandre , résolu à frapper un grand coup et à renouveler Rocroi. La journée des bar-

ricades suivit de près celle de Lens. Les Frondeurs avaient profité de l'absence des troupes pour prendre Paris et chasser la cour , qui se retira à Saint-Germain. Condé revint triomphant et assiégea Paris, défendu par son frère et sa, sœur. M^^ de Longueville était alors la maîtresse de Tamer auteur des Maximes, du prince de Marcillac , qui devint plus tard duc de La Rochefoucauld. Les Frondeurs se déshonorèrent en ayant recours à l'Espagne, notre plus mortelle ennemie ; mais Condé pressa le siège et força les rebelles à demander la paix que Mazarin eut la générosité de leur accorder.

Condé , l'amoureux platonique de M"e Du Vigean, qui, ne pouvant l'épouser, se retira aux Carmélites, où elle mourut en 1665, sous le nom de sœur Marthe de Jésus , se laissa cependant gagner par les mécontents , et la seconde Fronde commença ; il y ternit ses lauriers de Rocroi. Turenne, séduit par M™« de Longueville , dont il était épris , voulut agir sur son armée, qui resta dans le devoir, et se vit -fugitif , sans soldats , dans l'humiliation d'aller dans les rangs des Espagnols combattre contre son pays. Il revînt bientôt de son erreur , prit le commandement de l'armée royale, et rencontra aux portes de Paris celle des Frondeurs, que commandait Condé. Les deux capitaines en vin-

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reni aux mains , et Gondé ne dut son salut qu'à Mademoiselle , qui fît tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi.

Les grotesques de la Fronde sont le duc de Beauforti parodie héroï-comique de son aïeul Henri IV; le duc de Bouillon» qui attmdait le consentement.de sa femme pour avoir un avis; le frère de Gondé, le prince de Gonti, nain difTorme et méchant, qui avait hésité entre l'église et les armes» et qui fut trop heureux, à la fin des troubles, de gagner les bonnes grâces de Masarin en entrant dans sa famille; et enfin le conseiller Broussel, c pauvre petit homme qui n'avait > rien de bien recommandable , dit M°^ de » Motteville , que d'être entêté du hiea public » et de la haine des impôts. »

Tels sont les hommes et les choses que Cyrano attaqua dans sa lettre , qui fut écrite pendant le siège de Paris, et dont voici quelques fragments :

Il est vrai , Je sais Mazaria ; ee n'est ni la crainte ni l'espérance qui me le font dire avec tant d'ingénuité , c'est le plaisir que me donne une vérité quand je la prononce. J'aime à la faire éclater» sinon autant que j.e le puis, du moins autant que je l'ose; et je suis tellement antipathique avec son adversaire, que , pour donner un juste démenti, je reviendrais de bon cœur de l'autre monde. La nature s'est si peu souciée de me foire bon courtisan,

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qu'dle ne o^*a donné qu'une langue pour mon cœur e| pour ma fortune. Si j,'avais brigué les applaudissements de Paris ou prétendu à la réputation d'éloquent, j'aurais écrit en faveur de la Fronde, à cause qu'il n'y a rien qu'on persuade plus aisément au peuple , que ce qu'il ^t bien aise de croire ; mais , comme il n'y a rien aussi qui marque davantage une Ame vulgaire que de penser comme le vulgaire, je fais tout mon possible pour résister à la rapidité du torrent, et ne me laisse pas emporter à la foule; et, pour commencer , je vous déclare encore une fois que je s;uis Mazarin. Je ne suis pourtant pas si déraisonnable , que je vous veuille apprendre la cause pourquoi je me suis rangé de votre parti. Vous saurez donc que c'est parce que je l'ai trouvé le plus juste et parce qu'il est vrai que rien ne nous peut dispenser de l'obéissance que nous devons à notre légitime souverain; car, bien que les Frondeurs nous jettent des pierres, je prétends les refronder contre eux si vertement , que je les délogerai de tous les endroits ob leur calomnie a fait fort contre son éminence.

il rétorque ensuite d'une fagon triomphante les griefs que» les Frondeurs reprochent au cardinal : son origine étrangère , Fobseurité de sa naissance, ses concussions, le palais qu'il avait fait bâtir à Rome ^ son opposition à la conclusion de la paix.

Croyent-ils qu'avee des feaiUes de chêne on paie cinq ou six armées? qu*on lève toutes les campagnes de nouveaux gens de guerre? qu'on entretienne les correspondances qu'il faut avoir et deckns et dehors? qu'on lasse révolter des provinces et des royaumes, entiers con--

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tre nos ennemis sans de prodigîeiises scMomes d'argent , qui seules sont capables de nous adieter la paix ¥ Oui, car M. le drapier se figure <iu*il en va du gouvernement d'une monarchie comme des gages d'une chambrière ou de la pension de son fils Pierrot

11 le disculpe ensuite du siège de Paris.

11 a donc assiégé Paris; mais de quelle façon ? comme celui qui semblait avoir peur de le prendre. Comme un bon père à ses enfants , il s'est contenté de leur montrer les verges et les a longtemps menacés , afin qu'ils eussent le temps de se repentir.

Lorsqu'il a détruit toutes leurs attaques, il dit qu'on a tort d'alléguer qu'on vit sous un gouvernemeot où les armes , les lettres et la piété sont méprisées, et le prouve par des exemples. Il demande si l'on ne trouve pas à propos que le peuple cesse enfin de lasser la patience de son prince par les outrages qu'il fait à son ministre ; car il est impardonnable de se rebeller contre son roi.

La sainte Ecriture fait foi que Dieu n'a jamais ordonné un seul état populaire; et quelques rabbins assurent que le péché des anges fut d'avoir fait dessein de se mettre eu république.

Il termine enfin sa lettre par de violentes diatribes contre Scarron, dont voici un échantillon :

Venez, écrivains burlesques, .voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon.

Je vais citer quelques extraits de ses lettres amoureuses. Dans l'une, il dit :

Je me figurais que vous tiriez ces larmes de mon cœur , pour le rendre plus combustible , ayant ôté Teau d'une maison où vous vouliez mettre le feu ; et je me confirmais dans cette pensée, lorsqu'il me venait en mémoire que le cœur est une place au contraire des autres, qu'on ne peut garder si on ne le brûle.

Dans une autre, on remarque le passage suivant :

Oui , madame , je suis mort , et je prévois que vous aurez bien de la difficulté à concevoir comment il se peut faire , si ma mort est véritable , que moi-même je vous en donne la nouvelle. Cependant , il n'est rien de plus vrai ; mais apprenez que l'homme a deux trépas à souffrir sur la terre : l'un violent , qui est l'amour, et l'autre naturel, qui nous rejoint à l'indolence de la matière ; et cette mort qu'on appelle amour est d'autant plus cruelle , qu'en commençant d'aimer, on commence aussitôt à mourir. C'est le passage réciproque de deux âmes qui se cherchent pour animer en commun ce qu'elles aiment , et dont une moitié ne peut être séparée de sa moitié sans mourir , comme il est arrivé , madame , â votre serviteur.

Dans une autre , il s'exprime ainsi :

La médecine , qui parle de toutes les maladies , n'a rien écrit de celle qui me lue, à cause qu'elle en parle comme

les poavant traiter ; mais celle qa*a produit en moi votre amoar est une maladie incurable ; car le moyen de vivre , quand on a donné son coBur , qui est la cause de la vie ? Rendez4eHanoi donc, ou me donnez le vôtre en la place du mien ; autrement, dans la résolution ou je suis de terminer par une mort sanglante ma pitoyable destinée, vous allez attacher aux conquêtes que méditent vos yeux un trop fu« nesie augure, si la victime que je vous dois immoler se rencontre sans ccBor . Je ^ous 0011^*1^ ^^^^ encore une fois, puisque pour vivre vous n'avez pas besoin de deux ccbotb, de m*envoyer le vôtre, afin que vous sacrifiant une hostie entière, elle vous rende et l'amour et la fortune propices, et m'empéohe de faire une mauvaise fin , quand même je ferais tomber au bas de ma lettre, mal à propos, que je suis et serai jusques dans l'autre monde , madame , votre fidèle esclave.

Ces citations donnent une idée du style épistolaire de Cyrano, qui, on le voit, était entaché de cette hyperbole espagnole , que Senéque le Tragique avait introduite à Rome, et de ces concetti à outrance , que le cavalier Marin importa en France.

Les Entretiens pointus sont fort puérils , et le Fragment de Physique, dans lequel on peut reconnaître le résultat des relations que Cyrano eut avec Rohault, est d'une médiocre importance; aussi crois-je inutile d'en parler.

Nous avons actuellement une idée des œuvres de Cyrano de Bergerac, et pouvons les juger en connaissance de cause. Cyrano est un sujet in-

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léressant pour une étude de physiologie morale , un original, un excentrique, un fantaisiste, une curiosité littéraire, qu'il faut étudier et dont on doit éviter les écarts; il est attrayant comme les créations frénétiques de Tart chinois- et les floraisons luxuriantes de Tarchitecture gothique. Je crois qu'il n'est pas plus indigne d'être apprécié à côté de son contemporain Corneille que Callot en regard de Raphaël, et le temple, de Boro-Bodor auprès du Parthénon,

Loin de moi l'intention de citer Bergerac comme ua modèle; je erots devoir le présenter, au contraire, comme un exemple lamentable du gaspillage d'une grande intelligence, dont les trésors eussent pu être plus utilement employés.

Denos jours^ quelques enfants perdus de la littérature : des aventuriers, des bohèmes, des fantaisistes y ont poussé cette tendance au paroxysme, en se jetant, de parti pris, dans la recherche systématique et puérile de l'excentrique, qui n'était en définitive, chez Cyrano, que l'enveloppe frivole de choses sérieuses dans les sphères morales et scientifiques. Ceux de nos jours semblent avoir horreur du vrai, c'est-àdire de ce qui est réel et humain ^ comme d'une duperie, et courent après l'exception, l'accident, le phénomène, le monstre, dans l'ordre des sentiments et des idées .Imbus du stérile

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primitive , communiquent à l'esprit les charmes répandus dans la nature ; trop tôt pour laisser une de ces créations resplendissantes qui illuminent les époques saines et robustes.

Ces époques , où Fart et la nature s'équilibrent et se pondèrent dans les produits de Fintelligence , sont rares , éphémères et pour ainsi dire météoriques comme la floraison mystérieuse de l'aloès. Celte époque prédestinée fut, pour la France, celle à laquelle Louise XIV eut le bonheur d'attacher son nom ; car avant lui la nature domine , et après lui , dans le dix-huitième siècle, Fart absorbe tout, même avec Jean-Jacques, qui cherche la forme pour ellemême, et fait déjà de Fart pour Fart.

Quoi qu'il en soit , la verve et Foriginalîté de Cyrano tranchent d'une manière trop singulière parmi les écrivains de sa période, pour qu'il ne soit pas enfin étudié, — et il le sera, car il en vaut la peine.

Les étrangers ont été à son égard plus justes que nous, puisqu'il a été traduit en plusieurs langues , et j'y vois la consécration la plus glorieuse et la sanction la plus irréfutable d^une brillante notoriété. Les Anglais l'ont surtout apprécié, comme il est facile de s'en convaincre, en lisant le troisième volume de History of fiction, et un journal littéraire de Londres : The

Rétrospective Review , qui publia, en 1820, un article sur les écrits de notre poète, avec une appréciation accompagnée d'extraits , qui popularisa son nom en Angleterre.

Encore un fait caractéristique : Une célébrité bibliographique, M. Gustave Brunet, que je remercie publiquement de ses bienveillants renseignements, m'écrivait qu'à la vente Debure, en 1853, un exemplaire (i) des œuvres de l'auteur du Pédant joué, relié , il est vrai , aux armes des Chamillart , s'était élevé au prix con* sidérable de 299 francs.

Je fais des vœux pour que cette rapide esquisse, que j'aurais voulu pouvoir abréger, et qui exigeait cependant de bien plus longs développements, ouvre la voie à de plus amples renseignements , et que de plus habiles élèvent enfin un monument à la gloire de Cyrano de Bergerac.

(1) Paris, 1676. 2 vol. in-tî

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