‹ Œuvres de Cyrano de BergeracChapitre 7 sur 8 · DES · texte numérisé non relu

DES

La LUNE était en son plein, le ciel était découvert , et oeuf heures du soir étaient sonnées, lorsque, revenant de Clamart, près de Paris, où M. de Guigy le fils , qui en est le seigneur, nous avait régalés plusieurs de mes amis et moi , les diverses pensées que nous donna cette boule de safran, nous défrayèrent sur le chemin : de sorte que les yeux noyés dans ce grand astre, tantôt l'un le prenait pour une lucarne du ciel, tantôt un autre assurait que c'était la platine où Diane dresse les rabats d'Apollon ; un autre, que ce pouvait bien être le Soleil lui-même, qui, s'étant au soir dépouillé de ses rayons, regardait par un trou ce qu'on faisait au monde , quand il n'y était pas.

— Et moi, leur dis7Je , qui souhaite mêler mes enthousiasmes aux vôtres , je crois, sans m'amuser aux

imaginations pointues dont vous chatooillez le temps pour le faire marcher plus vite, que la Lune est on monde comme celui-ci , à qui le n6tre sert de Lune.

Quelques-uns de la compagnie me régalèrent d'un grand éclat de rire.

— Ainsi, peut-être, leur disje, se moque-t-on maintenant dans la Lune de quelqu'autre , qui soutient que cç globe-ci est un monde.

Mais j'eus beau leur alléguer que plusieurs grands hommes avaient été de cette opinion j je ne les obli* geai qu'à rire de plus belle.

Cette pensée cependant, dont la hardiesse biaisait à mon humeur, affermie par la contradiction , se plongea si profondément chez moi que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille définitions de la Lune , dont je ne pouvais accoucher. De sorte qu'à force d'a[^uyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque sérieux, il s'en fallait peu que je n'y déférasse déjà, quand le miracle ou l'accident, la providence, la fortune, ou peutrêtre ce qu'on nommera vision, fiction, chimère ou folie si on veut, me fournit l'occasion qui m'engagea à ce discours. Etant arrivé chez moi, je montai dans mon cabinet, où je trouvai sur la table un livre ouvert que je n'y avais point mis. C'était celui de Cardan ; et quoique je n'eusse pas dessein d'y lire, je tombai de la vue , comme par force, justement sur une histoire de ce philosophe, qui dit, qu'étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer au travers des portes fermées, deux grands vieillards, lesquels, après beaucoup d'interrogations qu'il leur fit , répondirent

qu'ils étaient habitants de la Lune , et en même temps disparurent. Je demeurai si surpris , tant de voir un livre qui s'était apporté là tout seul , que du temps et de la feuille où il s'était rencontré ouvert, que je pris toute cette enchalnure d'incidents pour une inspiration de faire connaître aux hommes que la Lune est un monde.

— Quoi , disais-je en moi-même , après avoir tout aujourd'hui parlé d'une chose, un livre qui est peut-être le seul au monde où cette matière se traite si particulièrement , voler de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison , pour s'ouvrir justement à l'endroit d'une aventure si merveilleuse ; entraîner mes yeux dessus , comme par force, et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions, et à ma volonté les desseins que je fais? Sans doute, continuais-je, les deux vieillards qui apparurent à ce grand homme, sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon livre et qui l'ont ouvert sur cette page pour s'épargner la peine de me faire la harangue qu'ils ont faite à Cardan. Mais, ajoutais-je, je ne saurais m'éclaircir de ce doute , si je ne monte jusque-là ? Et pourquoi non ? me répondais-je aussitôt. Promélhée fut bien autrefois au ciel pour y dérober du feu. Suis-je moins hardi que lui ? £t ai-je lieu de n'en pas espérer an succès aussi favorable ?

A ces boutades, qu'on nommera peut*être des accès de fièvre chaude , succéda l'espérance de faire réussir un si beau voyage : de sorte que je m'enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez écartée, où, après avoir flatté mes

rêveries de quelques moyens proportionnés à mon sujet, voici comment je montai au ciel.

J'avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m'éleva si haut qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité , et qu'au lieu de m'aj^rocher de la Lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu'à mon départ, je cassai plusieurs de mes fioles , jusques à ce que je sentis que ma pesan^ leur surmontait l'attraction et que je redescendais vers la terre. Mon opinion ne fut point fausse, car j'y retombai quelque temps après ; et, à compter de rheure que j'en étais parti, il devait être minuit. Cependant je reconnus que le soleil était alors au plus haut de l'horizon , et qu'il était là midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné ; certes , je le fus de si bonne sorte, que ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j'eus l'insolence de m'imaginer qu'en iaveur de ma hardiesse , Dieu avait encore une fois réclamé le Soleil aux cieux , afin d'éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon étonnement, ce fut de ne point connaître le pays où j'étais , vu qu'il me semblait qu'étant monté droit, je devais être , descendu au même lieu d'où j'étais parti. £c|uipé pourtant comme j'étais , je m'acheminai vers une espèce de chaumière, où j'aperçus de la fumée ; et j'en étais à peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d'un grand nombre d'hommes tout nus.

Ils panirent fort surpris de ma rencontre ; car j'étais le premier, à ce que je pense, qu'ils eussent jamais vu habillé de bouteilles. Et pour renverser encore toutes les interprétations qu'ils auraient pu donner à cet équipage , ils voyaient qu'en marchant je ne louchais presque point à la terre : aussi ne savaientils pas qu'au moindre branle que je donnais à mon corps, l'ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rosée, et que, sans que mes fioles n'étaient plus en assez grand nombre , j'eusse été peut-être à leur vue enlevé dans les airs. Je les voulus aborder, mais comme si la frayeur les eût changés en oiseaux , un moment les vit perdre dans la forêt prochaine ; j'en attrapai un , toutefois , dont les jambes sans doute avaient trahi le cœur.

Je lui demandai , avec bien de la peine , car j'étais tout essoufflé , combien l'on comptait de là à Paris, et depuis quand en France le monde allait tout nu , et pourquoi ils me fuyaient avec tant d'épouvante. Cet homme à qui je parlais était un vieillard olivâtre, qui d'abord se jeta à mes genoux, et joignant les mains en haut derrière la tête, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps entre ses dents, mais je ne discernai point qu'il articulât rien : de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroué d'un muet.

. A quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats tambour battant, et j'en remarquai deux se séparer du gros pour me reconnaître. Quand ils furent assez proche pour être entendus, je leur demandai où j'étais.

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— Vous êtes en France, me répondirent-ils ; mais qui diable vous a mis en cet état ? et d'où vient que nous ne vous connaissons point t Estce que les vaisseaux sont arrivés? En allez-yous donner avis à M. le gouverneur? Et pourquoi avez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de bouteilles ?

A tout cela je leur repartis, que h diable ne m'avait point mis en cet état ; qu'ils ne me connaissaient pas f à cause qu'ils ne pouvaient pas connaître tous les hommes ; que je ne savais point que la Seine portât de navires à Pans ; que je n'avais point d'avis à donner h M. le maréchal de l'Hôpital ; et que je n'étais point chargé d'eau-de-vie.

— Hol hol me direntr-ils, me prenant les bras, vous faites le gaillard, M. le gpuvemeur vous connaîtra bien, lui.

Ils me menèrent vers leur gros, où j'appris que j'étais véritablement en France, mais en la Nouvelle; de sorte qu'à quelque temps de là je fus présenté au vico-roi, qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualité; et après que je l'eus satisfait, lui contant l'agréable succès de mon voyage , soit qu'il le crût, soit qu'il feignît de le croire, il eut la bonté de me faire donner une chambre dans un appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s'étonna point, quand je lui dis qu'il fallait que la terre eût tourné pendant mon élévation ; puisque ayant commencé de monter à deux lieues de Paris, j'étais tombé par une ligne quasi perpendiculaire en Canada.

BT EHPIRKS ht LA LUHH. 103

Le soir, comme je m'allaîs coucher^ il entra dans ma chambre, et me dit :

— Je ne serais pas venu interrompre votre repos, si je n'avais cru qu'une personne qui a pu trouver le secret de faire tant de chemin en un demi-jour, n'ait pas aussi celui de ne se point lasser. Mais vous ne savez pas, ajouta-tril, la plaisante querelle que je viens d'avoir pour vous avec nos pères ? Ils veulent absolument que vous soyez magicien ; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d'eux, est de ne passer que pour imposteur I Et en effet, ce mouvement que vous attribuez à la terre , est un paradoxe assez délicat ; et pour moi je vous dirai franchement que ce qui fait que je ne suis pas de votre opinion , c'est qu'encore qu'hier vous soyez parti de Paris, vous pouvez être arrivé aujourd'hui en cette contrée, sans que la terre ait tourné : car le Soleil vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles , ne doit-il pas vous avoir amené ici , puisque, selon Ptolémée et les philosophes modernes, il chemine du biais que vous faites marcher la terre ? Et puis, quelle grande vraisemblance avezvous pour vous figurer que le Soleil soit immobile , quand nous le voyons marcher ? Et quelle apparence que la terre tourne avec tant de rapidité, quand nous la sentons ferme dessous nous?

«— Monsieur, lui répliquai-je , voici les raisons à peu près qui nous obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire que le Soleil a pris la place au centre de l'univers, puisque tous les corps qui sont dans la nature ont besoin de ce feu radical ; qu'il habite au cceur de ce royaume pour être en état de

satisfaire promptement à la nécessité de chaque partie, et que la cause des générations soit placée au milieu de tous les corps pour y agir également et plus aisément ; de même que la sage nature a placé les parties génitales dans l'homme , les pépins dans le centre des pommes , les noyaux au milieu de leur fruit, et de même que Toignon conserve à Tabrî de cent écorces qui Uenvironnenfle précieux germe, où dix millions d'autres ont à puiser leur essence. Car cette pomme est un petit univers à soi-même , dont le pépin , plus chaud que les autres parties , est le Soleil , qui répand autour de soi la chaleur, conservatrice de son globe; et ce germe, dans cette opinion, est le petit Soleil de ce petit monde , qui réchauffe et nourrit le sd végétatif de cette petite masse. Gela donc supposé , je dis que la terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur et de Finfluence de ce grand feu, elle tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d'un point dont il n'a que faire, que de s'imaginer, quand nous voyons une alouette rôtie, qu'on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l'entour. Autrement si c'était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade ; que le fort dût plier sous le faible , le grand servir au petit ; et qu'au lieu quHjn vaisseau cingle le long des côtes d'une province, la province ait tourné autour du vaisseau. Que si vous avez peine à comprendre comment une masse si lourde se peut mouvoir , dites-moi , je vous

prie y les astres et les deux, que vous faites si solides, sont*ils plus légers? Encore est-il plus aisé à nous, qui sommes assurés de la rondeur de la terre , de conclure son mouvement par sa figure. Mais pourquoi supposer le ciel rond , puisque vous ne le sauriez savoir, et que de toutes les figures , s'il n'a pas celle-ci , il est certain qu'il ne se peut mouvoir ? Je ne vous reproche point vos excentèques, ni vos épicycles , lesquels vous ne sauriez expliquer que trèsconfusément , et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. Vous êtes contraints vous autres de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes. Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre , qui sans doute a créé la nature toute parfaite , et de la sagesse duquel il est de l'avoir achevée, de telle sorte que l'ayant accomplie pour une chose , il ne l'ait pas rendue défectueuse pour une autre , je dis que les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus par leur circulation , la font tourner, comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main , ou de même que les fumées , qui s'évaporent continuellement de son sein du côté que le Soleil la regarde , répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus , et, de nécessité, ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi pirouetter. L'explication des deux autres mouvements est encore moins embrouillée ; considérez un peu , je vous prie.

A ces mots, le vice-roi m'interrompit.

— J'aime mieux , dit-il, vous dispenser de cette

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peine — aussi bien ai«je In snr ce sujet quelques livres de Gassendi ; •— mais à la charge que vous écouterez ce que me répondit un jour un de nos pères qui soutenait votre opinion. En effet, disait-il , je m'imagine que la terre tourne , non point pour les raisons qu'allègue Copernic, mais parce que le feu d'enfer étant clos au centre de la terre, les damnés, qui veulent fuir Vardeur de sa flamme, grimpent, pour s'en éloigner, contre la voûte, et font ainsi tourner la terre, comme un chien fait tourner une roue lorsqu'il court enfermé dedans.

Nous louâmes quelque temps cette pensée, comme un pur zèle de ce bon père ; et enfin le vice-roi me dit qu'il s'étonnait fort, vu que le système de Ptolémée était si peu probable, qu'il eût été si généralement reçu.

— Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux ; et de même que celui dont le vaisseau vogue terre à terre, croit demeurer immobile et que le rivage chenane , ainsi les hommes tournant avec la terre autour du ciel, ont cru que c'était le ciel lui-même qui tournait autour d'eux* Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des humains y qui se persuadent que la nature n'a été faite que pour eux, comme s'il était vraisemblable que le Soleil , un grand corps quatre cent trente-cjuatre fois plus vaste que la terre , n'eût été allumé que pour mûrir les nèfles et pommer ses choux. Quant à moi , bien loin de consentir à leur insolence, je crois que les planètes sont des mondes autour du Soleil , et que

les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d'eux 9 c'est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d'ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jijsqu'à nous. Car, comment, en bonne foi , s'imaginer que ces globes spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y campons , ait été bâti pour une douzaine de petits superbes. Quoi, parce que le Soleil compassé nos jours et nos années, est-ce à dire pour cela qu'il n'ait été construit qu'afin que nous ne frappions pas de la tète contre les murs? Non, non, si ce Dieu visible éclaire l'homme, c'est par accident, comme le flambeau du roi éclaire par accident au crocheteur qui passe par la rue*

— Mais, me dit-il, si, comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini , puisqu'il est vraisemblable que les peuples de ce monde qui sont autour d'une étoile fixe, que vous prenez pour un Soleil, découvrent encore -au-dessus d'eux d'autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d'ici, et qu'il en va de cette sorte à l'infini.

— N'en doutez point, lui répliquai-je; comme Dieu a pu faire l'àme immortelle, il a pu faire le monde infini , s'il est vrai que l'éternité n'est rien autre chose qu'une durée sans bornes , et l'infini une étendue sans limites : et puis Dieu serait fini luimême, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu'il ne pourrait pas être où il n'y aurait rien , et qu'il ne pourrait accroître la grandeur du monde ,

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qu'il n'ajoutât, quelque chose à sa propre étendue , commençant d'être où il n'était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons d'idSatame et Jupiter, si nous étions dans l'an ou dans l'antre nous découvririons beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas , et que l'univers est à rinfini construit de cette sorte.

— Ma foi, me répliqua-t-il , vous avez beau dire, je ne saurais du tout comprendre cet infini.

— Hé ! dites4noi , lui répartis-je , comprenez-vous le rien qui est au-delà ? Point du tout. Car, quand vous songez à ce néant, vous vous l'imaginez tout au moms comme du vent ou comme de l'air, et cela c'est quelque chose ; mais l'infini, si vous ne le comprenez en général , vous le coDcevez au moins par parties, puisqu'il n'est pas difficile de se figurer, audelà de ce que nous voyons de terre et d'air, du feu, d^autre air et d'autre terre. Or, l'infini n'est rien qu'une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces mondes ont été faits, vu que la Sainte-Ecriture parle seulement d*!» que Dieu créa , je réponds que je ne dispute plus : car, si vous voulez m'obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination , c'est m'ôter la parole et m'obtiger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la foi.

Il me dit qu'à la vérité sa demande était blâmable^ mais que je reprisse mon idée.

— De sorte, ajoutai-je, que tous ces autres mondes qu'on ne voit point, ou qu'on ne croit qu'impar-

faitement, ne sont rien que récume des soleils qui se purgent. Car, comment ces grands feux pourraient-ils subsister, s'ils n'étaient attachés à quelque matière qui les nourrit ? Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est étouffé , de même que l'or dans le creuset se détache, en s'afjQnant, du marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre cœur se dégage par le vomissement des humeurs indigestes qui l'attaquent ; ainsi ces soleils dégorgent tous les jours et se purgent des restes de la matière qui nouait leur feu. Mais lorsqu'ils auront tout-à-fait consumé cette matière qui les entretient , vous ne devez point douter qu'ils ne se répandent de tous côtés pour chercher une autre pâture, et qu'ils ne s'attachent à tous les mondes qu'ils auront construits autrefois , à ceux particulièrement qu'ils rencontreront les plus proches ; alors ces grands feux rebouiUant tous les corps , les rechasseront pêle-mêle de toutes parts comme auparavant, et s'étant peu à peu purifiés, ils commenceront de servir de soleils à d'autres petits mondes qu'ils engendreront en les poussant hors de leurs sphères ; et c'est ce qui a fait sans doute prédire aux pythagoriciens l'embrasement universel. Ceci n'est pas une imagination ridicule ; la Nouvelle-France où nous sommes en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l'Amérique est une moitié de la terre, laquelle, en dépit de nos prédécesseurs qui avaient mille fois cinglé l'Océan, n'avait point été encore découverte ; aussi n'y était-elle pas encore ; non plus que beaucoup d'îles, de péninsules et de

numtagnes , qui se sont soulevées sur notre globe , quand les rouOlures du Soleil qui se nettoyait ont été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants, pour être attirées par le centre de notre monde , peut-être peu à peu en particules menues , peut-être aussi tout-à-coup en une masse. Gela n'est pas si déraisonnable que saint Augustin n*y eût applaudi , si la découverte de ce pays eût été faite de son âge , puisque ce grand personnage , dont le génie était fort éclairé, assure que de son temps la terre était plate comme un four, et qu'elle nageait sur l'eau comme la moitié d'une orange coupée. Mais si j'ai jamais Fhonneur de vous voir en France, je vous ferai observer, par le moyen d'une lunette excellente, que certaines obscurités, qui d'ici paraissent des taches, sont des mondes qui se construisent.

Mes yeux qui se fermaient en achevant ce discours, obligèrent le vice-roi de sortir. Nous eûmes le lendemain et les jours suivants des entretiens de pareille nature. Mais comme quelque temps aprës l'embarras des affaires de la province accrodia notre philosophie , je retombai de plus belle au dessein de monter à la Lune.

Je m'en allais dès qu'elle était levée, rêvant, parmi les bois, à la conduite et à la réussite de mon entreprise; et enfin, une veille de saint Jean, qu'on tenait conseil dans le fort pour déterminer si l'on donnerait secours aux sauvages du pays contre les Iroquois, je m'en allai tout seul derrière notre habitation, au coupeau d'une petite montagne, où voici ce que j'exécutai :

ET EMPIRES bB LA LUNE. ili

J'avais fait une machine que je m'imaginais capable de m'éiever autant que je voudrais, en sorte que rien de tout ce que j'y croyais nécessaire n'y manquant , je m'assis dedans et me précipitai en Fair du haut d'une roche ; mais parce que je n'avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée. Tout froissé néanmoins que j'étais, je m'en retournai dans ma chambre sans perdre courage, et je pris de la moelle de bœuf, dont je m'oignis tout le corps; car j'étais tout meurtri, depuis la tète jusqu'aux pieds; et, après m'ètre fortifié le cœur d'une bouteille d'essence cordiale , je m'en .retournai chercher ma machine, mais je ne la trouvai point; car certains soldats, qu'on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire le feu delà Saint- Jean, Fayant rencontrée par hasard , l'avaient apportée au fort, où, après plusieurs explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert l'invention du ressort, quelques-uns dirent qu'il y fallait attacher quantité de fusées volantes, parce que leur rapidité les ayant enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y aurait personne qui ne prit cette machine pour un dragon de feu.

Je la cherchai longtemps cependant; mais enfin, je la trouvai au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu. La douleur de rencontrer l'œuvre de mes mains en un si grand péril me transporta tellement, que je Gour|is saisir le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche . et me jetai tout furieux dans ma machine, pour briser Farlifice dont elle était environnée; mais j'arrivai trop tard; car à

peine y eus-je les deux pieds j que me voilà enlevé dans la nue.

L'horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme, que je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m'arriva en cet instant; car, dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu'on avait disposées six à six , par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s'embrasait, puis un antre, en sorte que, le salpêtre prenant feu , éloignait le péril en le croissant. La matière toutefois étant usée, fit que l'artifice manqua; et lorsque je ne songeais plus qu'à laisser ma tète sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement , mon élévation continuer; et ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber vers la terre.

Cette aventure extraordinaire me gonfla le cœur d'une joie si peu commune , que , ravi de me voir délivré d'un danger assuré, j'eus l'impudence de philosopher là-dessus. Gomme donc je cherchais des yeux et de la pensée ce qui en pouvait être la cause, j'aperçus ma chair boursoufflée et grasse encore de la moelle dont je m'étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement ; je connus qu'étant alors en décours, et la Lune, pendant ce quartier, ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux , elle buvait celle dont je m'étais enduit , avec d'autant plus de force que son globe était plus proche de jnoi et que rinterposition des nuées n'en affaiblissait point la vigueur.

Quand j'eus percé , selon le calcul que j'ai fait de-

ET EMPIRES DE Ll LUNE. 113

puis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d'avec la Lune , je me vis tout d'un coup choir les pieds en haut , sans avoir culbuté en aucune façon; encore ne m'en fiissé-je pas aperçu, si je n'eusse senti ma tète chargée du poids de mon corps. Je connus bien, à la vérité , que je ne retombais pas vers notre monde ; car , encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais de l'autre , j'étais assuré que la plus grande était notre globe ; parce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du Soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme une grande plaque d'or. Cela me fit imagii^er que je baissais vers la Lune ; et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du chemin. Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre , il faut que la sphère de son activité ait aussi moins d'étendue , et que , par conséquent, j'aie senti plus tard la force de son centre.

Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber , à ce que je préjugeai, car la violence du précipice m'empêcha de le remarquer , le plus loin dont je me souviens , c'est que je me trouvai sous un arbre, embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses, que j'avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d'une pomme qui s'était écrasée dessus.

Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le sau-< rez bientôt, .... Ainsi, vous pouvez bien juger que, sans ce hasard , je serais mille fois mort. J'ai souvent

114 HISTOIRE COMIQUB DBS ÉTATS

fait depuis réOexioa sur ce que le vulgaire assure , qu'en se précipitant d'un lieu fort haut , on est étouffé avant de toucher la terre ; et j'ai conclu de mon aventure qu'il en avait menti, ou bien qu'il fallait que le jus énergique de ce fruit qui m'avait coulé dans la bouche eût rappelé mon ftme qui n'était pas loin de mon cadavre y encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet , sit6t que je fus à terre , ma douleur s'en alla avant même de se peindre en ma mémoire; et la faim, dont, pendant mon voyage, j'avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu'un léger souvenir de l'avoir perdue.

A peine, quand je fus relevé, eus-je observé la plus large de quatre grandes rivières qui forment un lac en s'abouchant, que l'esprit ou l'âme invisible des simples qui s'exhalent sur cette contrée, vint me réjouir l'odorat; et je connus que les cailloux n'y étaient ni durs ni raboteux, et qu'ils avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus. Je renccmtrai d'abord une étoile de cinq avenues, dont les arbres, par leur excessive hauteur, semblaient porter au ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faite jusqu'au pied , je doutais si la terre les portait , ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines; leur front, superbement élevé, semblait aussi plier, comme par force, sous la pesanteur des globes célestes, dont on dirait qu'ils ne soutiennent la charge qu'en gémissant ; leurs bras étendus vers le ciel témoignaient, en l'embrassant , demander

ET EMPIRES DC LÀ L9N&. If 5

aux astres la béDigniié toute pure de leurs influen* ces, et les recevoir, avant qu'elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des éléments. Là , de tou» côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu'elle réveille et satisfait Uodorat ; là l'incarnat d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix , font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre ; là le printemps compose toutes les saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conversation; là les ruisseaux, par un agréable murmure, racontent leurs voyages aux cailloux; là mille petits gosier» em^lumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons; et la trémoussante assemblée àa ces divins mu»ciens est si générale, qu'il semble que chaque feuille , dans ce bois , ait pris la langue et la figure d'un rossignol ; et même l'écho prend tant de plaisir à leurs airs, qu'on dirait, à les lui entendre r^)éter, qu'il ait envie de les apprendre.

A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances l'une dans l'autre avec une si agréable confusion, qu'on ne sait si ces fleurs, agitées par un doux zéphir, courent plutôt après elles-mêmes qu'elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un océan, à cause qu'elle est comme une mer qui n'ofGre point de rivage;

en sorte que mon œil, épouvanté d'avoir couru si loin sans découvrir le bord , y envoyait vivement ma pensée; et ma pensée, doutant que ce fAt l'extrémité du monde , se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le ciel de se joindre à la terre.

Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d'argent une fontaine rustique, qui couronne ses bords d'un gazon émaillé de bassinets, de violettes et de cent autres petites fleurs qui semblent se presser à qui s'y mirera la première ; elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître , et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu'elle promène en revenant mille fois sur elle-même, montrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son pays natal; et, comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère , elle repoussa, en murmurant, ma main qui la voulait toucher.

Les animaux qui venaient s'y désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde , témoignaient être surpris de voir qu'il faisait grand jour vers l'horizon , pendant qu'ils regardaient le soleil aux antipodes, et n'osaient se pencher sur le bord, de la crainte qu'ils avaient de tomber au firmament.

Il faut que je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses, je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs qu'on dit que sent l'ambition à l'infusion de son âme. Le vieux poil me tomba , pour faire place à d'autres cheveux plus épais et plus déliés ; je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir ver*

meil , ma chaleur naturelle se remèler doucement à mon humide radical, en6n je reculai sur mon âge environ quatorze ans.

J'avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes , quand j'aperçus, couché à l'ombre , je ne sais quoi qui remuait. C'était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l'adoration ; il se leva pour m'en empêcher.

— Ce n'est pas à moi , s'écria-t-il, c'est à Dieu que lu dois ces humilités.

— Vous voyez une personne, lui répondis-je , consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car, venant d'un inonde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la Lune aussi ; et voilà que je me trouve en paradis , aux pieds d'un Dieu qui ne veut pas être adoré.

— Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable : cette terre-ci est la Lune que vous voyez de

votre globe, et ce lieu-ci où vous marchez est Or,

en ce temps-là , l'imagination chez l'homme était si forte, pour n'avoir point encore été rompue , ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l'altération des maladies, qu'étant alors excité au violent désir d'aborder cet asile, et que, sa mas^ étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu'il s'est vu des philosophes , leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l'air par des ravissements

118 HISTOIUB GOWQUB DBS ÉTATS

qae vous appelez extatiques..... que rinfirmité de son sexe rendait plus faible et moins diande , n*aarait pas eu sans doute l'imaginative assez vigoureuse pour vaincre, par la contention de sa volonté, le poids de

la matière, mais parce qu'il y avait très-peu La

sympathie dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui h mesure qu'il montait, comme l'ambre se fait suivre de la paille, comme l'aimant se tourne au septentrion d'où il a été arraché, et attira cette partie de lui-même, comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. Arrivés qu'ils furent en votre terre , ils s'habituèrent entre la Mésopotamie et l'Arabie. Certains peuples Font connu sous le nom.... et d'autres sous celui de Prométhée , que les poètes feignirent avoir dérobé le feu du ciel , à cause de ses descendants , qu'il engendra pourvus d'une âme aussi parfaite que celle dont il était rempli. Ainsi, pour habiter votre monde, cet homme laissa celui-ci désert; mais le tout sage ne voulut pas qu'une demeure si heureuse restât sans habitants; il permit peu de siècles après ennuyé de la compagnie des hommes ,

dont l'innocence se corrompait, eut envie de les abandonner. Ce personnage , toutefois, ne jugea point de retraite assurée contre l'ambition de ses parents, qui s'égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse, dont son aïeul lui avait tant parlé, et dont personne n'avait encore observé le chemin. Mais son imagination y suppléa ; car, comme il eut observé il remplit

deux grands vases quMl luta hermétiquement, et se les attacha sous les ailes : la fumée aussitôt, qui ten-

dait à s'élever et qui ne pouvait pénétrer le métal, poussa les vases en haut , et de la sorte enlevèrent avec eux ce grand homme. Quand il fut monté jus-* qu'à la Lune, et qu'il eut jeté les yeux sur ce beau jardin , un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le lieu où son aïeul avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu'à peine était*il en l'air quatre toises au-dessus de la Lune, qu'il prit congé de ses nageoires. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser y sans le grand tour de sa robe , où le vent s'engouffra et le soutint doucement jusqu'à ce qu'il eut mis pied à terre. Pour les deux vases , ils montèrent jusqu'à un certain espace , où ils sont demeurés ; et c'est ce qu'aujourd'hui vous appelez les Balances. U faut maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suis venu. Je crois que vous n'aurez pas oublié mon nom ; car je vous l'ai dit naguère. Vous saurez donc que j'habitais sur les agréables bords d'un des plus renommés fleuves de votre monde, où je menais parmi les livres une vie assez douce pour ne la pas regretter, encore qu'elle s'écoulât. Cependant, plus les lumières de mon éprit croissaient, plus croissait aussi la connaissance de celles que je n'avais point. Jamais nos savants ne me ramentevaient l'illustre Mada, que le souvenir de la philosophie parfaite ne me fit soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après l'avoir longtemps rêvé, je pris de l'aûnant environ deux pieds en carré, que je mis dans

un fourneau; puis, lorsqu'il fut bien purgé, précipité et dissous, j'en tirai Tattractif calciné et le réduisis à la grosseur d'environ une balle médiocre. Ensuite de ces préparations , je fis construire une

machine de fer fort légère dans laquelle j'entrai ,

et lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège , je jetai fort haut en l'air cette boule d'aimant Or, la machine de fer que j'avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu'aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à cause qu'elle se poussait toujours plus vite par cet endroit. Ainsi donc, à mesure que j'arrivais où l'aimant m'avait attiré, je rejetais aussitôt ma boule en l'air au-dessus de moi.

— Mais , l'interrompis-je , comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot , qu'il ne se trouvât jamais à côté ?

— Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il : car Taimant poussé qui était en l'air attirait le fer droit à lui ; et par conséquent il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l'aimant que je tenais au-dessus de lui ; mais la saillie de ce fer, pour s'unir à ma boule, était si violente , qu'elle me faisait plier le corps en double , de so)*te que je n'osai tenter qu'une fois cette nouvelle expérience. Â la vérité, c'était un spectacle à voir bien étonnant, car l'acier de cette maison volante, que j'avais poli avec beaucoup de soin , réfléchissait de tous côtés la lumière du Soleil, si vive et si brillante

que je croyais moi-même être tout en feu. Enfin, après avoir beaucoup jeté et volé après mon coup , j'arrivai comme vous avez fait à un terme où je tombais vers ce monde-ci ; et parce qu'en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains , ma machine, dont le siège me pressait pour approcher de son attractif, ne me quitta point -, tout ce qui me restait à craindre , c'était de me rompre le cou ; mais , pour m'en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, afin que la violence de la machine retenue par son attractif se ralentit, et qu'ainsi ma chute fut moins rude , comme en effet il arriva ; car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de terre , je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà , tantôt delà , jusqu'à ce que je m'en visse à une certaine distance ; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi , et ma machine l'ayant suivie , je la quittai et me laissai tomber d'un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable , de sorte que ma chute ne fat pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point l'étonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu'il fut à peu près semblable à celui dont je

vous viens de voir consterné

J'en avais à peine goûté, qu'une épaisse nuée tomba sur mon âme ; je ne vis plus personne auprès de moi , et mes yeux ne reconnurent en tout Thémisphère une seule trace du chemin que j'avais fait, et avec tout cela je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m'était arrivé. Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l'écorce du fruit où

133 HISTOIRE GOailQUB DIS ÉTATS

j'avais mordu ne m'avait pas Umt-À-fait abnitî, à cause que mes dents la traversant se sentirent un pea du jus qu'elle couvrait, dont l'énergie avait dissipé la malignité de l'écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux , et les jeter par la campagne , aucune créature ne s'o^ frait pour les consoler. Enfin , je résolus de marcher jusqu'à ce que la fortune me fit rencontrer la compagnie ou de quelques bètes ou de la mort.

Elle m'exauça, car au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai deux fort grands animaux, dont l'un s'arrêta devant moi, l'autre s'enfuit légèrement au gîte, — au moins je le pensai ainsi, à cause qu'à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m'environnèrent. Quand je les pus discerner de près , je connus qu'ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fît souvenir de ce que jadis j'avais ouï conter à ma nourrice , des Syrènes, des Faunes et des Satyres : de temps en temps ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu monstre. Enfin , une de ces bètes hommes m'ayant pris par le cou, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis , me jeta sur son dos et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c'était des hommes , de n'en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes.

Lorsque ce peuple me vit si petit, car la plupart

ET EMPIRES DE LA LUIfE. 123

d'entre eux ont douze coudées de longueur , et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme. Car ils tenaieut que la nature ayant donné aux hommes comme aux bètes deux jambes et deux bras , ils s'en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis là-dessus, j'ai songé que cette situation de corps n'était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants , lorsqu'ils ne sont encore instruits que de la nature, marchent à quatre pieds, et qu'ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices , qui les dressent dans de petits chariots, leur attachent les lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse encline de se reposer.

Us disaient donc, à ce que je me suis fait depuis -interpréter, qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de la reine. Ainsi je fus , en qualité de tel ou d'autre chose, mené droit à l'hôtel de ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats , qu'ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois, qui gardait les bêtes rares , supplia les échevins de me commettre à sa garde , en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n'en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m'instruisit à faire lé godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces; et lesaprès-dinées il faisait prendre à la porte un certain prix , de ceux qui me voulaient voir. Mais le ciel, fléchi de mes dou-

leurs, et fâché de voir profaner le temple de son mattre, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le monde , j'entendis la voix d'un homme qui me demanda en grec qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler en ce pays-là comme en notre monde. Il m'interrogea quelque temps : je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l'entreprise et le succès de mon voyage ; il me consola ; et je me souviens qu'il me dit :

— Eh bien I mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n'est point accoutumé ; mais sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareille , et que si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le feraient étouffer comme un monstre.

Il me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon désastre , et il ajouta qu'aussitôt qu'il avait su la nouvelle qui courait de moi , il était venu pour me voir , et m'avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais, parce qu'il y avait autrefois voyagé, et qu'il avait demeuré en Grèce , où on l'appelait le Démon de Socrate; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouverné et instruit à ThèbesEpaminondas; qif ensuite étant passé chez les Romains, la justice Tavait attaché au parti du jeune Caton; qu'après sa mort il s'était doqné à Brutus; que tous ces grands personnages n'ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était

retiré avec ses compagnons dans les temples et dans les solitudes.

— Enfin, ajouta-tr-il, le peuple de votre terre devint si stupide et si grossier , que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l'instruire. 11 n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous ; car on nous appelait Oracles y Nymphes , Génies, Fées, Dieux Foyers, Lémures, Larves, Lamies, Farfadets, Naïades, Incubes, Om^ bres. Mânes, Spectres et Fantômes, et nous dban< donnâmes votre monde sous le règne d'Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus , fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne , et que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y a pas longr temps que j'en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en çà, j'ai eu commission d'y faire un voyage : j'ai rôdé beaucoup en Europe , et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan, comme il étudiait; je l'instruisis de quantité de choses, et, en récompense, il me promit qu'il témoignerait à la postérité de qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Agrippa, l'abbé Tritème, le docteur Faust, La Brosse, César, et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de chevaliers de la Roze-Croix, à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, <iui , sans doute, les auront fait passer pour de grands ii^agiciens. Je connus aussi Campanella ; ce fut moi <]ui lui conseillai , pendant qu'il était à Tinquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux

136 HISTOIRB COMIQVB DES ÉTATS

postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître Fintérieur, afin d'exciter chez soi, par une même assiette, les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur Âme quand il la connaîtrait, et il commença, à ma prière , un livre que nous intitulâmes : De sensu rerum. J'ai fréquenté pareillement, en France, La Mothe Le Yayer et Gassendi; ce second est un homme qui écrit autant en philosophe que ce premier y vit. J'ai connu quantité d'autres gens , que votre siècle traite de divins ; mais je n'ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup <f orgueil. Enfin , comme je traversais de votre pays en Angleterre, pour étudier les mœurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car, certes, c'est une honte aux grands de votre Etat de reconnaître en lui, sans l'adorer, la vertu dont il est letrdne. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, il est tout cœur, et il a toutes ces qualités dont une, jadis, suffisait à marquer un héros : c^était Tristan l'Hermite. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j'appréhendai qu'elle ne fût pas reconnue ; c'est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles , la première était pleine d'huile de talc, l'autre de poudre de projection et la dernière d'or potable ; mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d'Alexandre. Enfin, je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme , sinon que c'est le seul poète , le seul philosophe et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considéra-

bles que j'ai fréquentées; toutes les autres, au moins de celles que j'ai connues , sont si fort au-dessous de l'homme , que j'ai vu des bètes un peu au-dessus. Au reste , je ne suis point originaire de votre terre ni de celle-ci ; je* suis né dans le Soleil : mais, parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps , nos magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre, et déclaré chef de la peuplade qu'on y envoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-ci , pour les raisons que je vous ai dites ; et ce qui fait que j'y demeure actuellement, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité; qu'on n'y voit point de pédant; que les philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison, et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en grange, quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes et les orateurs.

Je lui demandai combien de temps ils vivaient. Il me répondit trois ou quatre mille ans , et continua de cette sorte :

— Encore que les habitants du Soleil ne soient pas en aussi grand nombre que peux de ce monde , le Soleil en regorge bien souvent , à cause que le peuple peut être d'un tempérament fort chaud , et remuant et ambitieux , et digère beaucoup. Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante; car,

quoique notre globe soit trës-vaste et le vôtre trèspetit, quoique nous ne mourions qu'après quatre miUe ans et vous après un demi-siècle, apprenez que tout de même qu'il n'y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux , ni tant d'animaux que de plantes, ni tant d'hommes que d'animaux, ainsi il n'y doit pas avoir tant de démons que d'hommes , à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d'un composé parfait.

Je lui demandai s'ils étaient des corps comme nous. Il me répondit que oui, qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous , ni comme aucune chose que nous estimons telle ; parce que nous n'appelons vulgairement corps que ce que nous pouvons toucher ; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne fût matériel, et que quoiqu'ils le fussent euxmêmes , ils étaient contraints , quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître, et que c'était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d'euxmêmes n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles , à cause qu'ils n'apparaissaient que de nuit ; et il ajouta que, comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien cuvent de les rendre propres qu'à choisir seulement dessous nos sens, tantôt l'ouïe comme les voix des Oracles, tantôt la vue comme les Ardents et les Spectres , tantôt le toucher comme les Incubes , et que cette masse n'étant qu'un air épaissi de telle ou telle façon, la lu-

mière, par sa chaleur, les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant.

Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pays du Soleil l'individu venait au jour par les voies de génération , et s'il mourait par le désordre de son tempérament ou la rupture de ses organes.

— 11 y a trop peu de rapport , dit-il , entre vos sens et l'explication de ces mystères : vous vous imaginez , vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point;- mais cette conséquence est très-fausse , et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses qui, pour être connues , demanderaient en vous un nodllion d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle , celle des reflux de la mer , et ce que l'animal devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi , à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait isfimaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau et les nuances de l'iris: ou bien il se les figurera, tantôt comme quelque chose de palpable, comme le manger, comme un son ou comme une odeur; tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j'aperçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui pût être oxHy vu , touché, flairé ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela.

Il en était là de son discours , quand mon bateleur s'aperçut que la chambrée commençait à s'ennuyer de mon jargon qu'ils n'entendaient point , et qu'ils prenaient pour un grognement articulé; il se mit de plus belle à tirer ma corde pour me faire sauter, jusqu'à ce que les spectateurs étant soûls de rire et d'assureNque j'avais presque autant d'esprit que les bêtes de leur pays , ils se retirèrent chacun chez soi.

J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux Démon ; car de m'entretenir avec ceux qui me venaient voir^ outre qu'ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne , et jugez ainsi quelle proportion ; car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays , l'un qui sert aux grands , et l'autre qui est particulier pour le peuple.

Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n'a pas ajouté les paroles à Fair , et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable ; car quand ils sont las de parler, ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage , ils prennent ou un luth ou un autre instrument dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie , qui agiteront un point de théologie ou les difficultés d'un procès, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille.

Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le trémoussement des membres , mais non pas peut-être comme on se le figure; car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitation, par" exemple, d'un doigt, d'une main, d'une oreiUe, d'une lèvre, d'un bras, d'un œil, d'une joue, feront, chacun en particulier , une oraison ou une période avec tous les membres. D'autres ne servent qu'à désigner des mots , comme un pli sur le front, les divers Mssonnements des muscles, les renversements des mains , les battements des pieds , les contorsions de bras ; de sorte que quand ils parlent, avec la coutume qu'ils ont prise d'aller tout nus , leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions , se remuent si dru , qu'il ne semble pas un homme qui parle, mais un corps qui tremble.

Presque tous les jours le Démon me venait visiter , et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logelte un homme que je ne connaissais point, et qui m'ayant fort longtemps léché, me gueula doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait de peur que je me blessasse , me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise , qu'avec l'affliction que me faisait sentir un traitement de bête , il ne me prit aucune envie de me sauver ; et puis ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course.

Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir

point de nouvelles de mon courtois Démon, et le soir de la première traite, arrivé que je fus au gtte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie , attendant que le manger fût prêt, lorsqu'un homme fort jeune et assez beau me vint rire au nez et jeter à mon cou ses deux pieds de devant. Après que je Feus quelque temps considéré -

— Quoil me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami î

Je vous laisse à penser ce que je devins alors; certes, tna surprise fut si grande, que dès-lors je m'imaginai que tout le globe de la Lune, tout ce qui m'y était arrivé et tout ce que j'y voyais n'était qu'enchantement; et cet homme-bète étant le même qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi :

— Vous m'aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m'ayez jamais vu.

Mais voyant que je demeurais dans mon étonnement :

— Enfin , ajouta-t-il , je suis ce Démon de Socrate.

Ce discours augmenta mon étonnement; mais, pour m'en tirer , il me dit :

— Je suis le Démon de Socrate qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui, pour vous continuer mes services, me suis revêtu du corps avec lequel je vous portais hier.

— Mais, l'interrompis-je , comment tout cela se peut-il faire, vu qu'hier vous étiez d'une taille extrê-

mement longue, et qu'aujourd'hui vous êtes trèscourt ; qu'hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu'aujourd'hui vous en avez une claire et vigoureuse; qu'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme? Quoi donc, au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir!

— Sitôt que j'eus parlé au prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre de vous conduire à la cour, je vous allai trouver où vous étiez, et vous ayant apporté ici, j'ai senti le corps que j'informais si fort atténué de lassitude , que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires , en sorte que je me suis enquis du chemin de l'hôpital, où entrant j'ai trouvé le corps d'un jeune homme qui venait d'expirer par un accident fort bizarre , et pourtant fort commun en ce pays Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était point mort , et que ce qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'était qu'une simple léUiargie ; de sorte que , sans être aperçu, j'ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle ; lors mon vieux cadavre est tombé, et, conune si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle.

On nous vint quérir là-dessus pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée , mais où je ne vis rien de pr^aré pour manger. Une si grande solitude de

134 HISTOIRB COmQUB DES ÉTATS

viande, lorsque je périssais de faim , m'obligea de lui demander où l'on avait mis le convert. Je n'écoutai point ce qu'il répondit ; car trois ou quatre jeunes garçons, enfants dé l'hôte, s'approchèrent de moi dans cet instant , et , avec beaucoup de civilité , me dépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort , que je n'en osais pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre , et je ne sais comment mon guide , qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots : — un potage; mais je les eus à peine proférés, que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée , mais mon porteur m'en empêcha.

— Où voulez-pvous aller? me dit-il; nous irons tantôt à la promenade; mais maintenant il est saison de manger ; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.

— Et où diable est ce potage , lui répondis-je presque en colère; avez- vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui?

— Je pensais , me répliqua-t-il , que vous eussiez vu, à la ville d'où nous venons, votre mattre, ou quelqu'autre, prendre ses repas; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art de cuisinerie, c'est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès, Fexhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et

quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l'appétit de ceux que Ton traite , on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre , et ainsi jusqu'à ce que la compagnie soit repue. Â moins que vous n'ayez déjà vécu de cette sorte , vous ne croiriez jamais que le nez, sans dents et sans gosier , fasse, pour nourrir l'homme, l'office delà bouche; mais je vous le veux faire voir par expérience.

Il n'eut pas plus tôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de demi-quart d'heure je me sentis tout-à-fait rassasié. Quand nous fûmes levés:

— Ceci n'est pas, dit-il , une chose qui doive causer beaucoup d'admiration , puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu sans avoir observé qu'en votre monde les cuisiniers, les pâtissiers et les rôtisseurs , qui mangent moins que les personnes d'une autre vocation, sont pourtant beaucoup plus gras. D'où procède leur embonpoint, à votre avis, si ce n'est de la fumée dont ils. sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leurs corps et les nourrit ; aussi les personnes de ce monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n'engendre presque point d'excréments, qui font l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être été surpris , lorsqu'à vaut le repas on vous a déshabillé , parce que cette coutume n'est pas usitée en votre pays ; mais c'est la mode de celui-ci , et l'on en use ainsi , afin que l'animal soit plus transpirable à la fumée.

136 HISTOIRE COMIQUB DBS ÉTATS

— Monsieur , lui répartis-je , il y a trës-grande apparence à ce que vous dites, et je viens moinoième d'en expérimenter quelque chose ; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si prompte* ment, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. Il me le promit; et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt aprës le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher.

Un homme, au haut de l'escalier, se présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena dans un cabinet , dont le plancher était couvert de fleurs d'oranger' à la hauteur de trois pieds, et mon Démon dans un autre rempli d'œillets et de jasmins. Il me dit , voyant que je paraissais étonné de cette magnificence , que c'était les lits du pays. Enfin, nous nous couchâmes chacun dans notre cellule ; et dès que je fus étendu sur mes fleurs , j'aperçus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal, — - car on ne se sert point de chandelles , — ces trois ou quatre jeunes garçons qui m'avaient déshabillé au souper , dont l'un se mit à me chatouiller les pieds, l'autre les cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse , qu'en moins d'un moment je me sentis assoupi.

Je vis entrer le lendemain mon Démon avec le Soleil.

— Je vous veux tenir parole , me dit-il ; vous déjeûnerez plus solidement que vous ne soupàtes hier.

 ces mots , je me levai , et il me conduisit par la main derrière le jardin du logis, où Tun des enfants de rhôte nous attendait avec une arme à la main presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots, — il croyait que j'en fusse un, — se nourrissaient de cette viande.  peine eus-je répondu que oui, que le chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos {ûeds toutes rôties.

— Voilà, m'imaginar-je aussitôt, ce qu'on dit par proverbe en notre monde d'un pays où les alouettes tombaient toutes rôties; sans doute que quelqu'un était revenu d'ici.

— Vous n'avez qu'à manger, me dit mon Démon; ils ont l'industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rAtit, et assaisonne le gibier.

J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole , et en vérité je n'ai jamais eu de ma vie rieu goûté de si délicieux. Après ce déjeûner , nous nous mimes en état de partir ; et avec mille grimaces, dont ils se servent quand ils veulent témoigner de l'affection , l'hôte reçut un papier de mon Démon. Je lui demandai si c'était une obligation pour la valeur del'écot. Il me répartit que non, qu'il ne lui devait nen, et que c'était des vers.

— Comment des vers , lui répliquai-je , les taverniers sont donc ici curieux de rimes ?

— Cest, me dit-il , la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s'est trouvée

138 HISTOIEE COMIQUE DBS ÉTATS

monter à un sixain , que je lui viens de donner. Je ne craignais pas de demeurer court ; car , quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours , nous ne saurions dépenser un sonnet ; et j'en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes et une églogue.

— Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde : j'y connais beaucoup d'honnêtes poètes qui meurent de faim , et qui feraient bonne chère, si on payait les traiteurs en cette monnaie.

Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivît. Il me répondit que non, et continua ainsi :

— Quand on a composé , l'auteur les porte à la cour des monnaies , où les poètes jurés du royaume tiennent leur séance. Là, ces versificateurs officiers mettent les pièces à l'épreuve , et si elles sont jugées de bon aloi , on les taxe, non pas selon leur prix, c'està-dire qu'un sonnet ne vaut pas toujours un sonnet, mais selon le mérito de la pièce ; et ainsi quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle, et les personnes d'esprit font toujours grande chère.

J'admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là , et il poursuivit de cette façon :

— Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une manière bien différente. Lorsqu'on sort de chez eux , ils demandent , à proportion des ft*ais , un acquit pour l'autre monde ; et dès qu'on le leur donne, ils écrivent dans un grand registre, qu'ils appellent les Comptes du Grand Jour, à peu près en ces termes : Item, la valeur de tant de vers délivrés im tel jour à un tel , qu'on m'y doit rembourser aussi-

tôt Facquit reçu da premier fonds qai s'y trouvera. Et lorsqu'ils se sentent en danger de mourir , ils font hacher ces registres en morceaux, et les avalent, parce qu'ils croient que s'ils n'étaient ainsi digérés , cela ne leur profiterait de rien.

Cet entretien n'empêchait pas que nous ne continuassions de marcher, c'est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi , et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aven* tures qui nous arrêtèrent sur le chemin, qu'enfia nous terminâmes à la ville où le roi fait sa résidence. Je n'y fus pas plus tôt arrivé, qu'on me conduisit au Palais, où les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n'avait fait le peuple. Mon guide me l'interprétait ainsi ; et cependant lui-même n'entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la reine ; mais nous en fûmes bientôt éclaircis. Le roi, quelque teinps après m'avoir considéré, commanda qu'on l'amenât; et à une demiheure de là , je vis entrer, au milieu d'une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausses , un petit homme bâti presque tout comme moi , car il marchait à deux pieds. Sitôt qu'il m'aperçut , il m'aborda par un : — Criado de vouestra merced. Je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, h^as I ils ne nous eurent pas plus tôt vus parler ensemble , qtfils crurent tous le préjugé véritable ; et cette conjecture n'avait garde de produire un autre succès , car celui des assistants qui opinait pour nous avec plus de ferveur, protestait que notre entretien était un grognement, que la joie d'être rejoints, par

un instinct naturel nous faisait bourdonner. Ce petit homme me conta qu'il était Européen , natif de la Vieille-Castille ; qu'il avait trouvé moyen, avec des oiseaux, de se faire porter jusqu'au monde de la Lune où nous étions alors ; qu'étant tombé entre les mains de la reine, elle l'avait pris pour un singe, à cause qu'ils babillent, par hasard^ en ce pays-là, les singes à l'espagnole ; et que , l'ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n'avait point douté qu'il ne fftt de l'espèce.

— Il faut bien dire, lui répliquai-je , qu'après leur avoir essayé toutes sortes d'habits, ils n'en ont point rencontré de plus ridicules; et que ce n'est qu'à cause de cela qu'ils les équipent de la sorte , n'entretenant ces animaux que pour s'en donner du plaisir.

— Ce n'est pas connaître, reprit-il, la dignité de notre nation , en faveur de qui l'univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves , et pour qui la nature ne saurait engendrer que des matières de rire.

Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m'étais osé hasarder de monter à la Lune avec la machine dont je lui avais parlé. Je lui répondis que c'était à cause qu'il avait emmené les oiseaux sur lesquels j'y pensais aller. Il sourit de cette raillerie ; et environ un quart d'heure après, le roi commanda aux gardeurs de singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce. On exécuta de point en point la volonté du

prince y de quoi je fus très-aise, pour le plaisir que je recevais d'avoir quelqu'un qui m'entrettat pendant la solitude de ma brutificatîon.

Un jour , mon mâle, — car on me prenait pour la femelle , — me conta que ce qui l'avait véritablement obligé de courir toute la terre, et enfin de l'abandonner pour la Lune , était qu'il n'avait pu trouver un seul pays où l'imagination même fftt en liberté.

— Voyez- vous , me dit-il , à moins de porter un bonnet, quoi que vous puissiez dire de beau, s'il est contre les principes des docteurs de drap , vous êtes un idiot, un fou, et quelque chose de pis. On m'a voulu mettre en mon pays à l'inquisition , parce qu'à la barre des pédants j'avais soutenu qu'il y avait du vide , et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l'une que l'autre.

Je lui demandai de quelles probabilités il appuyait une opinion si peu reçue.

— Il faut, me répondit-il , pour en venir à bout , supposer qu'il n'y a qu'un élément; car encore que nous voyons de l'eau , de la terre, de l'air et du feu séparés, on ne les trouve jamais pourtant si parfaitement purs, qu'ils ne soient encore engagés les uns avec les autres. Quand , par exemple , vous regardez du feu , ce n'est pas du feu , ce n'est que de l'eau beaucoup étendue ; l'air n'est que de l'eau fort dilatée, l'eau n'est que de la terre qui se fond , et la terre elle-même n'est autre chose que de l'eau beaucoup resserrée. Et ainsi , à pénétrer sérieusement la matière, vous connaîtrez qu'elle n'est qu'une , qui , comme excellente corné-

i4â HIbTOIRE COMIQUE DES ÉTATS

dienne, joue ici-bas toutes sortes de personnages sous toutes sortes d'habits : — autrement, il faudrait admettre autant d'éléments qu'il y a de sortes de corps. Et si vous me demandez pourquoi le feu brûle et l'eau refroidit, vu que ce n'est qu'une seule matière , je vous réponds que cette matière agit par sympathie , selon la disposition où elle se trouve dans le temps qu'elle agit. Le feu, qui n'est rien que de la terre encore plus répandue qu'elle ne l'est pour constituer l'air, tâche de changer en elle, par sympathie, ce qu'elle rencontre. Ainsi , la chaleur du charbon, étant le feu le plus subtil et le plus propre à pénétrer un corps , se glisse entre les pores de notre masse au commencement, parce que c'est une nouvelle matière qui nous remplit et nous fait exhaler en sueur. Cette sueur, étendue par le feu, se convertit en fumée et devient air ; cet air , encore davantage fondu par la chaleur de l'antipéristase, ou des astres qui l'a voisinent, s'appelle feu; et la terre, abandonnée par le froid, et partie tombe en terre; l'eau, d'autre part , quoiqu'elle ne diffère de la manière du feu qu'en ce qu'elle est plus serrée , ne nous brûle pas , à cause qu'étant serrée , elle demande par sympathie à resserrer les corps qu'elle rencontre; et le froid que nous sentons , n'est autre chose que l'effet de notre chair , qui se replie sur elle-même par le voisinage de la terre ou de l'eau, qui la contraint de lui ressembler. De là vient que les hydropiques, remplis d'eau , changent en eau toute la nourriture qu'ils prennent ; de là vient que les bilieux changent en bile tout le sang que forme le foie. Supposez donc

qu'il n'y ait qu'un seul élémeot , il est certissime que tous les corps, chacun selon sa qualité, inclinent également au centre de la terre. Mais vous me demanderez pourquoi donc le fer , les métaux , la terre, le bois descendent plus vite à ce centre qu'une éponge, si ce n'est à cause qu'elle est pleine d'air, qui tend naturellement en haut. Ce n'en est point du tout la raison, et voici comment je vous réponds : quoiqu'une roche tombe avec plus de rapidité qu'une plume , l'une et l'autre ont même inclination pour ce voyage ; mais un boulet de canon , par exemple, s'il trouvait la terre percée à jour se précipiterait plus vite à son centre qu'une vessie grosse de vent ; et la raison est que cette masse de métal est beaucoup de terre recognée en un petit canton, et que ce vent est fort peu de terre en beaucoup d'espace : car toutes les parties de la matière qui logent dans ce fer, jointes qu'elles sont les unes aux autres, augmentent leOr force par l'union, à cause que s'étant resserrées, elles se trouvent à la fin beaucoup à combattre contre peu, vu qu'une parcelle d'air égale en grosseur au boulet, n'est pas égale en quantité. Sans prouver ceci par une enfilure de raisons , comment, par votre foi, une pique, une épée , un poignard, nous blessent-ils? si ce n'est à cause que l'acier étant une matière où les parties sont plus proches et plus enfoncées les unes dans les autres , que non pas votre chair, dont les pores et la mollesse montrent qu'elle contient fort peu de matière répandue en un grand lieu, et que la pointe de fer qui nous pique étant une quantité presque innombrable de matière

contre fort peu de chair, il la contraint de céder au plus fort, de même qu'un escadron bien pressé entame aisément un bataillon moins serré et plus étendu ; car pourquoi une loupe d'acier embrasée , est-elle plus chaude qu'un tronc de bois allumé ? si ce n'est qu'il y a plus de feu dans la loupe en peu d'espace , y en ayant d'attaché à toutes les parties du métal , que dans le bâton , qui pour être fort spongieux enferme par conséquent beaucoup de vide , et que le vide, n'étant qu'une privation de l'être, ne peut être susceptible de la forme du feu. Mais , m'objecterez- vous, vous supposez du vide comme si vous l'aviez prouvé, et c'est cela dont nous sommes en dispute. £h bien ! je vais vous le prouver et quoique cette difficulté soit la sœur du nœud gordien , j'ai les bras assez forts pour en devenir l'Alexandre. Qu'elle me réponde donc, je l'en supplie, cette bête vulgaire , qui ne croit être homme que parce qu'on le lui a dit: supposé qu'il n'y ait qu'une matière, comme je pense l'avoir assez prouvé, d'où vient qu*elle se relâche et se rétraint selon son appétit ? d'où vient qu'un morceau de terre à force de se condenser s'est fait caillou ? est-ce que les parties de ce caillou se sont placées les unes dans les autres , en telle sorte que là où s'est fiché ce grain de sablon, là même, ou dans le même point, loge un autre grain de sablon ? Tout cela ne se peut , et selon leur principe même, puisque les corps ne se pénètrent point > mais il faut que cette matière se soit rapprochée , et si vous voulez, se soit raccourcie, en sorte qu'elle ait rempli quelque lieu qui ne Tétait pas : de dire

ET EKI^IRBS DB LA LUNE. 145

que cela n'est point comprâiensible qu'il y eût du rien dans le monde, que nous fussions en partie composés de rien ; hé pourquoi non *! le monde entier n'est-il pas enveloppé de rien? Puisque vous m'avouez cet article, confessez donc qu'il est aussi aisé que le monde ait du rien dedans soi qu'autour de soi. Je vois d'abord fort bien que vous me demanderez pourquoi donc l'eau restreinte par la gelée dans un vase le fiait crever, si ce n'est pour empêcher qu'il ne se fasse du vide ; mais je réponds que cela n'arrive qu'à cause que l'air de dessus, qui tend aussi bien que la terre et l'eau au centre, rencontrant sur le droit chemin de ce pays une hôtellerie vacante, y va loger ; s'il trouve les pores.de ce vaisseau, c'est-à-dire les chemins qui conduisent à cette chambre de vide, trop étroits, trop longs, trop tortus, il satisfait en le brisant à son impatience pour arriver plus tôt au gîte. Mais sans m'amuser à répondre à toutes leurs •objections, j'ose bien dire que s'il n'y avait point de vide, il n'y aurait point.de mouvement, ou il faut admettre la pénétration des corps : il serait trop ridicule de croire que quand une moudbe pousse de l'aile une parcelle de l'air, cette parcelle en fait reculer devant elle une autre, cette autre encore une autre, et qu'ainsi l'agitation du petit orteil d'une puce allât faire une bosse derrière le monde. Quand ils n'en peuvent plus, ils ont recours à la raréfaction ; mais, en bonne foi , comment se peut-il faire , quand un ' corps se raréfie, qu'une particule de la masse s'éloigne d'one autre particule saas laisser ce milieu vide? n'aurait-il pas fallu que ces deux corps qui se vien-

146 HISTOIRE COIIQUB DBS ÉTATS

nent de séparer eussent été en même temps da même lieu où était celui-ci , et que de la sorte ils se fussent pénétrés tous trois. Je m'attends ïAen que vous me demanderez pourquoi donc par un chalumeau , une seringue ou une pompe on fait monter Teau contre son inclination ; à quoi je vous répondrai qu'elle est vio* lente, et que ce n'est pas la peur qu'elle a du vide qui l'oblige à se détourner de son chemin ; mais qu'étant jointe avec l'air d'une nuance imperceptible, elles'âève quand on élève en haut l'air qui la tient embarrassée. Cela n'est pas fort épineux à comprendre , quand on connaît le cercle parfait et la délicate enchatnure des éléments ; car si vous considérez attentivement ce limon qui fait le mariage de la terre et de l'eau , vous trouverez qu'il n'est plus terre, qu'il n'est pins eau , mais qu'il est l'entremetteur du contract de ces deux ennemis ; l'eau tout de même avec l'air s'envoient réciproquement un brouillard qui pénètre aux humeurs de l'un et de l'autre pour moyenner leur paix , et l'air se réconcilie avec le feu par le moyen d'une exhalaison médiatrice qui les unit.

Je pense qu'il voulait encore parler, mais on nous apporta notre mangeaille ; et parce que nous avions faim je fermai les oreilles à ses discours pour ouvrir l'estomac aux viandes qu'on nous donna.

Il me souvient qu'une autre fois, comme nous philosophions , car nous n'aimions guère ni Fun ni l'autre à nous entretenir de choses basses :

— Je suis bien fâché, dit-il , de voir un esprit de la trempe du vôtre, infecté des erreurs du vulgaire. Il faut donc que vous sachiez, malgré le pédantisme

IT BlinRSS DB LA LUNE. 147

d'Aristole, dont retentissent aajoard'hui toutes les classes de votre France , que tout est en tout, c'està-dire que dans Teau, par exemple, il y a du feu, dedans le feu de l'eau, dedans l'air de la terre, et dedans la terre de l'air. Quoique cette opinion fasse aux soolares les yeux grands comme des salières , elle est plus aisée à prouver qu'à persuader. Car je leur demande premièrement si l'eau n'engendre pas du poisaon, cpiand ils me le nieront : creuser un fossé, le rraiplîr du sirop de l'éguière, et qu'ils passenHit encore à travers un bluteau pour édiapper anx objectiims des aveugles, je veux en cas qu'ils n'y trouvent du poisson dans quelciue temps, avaler toute l'eau qu'ils y auront versée : mais s'ils y en trouvait , comme je n'en doute point , c'est une preuve convaincante qu'il y a du sel et du feu ; par conséquent de trouver ensuite de l'eau dans ce feu , ce n'est pas une entreprise fort difficile. Car, qu'ils choisissent le feu même le plus détaché de la matière, comme les comètes, il y en a toujours beaucoup, puisque si cette humeur onctueuse dont ils sont engendrés , réduite en soufre par la chaleur de l'antipéristase qui les allume, ne trouvait un obstacle à sa violence dans l'humide froideur qui la tempère et la combat ,'^elle se consommerait brusquement comme un éclair. Qu'il y ait maintenant de Tair dans la terre, ils ne les nieront pas, ou bien ils n'ont jamais entendu parler des frissons effroyables dont les montagnes de la Sicile ont été si souvent agitées : outre cela nous voyons la terre toute poreuse , jusqu'aux grains de saUon qui la composent. Cependant per-

sonne n'a dit encore que ces creux fassent remplis de vide : on ne trouvera donc pas mauvais que Tair y fasse son domicile. H me reste à prouver que dans l'air il y a de la terre; mais je ne daigne quasi en prendre la peine, puisque vous en êtes convaincus autant de fois que vous voyez tomber sur vos tèt^ ces légions d'atomes, si nombreuses qu'elles étouffent l'arithmétique. Mais passons des corps simples aux composés , ils me fourniront des sujets beaucoup plus fréquents , et pour montrer que toutes 'choses sont en toutes choses , non point qu'elles se changent les unes aux autres , comme le gazouillent vos péripatéticiens ; car je veux soutenir à leur barbe que léis principes se mêlent , se séparent et se remèlent de rechef, en telle sorte que celui qui a été fait eau par le sage Créateur du monde, le sera toujours ; je ne suppose point, à leur mode, de maxime que je ne prouve» C'est pourquoi, prenez, je vous prie, une bûche ou quelque^ autre matière combustible, et y mettez le feu; ils diront, quand elle sera embrasée, que ce qui était bois est devenu feu ; mais je leur soutiens que non, et qu'il n'y a point davantage de feu, quand elle est tout enflammée , qu'avant qu'on en eût approché l'allumette ; mais celui qui était caché dans la bûche, que le froid et l'humide empêchaient de s'étendre jet d'agir, secouru par l'étranger , a rallié ses forces contre le flegme qui l'étouffait et s'est emparé du champ qu'occupait son ennemi ; aussi se montre-t-il sans obstacles et triomphant de son geôlier. Ne voyez-vous pas comme l'eau s'enfuit par les deux bouts du tronçon, chaude et fumante, encore du combat qu'elle à

rendu? Cette flamme que vous voyez en haut est le ieu le plus subtil , le plus dégagé de la matière , et le plus tôt prêt, par conséquent, à retourner chez soi; il s'unit pourtant eu pyramide jusques à certaine hauteur, pour enfoncer Tépaissê humidité de Fair qui lui résiste. Mais comme il vient en montant à se dégager peu à peu de la violente compagnie de ses hôtes, alors il prend le large, parce qu'il ne rencontre plus rien d'antipathique à son passage, et cette négligence est bien souvent cause d'une seconde prison; car, cheminant séparé, il s'égarera quelquefois dans un nuage. S'ils s'y rencontrent d'autres fois en assez grande quantité pour faire tète à la vapeur, ils se joignent, ils foudroient, et la mort des innocents est bien souvent l'effet de la colère animée des choses mortes. Si quand il se trouve embarrassé dans oes crudités importunes de la moyenne région^ il n'est pas assez fort pour se défendre , il s'abandonne à la discrétion de son ennemi, qui le contraint, par sa pesanteur, de retomber en terre; et ce malheureux, enfermé dans une goutte d'eau , se rencontrera peutêtre au pied d'un chêne, de qui le feu animal invitera ce pauvre égaré de se loger avec lui. Ainsi , le voilà qni revient au même état dont il était sorti quelques jours auparavant. Mais voyons la fortune des autres élànents qui composaient cette budie. L'air se retire à son quartier, encore pourtant mêlé de vapeurs , à cause que le feu , tout en colère, les a brusquement chassées pèie-mèle. Le voilà donc qui sert de ballon aux vents, fournit aux animaux de respiration , remplit le vide que la nature fait, et peut-être que, s'étant enve-

loppé dans une goutte de rosée, il sem sooé et digéré par les feuilles altérées de cet arbre, où ^esi retiré notre feu. L'eau que la flamme avait chassée de ce tronc, élevée par la chaleur jusqu'au berceau des météores, retombera en pluie sur notre chêne aussitôt que sur un autre; et la terre devenue cendre, et puis guérie de sa stérilité, ou par b chaleur nourrissante d'un fumier où on Taura jetée, ou par le sel végétatif de quelques plantes voisines , ou par Peau féconde des rivières, se rencontrera peut-être près de ce chêne qui, par la chaleur de son germe, l'attirera, et en fera une partie de son tout De cette façon, voilà ces quatre éléments qui reçoivent le même sort , et rentrent en même étal d'où ils étaient sortis quelques jours auparavant. Ainsi, on peut dire que dans un homme il y a tout ce qui est nécessaire pour composer un arbre , et dans un arbre tout ce qui est nécessaire pour composer un homme. Enfin ^ de cette façon, toutes choses se rencontreront en toutes choses^ mais il nous manque un Prométbée qui nous tire du sein de la nature et nous rende sensible ce que je veux bien appeler matière première.

Voilà les choses à peu près dont nous amusions le temps ; car ce petit Espagnol avait l'esprit joli. Noire entretien toutefois n'était que la nuit , à cause que , depuis six heures du matin jusqu'au soir, la grande foule du monde qui nous venait contempler à notre logis nous eût détournés; car quelques-uns nous jetaient des pierres , d'autres des noix , d'autres de rherbe. Il n'était bruit que des bêtes du roi ; on nous

servait tous les jours à manger à nos heures , et le roi et la reine prenaient eux-m^nes assez souvent la peine de me tâter le ventre , pour connaître si je n'emplissais point; car ils brûlaient dune envie extraonjtinaire d'avoir de la race de ces petits animaux. Je ne sais i^ ce fut pour avoir été plus attentif que mon mâle à leurs simagrées et à leurs tons; mais j'appris plus tôt que lui à entendre leur langue et à i'éoorcher un peu; ce qui fit qu'on nous considéra d'une autre façon qu'on n'avait fait, et les nouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu'on avait trouvé deux hommes sauvages plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies , et qui, par un défaut de la semence de leurs pères, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'aj^uyer dessus.

Cette créance allait prendre racine à force d'être confirmée , sans les doctes du pays qui s'y opposèrent , disant que (tétait une impiété épouvantable de croire que non-seulement des bêtes, mais des monstres , fussent de leur espèce.

— II y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité et de l'immortalité, par coi^uent , à cause qu'ils sont nés dans notre pays , qu'une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la Lune ; et puis , considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons h quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d'une chose si précieuse à une moins ferme assiette , et il eut peur qu'allant autre-

ment il D'arrivftt malheur à rhomme ; cfest pourquoi îl prit la peine de l'assedr sur quatre piliers, afin qu'il ne pût tomber; mais dédaignant de se mêler de la construction de ces deux brutes , il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya qu^ sur deux pattes. Ces oiseaux mêmes, disaient41s, n'ont pas été si maltraités qu'elles; car, au moins, ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds , et se jeter en Pair quand nous les dueserons de chez nous ; au lieu que la nature, en ôtant les deux pieds à ces monstres , les a mis en état de he pouvoir échapper à notre justice. Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tète tournée devers le ciel : c'est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui l'a située de la sorte; car cette posture suppliante témoigne qulls se plaignent au det de celui qui les a créés, et qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. Hais nous autres nous avons la tète penchée en bas , pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs , et comme n'y ayant rien aa ciel à qui notre heureuse condition' puisse porter envie.

J'entendais tous les jours à ma loge faire ces contes, ou d'autres semblables ; et ils en bridèrent si bien Fesprit des peuples sur cet article , qu'il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes; car ils confirmaient les persuadés sur ce que, non plus qu'un oiseau, je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprès du conseil d'en haut.

Là , tous les jours, l'oiseleur de la reine prenait le soin de me venir siffler la langue, comme on fait ici aux sansonnets ; j'étais heureux , à la vérité, en ce que je ne. manquais point de mangeaîUe. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient tes oreilles, j'appris à parler comme eux, en sorte que quand je fus assez rompu dans l'idiome pour exprimer la plupart dé mes conceptions, j'en contai des plus belles ; déjà les oompagnieis ne s'entretenaient plus que de la gentUlesse de mes bons mots et de l'estime que l'on faisait de mon esprit. On vint jusque-là, que le conseil fut contraint de faire publier un arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la raison , avec un commandement très-exprès à toutes personnes , de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel , que c'était l'instinct qui me le faisait faire.

Cependant , la définition de ce que j'étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour, et enfin, en d^it de l'anathème par lequel on tâchait d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des Etats pour résoudre cette controverse. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient ; mais les arbitres pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée, comme l'on fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer. Les examinateurs m'interrogèrent entre autres choses de

f54 HlSTOIftB COMIQUE DBS ÉTATS

philosophie ; je leur exposai tout à la bonne foi ce que jadis mon régent m'en avait aj^ris , mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes; de sorte que n'y pouvant répondre , j'allouai pour dernier refuge les principes d'Aristote, qui ne me servirent pas davantage que les sophismes; car en deux mots ils m'en découvrirent Id

-^ Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science j accommodait sans doute les principes à sa philosophie, au lieu d'accommoder sa philosophie aux principes, et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes dont vous nous avez parlé; c'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains.

Enfin, comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils n'étaient pas plus savants qu'Anstote, et qu'on m'avait défendu de disputer contre ceux qui niaient ses principes, ils condurent tous d'une A voix que je n'étais pas un homme, mais possible i quelque espèce d'autruche, vu que je portais comme - elle la tète droite, que je marchais sur deux pieds, et jqu'enfin, hormis un peu de duvet, je lui étais tout fsemblable, si bien quon ordonna à l'oiseleur de me \ reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez acrplaisir; car à cause de leur langue, que je possédais correctement j toute la cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la reine entre autres fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus gentille de toutes, ayant conçu quelque amitié

pour moi, elle était si tranqiortée de joie lorsque , étant en secret, je l'entretenais des moeurs et des divertissements des gens de notre monde , et principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique , qu'elle me protestait , les larmes aux yeux, que si jamais je me trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon cœur.

Un jour, de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage.

— Réjouisse:&>vous, me dit-elle; hier, dans le conseil, on conclut la guerre contre le roi J'espëre ,

parmi l'embarras des préparatifs, pendant que notre monarque et ses sujets seront éloignés, faire naître l'occasion de vous sauver.

— Gomment, la guerre, l'interrompis^je, arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde-ci comme entre ceux du nôtre? £hl je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre.

— Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l'armement, celui de la marche , le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'égalité, qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l'autre, les soldats estropiés d'un côté sont tous enrôlés dans une compagnie ; et lorsqu'on en vient aux mains, les maréchaux de camp ont soin de les exposer aux estropiés; de l'autre côté, les géants ont en tète les colosses ; les escrimeurs , les adroits ; les vaillants , les courageux ; les

débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les robustes , les forts : et si quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son ennemi désigné , à moins qu'il ne pût justifier que c'était par méprise, il est condamné comme couard. Après la bataille donnée , on compte les blessés, les morts, les prisonniers; car, pour les fuyards, il ne s'en trouve point. & les pertes se trouvent égales de part et d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux. Mais encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre , ce n'est presque rien avancé; car il y a d'autres armées plus nombreuses de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des Etats. Un savant est opposé à un autre savant, un spirituel à un autre spirituel , et un judicieux à un autre judicieux. Au reste, le triomphe que remporte un Etat en cette façon est compté par trois victoires à force ouverte. Après la proclamation de la victoire, on rompt l'assemblée , et Le peuple vainqueur choisit pour être son r<H ou celui des ennemis ou le sien..

Je ne pus m'empècher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles , et j'alléguais pour exemple d'une bien plus forte politique les coutumes de notre Europe, où le monarque n'avait garde d'omettrç aucun de ses avantages pour vaincre; et voici comment elle me parla :

— Apprenez-moi , me dit-elle , si vos princes ne prétextent pas leurs armements de droit.

— Oui , lui répliquai-je , et de la justice de leur causer

ET EMPIRES DE LA LimE. 157

— Pourquoi donc , eontinua-t-elle , ne choisissentils des arbitres non suspects pour être accordés? Et s'il se trouve qu'ils aient autant de droit l'un que Fautre, qu'ils demeurent comme ils étairat, ou qu'ils jouent en un coup de piquet la ville ou la province dont ils sont en dispute.

— Mais vous, lui répartis-je, pourquoi toutes ces drconstances en votre façon de combattre? Ne sufBtil pas que les armées soient en pareil nombre d'hommes?

— Vous n'avez guère de jugement, me réponditelle. Groiriez-vous, par votre foi , ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul , l'avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui non; s'il n'avait qu'un pdgnard , et vous une estocade ; enfin s'il était manchot, et que vous eussiez deux bras? Cependant, avec toute l'égalité que vous recommandez tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils;, car l'un sera de grande, l'autre de petite taille; l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais manié Fépée; Yun sera robuste, l'autre faible; et quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre , encore ne seraient-ils pas pareils ; car l'un des deux aura peut-être plus de courage que l'autre ; et sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le cœur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage , comme si ce n'était pas aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer, et

d'ôter la vie à ce pauvre homnie , qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle pdtronnerie. Ainsi , vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec avantage ; et, le louant de hardiesse, vous le louez d'un péché contre nature, puisque la hardiesse tend à la destruction. Et, à propos de cela , je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance au conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et le philosophe qui donnait l'avis parla ainsi: Vous vous imaginez. Messieurs, avoir hxea égalé les avantages de deux ^memis , quand vous les avez (Moisis tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage ; mais ce n'est pas encore assez , puisqu'il faut qu'enfin le vainqueur suraumte par adresse , par force et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l'attendait pas , ou plus vite qu'il n'était vraisemblable , ou feignant de l'attaquer d'un côté, il l'a assailli de l'autre. Cependant, tout cela c'est raffiner , c'est tromper , c'est trahir; et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été violenté? Non , sans doute; non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore qu'il soit accablé de la chute d'une montagne, parce qu'il n'a pas été en puissance de la gagner. Tout de même celui-là n'a point été surmonté , à cause qu'il ne s'est point

trouvé dans ce moment disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ça été par hasard qu'il a ia*rassé son ennemi , c'est la fortune qu'on doit couronner, il n'y a rien contribué ; et enfin le vaincu n'est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix-huit. On lui confessa qu'il avait raison; mais qu'il était impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir un petit inconvénient , que de s'aband(»mer à cent autres de plus grande importance.

Elle ne m'entretint pas cette fois davantage , parce ^ qu'elle craignait d'être trouvée toute seule avec moi si matin : ce n'est pas qu'en ce pays l'impudicité soit un crime ; au contraire , hors les coupables convaincus j tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourrait appeler un homme en justice qui l'aurait refusée ; mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement , à cause que les gens du conseil avaient dit, dans la dernière assemblée, que c'étaient les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme , afin de couvrir sous ce prétexte le désir qui les brûlait de se mêler aux bêtes, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature ; cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe.

Cependant , il fallait bien que quelqu'un eût réchauffé les querelles de la définition de mon être ; car, comme je ne songeais plus qu'à mourir en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience. Je fus donc interrogé en présence d'un

160 fllSTOIRE COMIQUE DES ÉTàTS

grand nombre de courtisans, sur quelques points de physique, et mes réponses , à ce que je crois , en satisfirent un ; car celui qui présidait m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du monde. Elles me semblèrent ingénieuses ; et sans qu'il passa jusqu'à son origine, qif il soutenait éternelle , j'eusse trouvé sa philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre. Mais sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie si contraire à ce que la foi nous apprend, je brisai avec lui, dont il ne fit que rire, ce qui m'obligea de lui dire que , puisqu'ils en venaient là , je recommen* çais à croire que leur monde n'était qu'une Lune.

— Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la terre, des rivières, des mers; que serait-ce donc tout cela?

— N'impOTte, r^artis-je , Aristote assure que ce n'est que la Lune ; et si vous aviez dit le contraire dans les classes où j'ai fait mes études, on vous aurait

Il se fit sur cela un grand éclat de rire : il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance. Mais cependant on me conduisit dans ma cage.

Mais d'autres savants plus emportés que les prejoiiers , avertis que j'avais osé dire que la Lune d'où je \'^\'Jjjiy/ venais était un monde, et que leur monde n'était ■ luKhV^ V ^u'^ï^® I^une, crurent que cela leur fournissait un pré- ^P^^jiStexte assez juste pour me faire condamner à l'eau : c'est la façon d'exterminer les impies. Pour cet effet , ils furent en corps faire leur plainte au roi , qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis sur la sellette.

Me voilà donc décagé pour la troisième fois; et lors le plus ancien prit la parole et plaida centre moi. Je ne me souviens pas de sa harangue, à cause que f étais trop épouvanté pour recevoir les espèces de sa voix, sans désordre, et parce aussi qu'il s'était servi pour déclamer d'un instrument dont le bruit m'étourdissait ; c'était une trompette qu'il avait tout exprès choisie , afin que la violence de ce son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d'empêcher, par cette émotion, que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées , où le tintamarre des trompettes et des tambours empêche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie. Quand il eut dit, je'me levai pour défendre ma cause; mais j'en fus délivré par une aventure qui vous va surprendre. CSomme j'avais la bouche ouverte, un booîme, qui avait eu grande difficulté à traverser la foule , vint choir aux pieds du roi, et se tratna longtemps sur le dos en sa présçnce.. Cette façon de faire ne me surprit pas; car je savais que c'était la posture où ils se mettaient quand ils voulaient discourir en public. Je rengataiai seulement ma harangue ; voici celle que nous eûmes de lui:

— Justes, écoutez-moi; vous ne sauriez condamner cet homme, ce singe du ce perroquet, pour avoir dit que la Lune est un monde d'où il venait ; car s'il est homme, quand même il ne serait pas venu de la Lune, puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra? Quoi I pouvez- vous le contraindre à n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la Lune n'est pas

162 HISTOIRE COMIQCB DBS ÉTATS

un monde, mais il ne croira pas pourtant; car pour croire quelque chose, il faut qu'il se présente à atm imagination certaines possibilités plus grandes au oui qu'au non : à moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou qu'il ne vienne de soi-même s'ofbir à son esprit , il vous dira bien qu'il croit , mais il ne le croira pas pour cela. J'ai maintenant à vous prouver qu'il ne doit pas être condamné , si vous le posez dans la catégorie des bêtes. Car, supposé qu'il soit animal sans raison , en auriez-vous vous-mêmes de l'accuser d'avoir péché contre elle. Il a dit que la Lune était un monde; or, les bêtes n'agissent que par instinct de la nature ; donc, c'est la nature qui le dit, et non pas lui ; de croire que cette savante nature qui a fait le monde et la Lune, ne sache ce que c'est elle-même, et que vous autres, qui n'avez de connaissance que ce que vous en tenez d'elle , le sachiez plus certainement, cela serait bien ridicule. Mais quand même la passion vous ferait renoncer à vos principes, et que vous supposeriez que la nature ne guidât pas les bêtes , rougissez à tout le moins des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête. En vérité, Messieurs, si vous rencontriez un homme d'âge mûr , qui veillât à la police d'une fourmilière , pour tantôt donner un soufflet à la fourmi qui aurait fait choir sa compagne, tantôt en emprisonner une qui aurait dérobé à sa voisine un grain de blé , tantôt mettre en justice une autre qui aurait abandonné ses œufs, ne l'estimeriez-vous pas insensé de vaquer à des choses trop au-dessous de lui, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage? Gomment donc, vénérable assem-

ET EMPIRES DE LA iUNÈ. 163

blée, défienârez-VGus l'intérêt que vous prenez aux caprices de ce petit animal? Justes, j'ai dit

Dès qu'il eut achevé, une sorte de musique d'ap* plaudissem^its fit retentir toute la salle; et, après que toutes les opinions eurent été débattues un gros quart d'heure, le roi prononça que dorénavant je serais censé homme, comme tel, mis en liberté, et que la punition d'être noyé serait modifiée en une amende honteuse , car il n'en est point en ce pays4à d'honorable; dans laquelle amende, je me dédirais publiquement avoir soutenu que la Lune était un monde , à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter dans Tâme des faibles.

Cet arrêt prononcé, on m'enlève hors^ du palais , on m'habille par ignominie fort magnifiquement , on me porte sur la tribune d'un magnifique chariot; et traîné que je fus par quatre princes qu'on avait attachés au joug , voici ce qu'ils m'obligèrent de prononcer aux carrefours de la ville.

— Peuple, je vous déclare que cette Lune-oi n'est pas une Lune , mais un monde ; et que ce monde làbas n'est pas un monde , mais une Lune. Tel est ce que le conseil trouve bon que vous croyiez.

Après que j'eus crié la même chose aux cinq grandes places de la cité , j'aperçus mon avocat qui me tendait la main pour m'aider à descendre. Je fus bien étonné de reconnaître, quand je l'eus envisagé, que c^étalt mon Démon : nous fûmes une heure à nous embrasser.

— Et venez-vous-en chez moi , me dit-il , car de

164 HISTOIRB COMQDB 0ES ÉTATS

retourner en ooar après une amende honteuse , vous n'y seriez pas vu de bon œil. Au reste, il faut que je vous dise que vous seriez encore parmi les singes , aussi bien que l'Espagnol votre compagnon, si je n'eusse publié dans les compagnies la vigueur et la force de votre esprit, et brigué contre vos ennemis, en votre faveur , la protection des grands.

La fin de mes remerciements nous vit entrer chez ' lui } il m'entretint jusqu'au repas des ressorts qu'il avait fait jouer pour obliger mes ennemis, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient embabouiné le peuple , à se déporter d'une poursuite si injuste ; mais comme on nous eut averti qu'on avait sef'vi, il me dit qu'il avait, pour me tenir compagnie ce soir-là , prié deux professeurs d'académie de cette ville de venir manger avec nous.

— Je les ferai tomber, ajouta-t-il , sur la philosophie qu'ils enseignent en ce monde-ci, et par même moyen vous verrez le fils de mon hôte : c'est un jeune homme autant plein d'esprit que j'en ai jamais rencontré. Ce serait un second Socrate , s'il pouvait régler ses lumières, et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus afiéoter le libertinage, comme il fait, par une chimérique ostentation et une affectation de s'acquérir la réputation d'homme d'esprit. Je me suis logé céans pour épier les occasions de Finstruire.

Il se tut , comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir ; puis il fit signe qu'on me dévêtit des honteux ornements dont j'étais encore tout brillant.

Les deux professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt, et nous allâmes nous mettre à table où elle était dressée, et où- nous trouvâmes le jeune garçon' dont il m'avait parlé , qui mangeait déjà : ils lui firent grande saluade , et le traitèrent d'un respect aussi profond que d'esclave à seigneur. J'en demandai la cause à mon Démon, qui me répondit que c'était à cause de son âge , parce qu'en ce mondelà les yïexxx rendaient toute sorte de respect et de déférence aux jeunes ; bien plus, que les pères obéissent à leurs enfants aussitôt que, par l'avis du sénat des pbiiosofAes , ils avaient atteint l'âge de raison.

— Vous vous étonnez, continua-t-ii , d'une coutume si contraire à celle de votre pays ; mais elle ne répugne point à la raison : car, en conscience, ditesmoi , quand un homme jeune et chaud est en force d'imaginer, de juger et d'exécuter, n'est-il pas plus capable de gouverner une famille qu'un infirme sexagénaire , pauvre , hébété, dont la neige de soixante hivers a glacé l'imagination, qui ne se conduit que par ce que vous appeliez expérience des heureux succès, qui ne sont cependant que de simples effets du hasard contre toutes les règles de j'économie de la prudence humaine: pour du jugement, il en a aussi peu, quoique le vulgaire de notre monde en fasse un apanage de la vieillesse ; mais, pour se désabuser, il . faut qu'il sache que ce qu'on appelle prudence en un vieillard , n'est autre chose qu'une appréhension panique, une peur enragée de rien entreprendre qui l'obsède^ ainsi, quand il n'a pas risqué un danger où un jeune homme s'est perdu, ce n'est pas qu'il en

16JS HISTOIRB GOMIQUB 0» ÉTATS

préjugent sa catastrophe , mais il n'avait pas assez de feu pour aUumer ces nobles élans qui nous îoiot oser ; au lieu que l'audace de ce jeune homme était comme un gage de la réussite de son dessein ; parce que cette ardeur qui fait la promptitude et la facilité d'une exécution, était celle qui le poussait à l'entreprendre. Pour ce qui est d'exécuter, Je ferais tort à votre esprit de m'efforcer à le convaincre de preuves: vous savez que la jeunesse seule est propre à Faction , et si vous n'en étiez pas tout-à-fait persuadé , dites-moi , je vous prie , quand vous respectez un homme courageux, n'est-ce pas à cause qu'il vous peut venger de vos ennemis ou de vos oppresseurs ? et est-ce par autre considération que par pure habitude que vous le considérez, lorsqu'un bataillcm de septante janviers a gelé son sang, et tué de froid tous les nobles enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées ? Lorsque vous déférez au plus fort , n'est-ce pas afin qu'il vous soit obligé d'une victoire que vous ne lui sauriez disputer 1 Pourquoi donc vous soumettre à lui , quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits et sucé la moelle de ses os t Si vous adoriez une femme, n'était-ce pas à cause de sa beauté? Pourquoi donc continuer vos génuflexions aprës que la vieillesse en a fait un fantôme qui ne représente plus qu'une hideuse image de la morfî Enfin, lorsque vous aimiez un homme spirituel, c'était à cause que, par la vivacité de son génie , il pénétrait une affeire mêlée et la débrouillait, qu'il défrayait par son bien dire l'assemblée du plus haut carat, qu'il dirigeait les sciences

ET EHPiRBS DE LA LVHE. 167

(fune seule pensée ; et œpendant vous lui continuez vos honneurs, quand ses organes usés rendent sa tète imbécile, pesante et importune aux compagnies, et lorsqu'il ressemble plutôt à la figure d'un dieu foyer qu'à un homme de raison : concluez donc par-là, mon fils, qu'il vaut mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles que les vieillards. D'autant plus même que, selon vos maximes. Hercule, Achille, Epaminondas, Alexandre et César, qui sont tous presque morts au-deçà de quarante ans, n'auraient mérité aucun honneur, parce qu'à votre compte ils auraient été trop jeunes , bien que leur seule jeunesse fût seule la cause de leurs belles actions , qu'un âge plus avancé eût rendues sans effet , parce qu'il eût manqué de l'ardeur et de la promptitude qui leur ont donné ces grands succès. Mais, direz-vous, toutes les lois de notre monde font retentir avec soin ce respect qu'on doit aux vieillards : il est vrai , mais aussi tous ceux qui ont introduit des lois ont été des vieillards qui (craignaient que les. jeunes ne les dépossédassent justement de

l'autorité qu'ils avaient extorquée Vous ne tenez

de votre architecte mortel que votre corps seulement , votre ftme vient des deux ; il n'a tenu qu'au hasard que votre père n'ait été votre fils, comme vous êtes le sien. Savez-vous même s'il ne vous a point empêché d'hériter d'un diadème t Votre esprit peut-être était parti du ciel à dessein d'animer le roi des Romains au ventre de l'impératrice ; en chemin, par hasard, il rencontra votre embryon, et peutêtre que pour abréger sa course il s'y logea ; non ,

168 HISTOIRE GOMIQUB DBS ÉTATS

non, Dieu ne vous eût point rayé du calcul de tous les hommes, quand votre père fftt mort petit garçon. Mais qui sait si vous ne seriez point aujourd'hui l'ouvrage de quelque vaillant capitaine , qui vous aurait associé à sa gloire comme à ses biens. Ainsi peutêtre vous n'êtes non plus redevable à votre père de la vie qu'il vous a donnée , que vous le seriez au pirate qui vous aurait mis à la chaîne, parce qu'il vous nourrirait ; et je veux niême qu'il vous eût engendré prince, qu'il vous eût engendré roi : un présent perd son mérite, lorsqu'il est fait sans le choix de celui qui le reçoit. On donna la mort à César, on la donna à Gassius ; cependant Gassius en est obligé à l'esclave dont il l'impétra, non pas Gésar à ses meurtriers, parce qu'ils le forcèrent de la recevoir. Votre père consulta-t-il votre volonté, lorsqu'il embrassa votre mère ? Vous demanda-t-il si vous trouviez bon. de voir ce siècle-là, ou d'en attendre un autre ; si vous vous contentiez d'être fils d'un sot, ou si vous auriez l'ambition de sortir d'un brave homme? Hélas I vous , que l'affaire concernait tout seul , vous étiez le seul dont on ne prenait point l'avis. Peut^tre qu'alors, si vous eussiez été enfermé autre part que dans la matrice des idées de la nature, et que votre naissance eût été à votre option , vous auriez dit à la Parque: ma chère demoiselle, prends le fuseau d'un autre , il y a fort longtemps que je suis dans le rien , et j'aime encore mieux demeurer cent ans à n'être pas, que d'être aujourd'hui pour m'en repentir demain I Cependant il vous fallut passer par là; vous eûtes beau piailler, pour retournera la longue et

ET BMPIRBS DE LA LUHE. 169

noire maison dont on vous arrachait) on faisait semblant de croire que vous demandiez à téter. — Voilà, d mon fils, les raisons à peu près qui sont cause du respect que les pères portent à leurs enbnls. Je sais bien que j'ai penché du côté des enfants, plus que la justice ne le demande , et que j'ai , en leur faveur , un peu parlé contre ma conscience ; mais voulant corriger cet orgueil dont certains pères bravent la faiblesse de leurs petits , j'ai été obligé de fisdre comme ceux qui pour redresser un arbre tordu le tirent de l'autre côté , afin qu'il redevienne également droit entre les deux contorsions. Ainsi j'ai fait restituer aux pères ce qu'ils ôtent à leurs enfants , leur en ôtant beaucoup qui leur appartenait, afin qu'une autre fois ils se contentassent du leur. Je sais bien encore que j'ai choqué , par cette apologie, tous les vieillards ; mais qu'ils se souviennent qu'ils ont été enbnts avant que d'être pères , et qu'il est impossible que je n'aie parlé fort à leur avantage, puisqu'ils n'ont pas été trouvés sous une pomme de chou; mais enfin, quoi qu'il en puisse arriver, quand mes ennemis se mettraient en bataille contre mes amis , je n'aurai que du bon, car j'ai servi tous les hommes, et je n'en ai desservi que la moitié.

 ces mots il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole.

— Permettez-moi , lui ditr-il , puisque je suis informé, par votre soin, de l'origine, de l'histoire, des coutumes, et de la philosophie du monde de ce petit' homme , que j'ajoute quelque chose à ce que vous

avez dit, et que je prouve que les enâmts ne son

170 HISTOIRE COMIQln DES ÉTATS

point (Migés à leurs pères de leur génération, parce que leurs pères étaient obligés en conscience à les engendrer. La philosophie de leur monde la plus étroite confesse qu'il est plus avantageux de mourir, à cause que pour mourir il faut avoir vécu , que de n'être point. Or, puisqu'on ne donnant pas l'être à ce rien , je le mets en un état pire que la mort , je suis plus coupable de ne le pas produire que de le tuer. Tu croirais cependant, d mon petit homme, avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avais égiNrgé ton fils ! Il serait énorme à la vérité, mais il est bien plus exécrable de ne pas donner l'être à qui le peut recevoir : car cet enfant à qui tu êtes la lumière pour toujours, eût eu la satisfaction d'en jouir quelque temps. Encore nous savons qu'il n'en est privé que pour quelques siècles ; mais pour ces pauvres quarante petits rien , dont tu pouvais faire quarante bons soldats à ton roi , tu les empêches malicieuse^ ment de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes reins au hasard d'une apoplexie qui t'étouffera

Cette réponse ne satis6t pas, à ce que je crois, le petit hête , car il en hocha trois ou quatre fois la tète ; mais notre commun précepteur se tut, parce que le repas était en impatience de s'envoler.

Nous nous étendîmes donc sur des matdas fort mollets, couverts de grands tapis; et un jeune serviteur ayant pris le plus vieux de nos philosophes , le conduisit dans une petite salle séparée , dV>ù mon Démon lui cria de nous venir retrouver sitôt qu'il aurait mangé. Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d'eo demander la cause.

ET EMMRBS DE LA LIJIfE. 171

— Il ne goûte poinl, me filni, d'odeur de viande , m même des herbes , si eUes ne sont mortes d'ellesmêmes, à cause qu'il les pense capables de douleur.

— Je ne suis pas si surpris , répliquai-je , qu'il s'abstienne de la chair et de toutes choses qui ont eu vie sensitive ; car , en notre monde , les Pythagoridens, et même quelques saints anachorètes, ont usé de ce régime; mais de n'oser, par exemple, couper un chou de peur de le blesser , cda me semble toutà-fait ridicule.

— Et moi , répondit mon Démon , je trouve beaueoap d'apparence en son opinion. Car , dites-moi , ce chou, dont vous parlez, n'est-il pas comme vous on être existant de la nature? ne l'avez-vous pas tous denx pour mère également? Encore semble-t-il qu'elle ait poui*vu plus nécessairem^t à celle du végétant que du raisonnable, puisqu'elle a remis la génération d'an homme aux caprices de son père, qui peut selon son {daisir l'engendrer ou ne l'engendrer pas : rigueur dont cependant elle n'a pas voulu traiter avec le chou; car, au lieu de remiettre à la discrétion du père de germer le fils , comme si elle eût appréhendé davantage que la race du chou périt , que celle des hommes, elle les contraint, bon gré, mal gré, de se donner fètve les uns aux autres , et non pas ainsi que les hommes, qui ne les engendrent que selon lenrs caprices, et qui, en leur vie, n'en peuvent engendrer au plus qu'une vingtaine, au lieu que les choux en peuvent produire quatre cent mille par tète. I>e dire que la nature a pourtant plus aimé l'homme que le chou, c'est que nous nous chatouillons pour

nous faire rire. Etant incapable de passion , elle ne saurait ni haïr ni aimer personne ; et si elle était sus* ceptible d'amour, elle aurait plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez , qui ne saurait FoflHiser , que pour cet homme qui voudrait la détruire, si'il le pouvait. Ajoutez à cela que l'homme ne saurait naître sans crime, étant une partie du premier crimiiiel. Mais nous savons fort bien que le premier chou n'oGEensa pas son Créateur. Si on dit cpie nous sommes faits à l'image du premier Etre, et non pas le diou, qnand il serait vrai , nous avons , en souillant notre âme par où nous lui ressemblons, effacé cette ressemblance , puisqu'il n'y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc notre âme n'est plus son portrait , nous ne lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche, par le front et par les oreilles , que ce chou par ses feuilles , par ses fleurs, par sa tige , par son trognon , et par sa tète. Ne croyezvous pas, en vérité, si celte pauvre plante pouvait parler quand on la coupe , qu'elle ne dit : homme , mon cher frère, que t'ai-je fait qui mérite la mort? Je ne crois que dans les jardins, et Ton ne me trouve jamais en lieu sauvage, où je vivrais en sûreté; je dédaigne toutes les autres sociétés, hormis la tienne , et à peine suis-je semé dans ton jardin, que, pour te témoigner ma complaisance, je m'épanouis, je te tends les bras, je t'offre mes enfants en graine; et pour récompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la tète. Voilà le discours que tîendr^t ce chou , s'il pouvait s'exprimer. Hé quoi ! à cause qu'il ne saurait se plaindre , est-<^ à dire que nous pou-

YODS justement loi faire tout le mal qu'il ne saurait emfkhet ? Si je trouve un misérable lié , puis-je sans crime le tuer , à cause qu'il ne peut se défendre 7 Au contraire , sa faiblesse aggraverait ma cruauté. Car, combien que cette misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort. Quoi ! de tous les bi^os de l'être, elle n'a que celui de rejeter, et nous le lui arrachons I Le péché de massacrer un homme n'est pas si grand , parce qu'un jour il revivra , que de couper un chou et lui Ater la vie, à lui qui n'en a point d'autre à espérer I Vous anéantissez le chou en le faisant mourir; mais en tuant un homme, vous ne faites que changer son domidle ; et je dis bien plus , puisque Dieu chérit ^gBdement ses ouvrages, et qu'il a partagé ses bienfûts également entre nous et les plantes , qu'il est très-juste de les considérer également comme nous. U est vrai que nous naquîmes les premiers ; mais , dans la famille de Dieu, il n'y a point de droit d'aînesse. Si donc* les choux n'eurent point de part avec nous du fief de l'immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelqu'autre , qui, par sa grandeur, récompensa sa brièveté ; c'est peut-être un intellect universel , une connaissance parfaite de toutes les choses dans leurs causes ; et c'est aussi pour cela que ce sage moteur ne leur a point taillé d'organes semblables aux ndtres, qui n'ont qu'un simple raisoimement faible , et souvent trompeur , mais d'autres plus ingâoieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui servent à l'opération de leurs spécuentretiens. Vous me demanderez peut-être ce

qu'ils nous ont jamais oommuniqaé de ces grandes pensées. Mais, dites-moi, que. nous ont jamais ^iseigné certains êtres que nous admettons aunlessos de nous , avec lesquels nous n'avons aucmi rapport ni proportion, et d(»it nous comprenons Texistenoe aussi difficilement que rintelligence et les façons avec les* quelles un chou est capable de s'exprimer à ses semblables, et non pas à nous, à cause que nos sens sont trop faibles pour pénétrer jusque-là t Md^ise , le plus grand de tous les philosophes , et qui puisait la connaissance de la nature dans la source de la nature même, signifiait cette vérité, lorsqu'il parlait de l'arbre de science, et il voulait sans doute nous enseigner, sous cette énigme, qu6/leâ plantes possèdent privativement à nous la philosophie parfeite. Souvenez-vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe I qu'encore qu'un chou que vous coupez ne dise mot , il n'en pense pas moins ; mais le pauvre végétant n'a pas des organes propres à hurler comme vous ; il n'en a pas pour frétiller ni pour pleurer; il en a toutefois par lesquels il se plaint du tort que vous lui faites , et par lesquels il attire sur vous la vengeance du ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment je sais que les dioux ont ces belles pensées, je vous demande comment vous savez qu'ils ne les ont point, et que tel d'entre eux, à votre imitation , ne dise pas le soir en s'enfermant : Je suis monsieur le chou frisé, votre très-humble serviteur chou cabus.

Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon , qui avait emmené notre i^losophe , le ramena.

ET EMPIRES DE LA iUHB. 175

«- Hé quoi I d^à dîné? lui cria mon Démou.

n répondit que oui , à Tissue près ^ d'autant que le physi^mome lui avait permis de t&ter de la nôtre.

Le jeune hôte n'attendit pas que je lui demandasse Texplication de ce mystère»

— Je Yois , dit41 , que cette façon de vivre vous éU»me. Sadiez donc, quoique en votre monde on gouverne la santé plus négligemment, que le régime de celui-ci n'est pas à mépriser. Dans toutes les mai*sons, il y a un physionome entretenu du public, qui est à peu près ce qu'on appellerait chez vous un médecin , hormis qu'il n'y gouverne que les sains , et qu'il ne juge des diverses façons dont il nous fait traiter^ que par la proportion, figure et symétrie de nos DQiembres , par les linéaments du visage , le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l'agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. N*avez-vous pas tantôt pris garde à un homme de taille assez courte qui vous a considéré? C'était le philosophe de céans. Âssurez-vous que , selon qu'il a reconnu votre complexion , il a diversifié Fexhalaison de votre dhier. Regardez combien le matelas où l'on vous a fait coucher est éloigné de nos lits ; sans doute qu'il vous a jugé d'un tempérament bien éloigné du nôtre, puisqu'il a craint que l'odeur qui s'évapore de ces petits robinets sous nos nez ne s'^andît jusqu'à vous, ou que la vôtre ne fumftt jusqu'à nous : vous le verrez ce soir qui choisira les fleurs pour votre lit avec la môme circonspection.

Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon

hAte qu'il tftchât d'obliger les philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu'ils professaient; il m'était trop ami , pour n'en pas faire naître aussi* tAt l'occasion : c'est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières qui firent Fambassade de ce traité y aussi bien la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a , lecteur , que le dernier venu de ces docteurs, après plusieurs autres choses, continua ainsi :

— Il me reste à prouver qu'il y a des mondes infinis dans un monde infini. Représentez-vous donc l'univers comme un animal ; que les étoiles , qui sont des mondes, sont dans ce grand animal, comme d'autres grands animaux qui servent réciproquement de mondes à d'autres peuples tels que nous, nos chevaux, etc.; et que nous, à notre tour, sommes aussi des mondes à l'égard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers , des poux , des cirons ; que ceux-ci sont la terre d'autres plus imperceptibles , qu'ainsi de même que nous paraissons chacun en particulier un grand monde à ce petit peuple. Peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits, ne sont autre chose qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et se laissent aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher; nous conduisent nous-même, et produisent tous ensemble cette action que nous appelons la vie. Car, dites-moi, je vous prie, est-il mal aisé à croire qu'un pou prenne votre corps pour un

ET BHniUSS m LA tUNB. 177

monde, el que qaand quelqu'un d'eux voyage depuis l'une de vos oreilles jusques à l'autre , ses compagQ(»is disent qu'il a voyagé aux dexix bouts de la terre, ou qu'il a couru de lun à l'autre pôle. Oui, sans doute , ce petit peuple prend votre poil pour les forêts de son pays , les pores pleins de pituite pour des fontaines, les bubës pour des lacs et des étangs, les apostumes pour des mers, les défluxions pour des dâuges ; et quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennent cette agitation pour le flux ei le reflux de l'Océan. La démangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire ? Le ciron , qui la produit, est-ce autre chose qu'un de ces petits animaux , qui s'est dépris de la société civile pour s'établir tyran de son pays 1 Si vous me demandez d'où vient (ju'ils sont plus grands que ces autres imperceptibles; je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous , et les Hibernais que les Espagnols. Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous ignorez la cause , il faut qu'dles arrivent , ou par la corruption de leurs ennemis que ces petits géants ont massacrés, ou que la peste produite par la nécessité des ali* ments dont les séditieux se sont gorgés, et ont laissé pourrir dans la campagne des monceaux de cadavres, ou que ce tyran, après avoir tout autour de soi chassé ses compagnons qui de* leurs corps bouchaient les pores du nôtre , ait donné passage à la pituite, laquelle étant extraversée hors la sphère de la drculation de notre sang s'est corrompue. On me demandera peut-être pourquoi un ciron en produit tant d'autres : ce n'est pas chose mal aisée à conce-»

178 HlStOME COMIQUS DBS ÉTATS

voir; car, de même €[u'une révolte en preduift use autre, aussi ces petits peuples, poussés du mauvais exemple de leurs compaguoiis séditieux, aspirent chacun au commandement, allumant partoul la guerre, le massacre et la faim. Mais, me direz-vans, certaines perscmnes sont bien moins sujettes à la démangeaison que d'autres ; cependant chacun est rem{A également de ces petits animaux, puisque ce sont ^ix, dite^-vous, qui font la vie. Il est vrai ; aus^ remarquons-nous que les flegmatiques sont moins en proie à la grattelle que les btUeux , à cause que le peuple sympathisant au climat qu'il habite est plus lent en un corps froid qu'un autre échauffé par la température de sa région, qui pétille, se remue , et ne saurait demeurer en une place. Ainsi , le bilieux est bien plus délicat que le flegmatique, parce qu'étant animé en bien plus de parties, et l'âme étant Taction de ces petites bêtes, il est capable de sentir en tous les endroits où ce bétail se remue ; au lieu que le flegmatique n'étant pas assez chaud pour faire agir qu'en peu d'endroits cette remuante populace , il n'est sensible qu'en peu d'endroits ; et pour prouver encore cette cironalité universelle, vous n'avez qu'à considérer , quand vous êtes blessé , comment le sang aoocMirt à la plaie. Vos docteurs disent qu'il est guidé par la prévoyante nature, qui veut secourir les parties débilitées : ce qui serait conclure qu'outre l'âme et l'esprit, il y aurait encore en nous une troisième' substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et ses organes à part. C'est pourquoi je trouve bien plus probable de dire que ces petits animaux se

ET SIfflEBS DE LA LUNE. 179

sentant attaqués envoient diez lenrs voialns demander du seooors, et qa'éiant arrivés de tous o6tés, et ie pays se trouvant incapable de tant de gens, ou ils meurent de faim , ou étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive quand l'apostume est mûr ; car pour témoigner qu'alors ces animaux sont étouffés , c^est que la chair pourrie devient insensible ; que si Uen souvent la saignée qu'on ordonne pour diverUr la fluxion {»^6te , c'est à cause que s^en étant perdu beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux tftchaîent de bouclier, ils refusent d'assister leurs alliés 9 n'ayant que médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi.

n adieva ainsi, quand le second philosophe s'aper* çut que nos yeux assemblés sur les siens l'exhortaient de parler à son tour :

— Hommes, dit-il, vous voyant curieux d'apprendre à ce petit animal, notre semblable, quelque chose de la science que nous professons, je dicte maintenant un traité, que je serais bien aise de lui produire, à cause des lumières qu'il donne à l'intelligence de notre (diyaîqae: <^est l'explication de l'origine éternelle du monde ; mais comme je suis empressé de Mre travailler à mes soufflets , car demain sans remise la ville part , vous pardonnerez au temps , avec promesse toutefois qu'aussitôt qu'eUe sera arrivée où elle doit aller, je vous satisfalrai.

A ces mots, le fils de l'hôte appela son père pour savoir quelle heure il était ; mais ayant répondu qu'il était huit heures SMinées, il lui demanda tout en colère pourquoi il ne les avmt pas avertis à sept ,

180 HISTOIRB COlIIQim DBS ÉTÀT8

comme il le lui avait commandé , qu'il savait bien que les maisons partaient le lendemain, et que les mu* railles de la ville l'étaient déjà.

— Mon 61s, répliqua le bonhomme, on a publié depuis que vous êtes à table une défense expresse de partir avant aprës-demain.

-^ N'importe, répartit le jeune bomme, vous devez obéir aveuglément, ne point pénétrer dans mes ordres , et vous souvenir seulement de ce que je vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie.

Lorsqu'elle fut apportée, il la saisit par le bras , el la fouetta un gros quart d'heure.

-* Or, sus, vaurien , continua-t-il ^ en punition de votre désobéissance , je veux que vous serviez aujourd'hui de risée à tout le monde, et pour cet effel je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la journée.

Le pauvre sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de son emportement.

J'avais bien de la peine , quoique je me mordisse les lèvres, à ra'empècher de rire d'une si plaisante punition, et cela fut cause que, pour rompre cette burlesque pédagogie qui m'aurait sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu'il entendait par ce voyage de la ville dont tantôt il avait parlé , et si les maisons et les murailles cheminaient : il me répondit :

— Entre nos villes , cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires: les mobiles, comme, par exemple, celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L'architecte oonatniît

KT ËMMAES Dfi LA LtJRfi. 181

dïaque palais, ainsi que votis voyez, d*un bois fort léger ; il pratique dessous quatre roues dans r^>aisseur de l'un des murs ; il place dix gros soufflets dcmt les tuyaux passent d'une ligne horizontale à travers le dernier étage de l'un à TauUre pignon ; en sorte quequand on veut traîner les villes autre part, — car on les change d'air à toutes les saisons, — chacun déplie sur l'un des côtés de son logis quantité de larges voiles au-devant des soufflets; puis ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons en moins de huit jours, avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont emportées si on veut à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelons sédentaires , les logis en sont presque semblables à vos tours , hormis qu'ils sont de bois et qu'ils sont percés au centre d'une grosse et forte vis qui règne de la cave jusqu'au toit , pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi profond que l'édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte , afin qu'aussitôt que les gelées commencent à morfondre le ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre , où ils se tiennent à l'abri des intempéries de l'air; mais sitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour par le moyen de leur grosse vis dont je vous ai parlé.

Je le priai , puisqu'il avait déjà eu tant de bonté pour moi , et que la ville partait le lendemain , de me dire quelque chose de cette origine étemelle du monde, dont il m'avait parié quelque temps auparavant.

189 HiaiOttE €»WIWU BBS ÉTàtS

— Je y^Nis promets, loi di»-]^ 9 V^'^^ récompenae, »tût que je serai de retour dans ma Lune , dont mo& gouverneur, — je lui montrai mon Démon, — vous témmgnera que je suis voiu , j'y sèmerai votre gloire, en y racontant les beiks choses que vous m'aurez dites ; je vois bien que vous riez de cette promesse , parce que vous ne croyez pas que la Lune dont je vous parle soit un monde, et que j'en suis un habitant ; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce monde-là , qui ne prennent celui-d que pour une Lune, se moqueront de moi , quand je dirai que votre Lune est un monde, et qu'il y a des campagnes avec des habitants.

Il ne me répondit que par un sourire, el parla ainsi

«-Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à l'origine de ce grand tout, d'^ioourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous feit le moins broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c^est l'éternité du monde, et Fesprit des hommes n'étant pas assez fort pour la concevoir , et ne pouvant non plus s'imaginer que ce grand univers, si beau, si bien réglé, pût ^ètre fait soi-mftme, ils ont eu recoure à la création; mais, semblables à celui qui s'enfoncerait dans la rivière de peur d'être mouillé de la pluie, ils se sauvent des bras nains, à la miséricorde d'un géant; encore ne ^en sauvent-ils pas, car cette éternité qu'ils dtent au monde pour ne l'avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s'il avait besoin de ce présent et comme s'il était jdus

ET EKHaiB pi XA LU». 183

aisé de rimaginer dans l'un que dans Tautre. Car dites-moi, je vous prie, a*t-on jamais ooiiça comment de rien il se peut faire quelque. chose? Hélas I entre rien et un atome .seulement, il y a des proportions tellema^i infinies que la cervelle la plua aîgoë n'y saurait pénétrer ; il faudra pour échapper à ce labyrinthe inexplicable, que vt)us Jtdmettiee ume matière éternelle avec Dieu« Mais, me direz -vous,, quand je vous accorderais la matière étemelle, oom-i ment ce cahos s'est-il arrangé de soi-même? ha I je vous le vais expliquer. 11 faut, ô mon petit animal, après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, ihmagin^ que l'univers infini n'est composé d'autre chose que de ces atomes infinis, très^solides , très-incorrup« tibles et très-simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes , d'autres angulaires , d'autres ronds , d'autres pointus, d'autres pyramidaux, d'autres exagones, d'autres ovales, qui tous agissent diversement, chacun selon sa figure; et qu'ainsi ne soit, posez une boule d'ivoire ronde sur un lieu fort uni, à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-quart d'heure sans s'arrêter ; or, j'ajoute que si elle était aussi parfaitement ronde que le sont qudques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée parfaitement unie , elle ne s'arrêterait jamais. Si donc l'art est capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirions-nous pas que la nature le puisse faire? Il en est de même des autres figures, desquelles l'une comme carrée demande le repos per«^

184 aiSTOIllE GOHIQUB DBS ÉTATS

pétad I d'autres un mouvement de côté y d'autres un demi-mouvement comme de trépidation; et la ronde, dont Tètre est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale , fait peut-être oe que nous appelons feu , parce que non^seulement le feu s'agite sans se reposer , mais perce et pénètre facilement : le feu a outre cela des effets diCTérents selon l'ouverture et la qualité. des angles, où la figure ronde se joint; comme, par exemple, le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre , le feu du sucre que cdui de la cannelle, que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu d'un fagot. Or le feu qui est le constructeur des parties et du tout de l'univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n'est pas merveille que la matière ainsi disposée ait formé un chêne, mais que la merveille eût été plus grande si, la matière ainsi disposée , le chêne n'eût pas été produit; un peu moins de certaines figures, c'eût été un orme, un peuplier, un saule; un peu moins de certaines figures, c'eût été la plante sensitive, une huttre à Técaille , un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe , un homme. Quant ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq , ou bien deux , six et un, direz-vous : ô le grand miracle I à chaque dé il est arrivé le même point, tant d'autres points pouvant arriver; ê le grand miracle 1 il est arrivé trois points qui se suivent; 6 le

grand miracle I n est arrivé justement deux six et le dessous de l'autre six. Je suis assuré qu'étant homme d'esprit, vous ne ferez jamais ces exclamations, car, puisqu'il n'y a sur les dés qu'une certaine quantité de nombres, il est impossible qu'il n'en arrive quelqu'un; et après cela vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu'il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu'un million de fois cette matière s'acheminant au dessein d'un homme, s'est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu'il fallait, ou qu'il ne fallait pas, à désigner un homme : si bien que ce n'est pas merveille qu'entre une infinité de matières, qui changent et se remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d'animaux, de v^étaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n'est pas merveille qu'en cent coups de dés il arrive une rafle; aussi bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d'un étourdi qui ne saura combien peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas été faite. Quand la grande rivière de.... fait moudre un moulin, conduit les ressorts d'une horloge,

et que le petit ruisseau de ne fait que couler et

se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a bien de l'esprit, parce que vous savez qu'elle a rmcontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d'œuvre; car si son moulin ne se fût pas

186 HISTOMB COMIQUE Dt6 ÉTATâ

trouvé dans son cours, ello n'aurait pas pulvérteé le froment; si elle n'eût point rencontré l'horloge, elle n'aurait pas marqué les heures ; et si le petit ruisseau dont j'ai parlé avait eu la mftme rencontre, il aurait fait les mêmes miracles* Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même : car ayant trouvé les organes propres à l'agitaticHi nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti ; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété; et qu'ainsi ne soit, qu'on crève les yeux de cet homme que le feu de cette àme &it voir, il cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures à. on en brise le mouvement. Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la physique; il n'est pas jusques à l'opération des sens, que personne n'a pu encore bien concevoir, que je n'explique fort aisément par les petits corps : commençons par la vue, elle mérite, comme la plus incompréhensible , notre premier début Elle se fait donc, à ce que je m'imagine, quand les tuniques de l'œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu, qu'on appelle rayons visuels, et qu'elle est arrêtée par quelque matière opaque qui la fait rejaillir chez soi ; car alors rencontrant en chemin l'image de l'objet qui l'a repoussée, et cette image n'étant qu'un nombre infini de petits corps qui s'exhalent continuellement en égale superficie du sujet regardé, elle les pouçse jusqu'à notre œil : vous ne manquerez pas de

m BWUIBS DB LA UUIB. 1S7

m'obfecler que le verre est un eorps opacfae el fort serré, et que cependafit au lieu de rechasser ces. autres petits corps, ils^eu laisse pénétrer : mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de mème%ure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible è fh)ment n'est pas propre à Tavoine, ni un crible à avoine à cribler du froment , ainsi, une boite de sapin, quoique mince, et qu'elle laisse pénétrer les sons, n'est pas pénétrable à la vue, et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue , n'est pas pénétrable aa toudher.

Je ne pus là m'^mpècher de l'interrompre.

•— Un grand poète et plnlosophe de notre monde, lnidis-je, a parlé après Epicure, et lui aprte Démodite, de ces petits corps, presque comme vous, c'est pourquoi vous ne me surprenez point par t^ discours; et, je vous prie, en le continuant, de me dire comment par ces principes vous expliqueriez la faconde vous peindre dans un miroir.

— Il est fort aisé , me répliqua-t-il ; car figurezvous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette , ils repassent par où ils étaient venus,* et trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux , et notre imagination , plus chaude que les autres bcultés de notre ftme , en attire le plus subtil dont elle £ait chez soi un portrait en raccourci. L'opà*ation de l'ouïe n'est pas plus mal aisée à concevoir, et pour être plus sucotfM^, considérons4à seulement dans

l'harmonie d'un lath toaché par les mains d'un matire de Tari. Vous me demanderez comment il se peut fidre que j'aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point? Est-ce qu'il sort de mes oreilles une éponge qui boit cette musique pour me la rapporter ? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tète un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l'air est composé , elle les chasse dans mon cerveau, le perçant doucement avec ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée^ le son est haut, à cause qu'elle pousse les atomes plus vigoureusement, et l'organe ainsi pénétré en fournit à la fantaisie de quoi faire son tableau : si c'est trop peu, il arrive que notre mémoire n'ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son , afin que des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d'une sarabande , elle en prend assez pour enlever le portrait de cette sarabande; mais cette opération n'a rien de si merveilleux que les autres, par lesquelles , à l'aide du même organe , nous sommes

émus tantôt à la joie, tantôt à la colère Et cela

se fait lorsque dans ce mouvement ces petits corps en rencontrent d'autres en nous remués de même façon, ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux ; et de cette façon lorsqu'un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait incliner au même branle, et il

BT BimaBS DE U UlltB. 189

ranime à se pousser dehors, c'est ce qae nous appelons ardeur de courage. Si le son est plus doux et qu'il n'ait la force de soulever qu'une moindre flamme plus ébranlée, en la promenant le long des neris, des membranes et des pertuis de notre dbair, elleexdteoe chatouiUement qu'on appelle joie; lien arrive ainsi de l'ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous , selon le mouvement qu'ils reçoivent parla rencontre d'autres branles, et selon qu'ils trouvent à remuer chez nous : c^est quant à l'ouûfe. La démonstration du toucher n'est pas maintenant plus dif6cile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps, et qu'à mesure que nous la touchons, il s'en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même, comme l'eau d'une éponge quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l'oi^ane le rapport de leur solidité, les souples de leur mollesse, les raboteux, etc. Et qu'ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l'attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l'épaisseur du cal, qui pour n'être ni poreux ni animé ne transmet que fort mal aisément ces fumées de la matière. Quelqu'un désirera d'apprendre où l'organe du toucher tient son siège : pour moi je pense qu'il est répandu dans toutes les superficies de la masse, vu qu'il sent dans toutes ses parties. Je m'imagine toutefois que plus nous tâtons par un membre proche de la tète, et plus vite nous distinguons ; ce qui se peut expérimenter, quand les yeux clos nous patinons

190 hishmkb comiqob mb états

qnelqiie chose , car nous la devinons plus fadlement; et si an contraire nous la tfttions du pied, noos aurions phu de peine à la connaître : o^ provient de ce que notre peau étant partout criblée de petits trous y nos nerfs, dont la matière n'est pas pins serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus pertuîs de leur contexture, avant que d'être arrivés jusqu'au cerveau qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parier de l'odorat et du goût. IKtes-moi, lorsque je goûte un fruit, n'estrce pas à cause de la chaleur de la boadie qu'il fond? Avouez-moi donc qu'y ayant dans une poire des sels , et que la dissolution les partageant en petits corps d'autre figure que ceux qui composent la saveur d'une pomme, il feut qu'ils percent notre palais d'une manière bien diHërente, tout ainsi que l'escare enfoncée par le ferd'une pique qui me traverse, n'est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d'un pistolet; et de même que la balte d'un pistolet m'imprime une autre douleur que celle d*un carreau (f acier. De l'odorat je n'ai nea à dire, puisque les philosophes même confessent quCS se fait par une émission continuelle de petits corps. Je m'en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l'harmonie et l'influence des globes célestes avec l'immuable variété des météores.

Il allait continuer, mais le vieil hAte entra lèMlessus , qui fit songer notre philosophe à la retraite : il apportait des cristaux pleins de vers luisants pour éclairer la salle ; mais comme ces petits feux insectes perdent beaucoup de leur éclat quand ils ne sont pas

ET BItfiaSS DB LA LU!IB. 191

Qouvellenieiit amassés, ceiut-d, vieux de dix jours» n'éclairaient presque point. Mon Démcm n'attendit pas que la compagnie ea fût incommodée; il monta dans son cabinet^ et en descendit aussitôt avec deux boules de feu si briUantes, que diacun e^étonna comment il ne se brûlait point les doigts.

^ Ces flambeaux incombustibles , dit-il , nous serviront mieux que vos pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil que j'ai purgés de leur chaleur, autrement les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l'éblouissant : j'en ai fixé la kimiëre, et l'ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens ; cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d'admiration, car il ne m'est pas plus difficile à moi , qui suis né dans le Soldl , de cond^aser ses rayons qui sont la poussière de ce monde4à , qu'à vous d'amasser de la poussière ou des atomes qui sont de la terre pulvérisée de eelui-ci.

Là-dessus notre hôte envoya un valet conduire les philosophes , parce qu'il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses quatre pieds.

Pour nous autres , savoir, mon précepteur et moi , nous nous couchâmes par l'ordre du j^ysionome.

n me mit cette fois-là dans une chambre de violette et de lis, et m'envoya chatouiller à l'ordinaire , et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer

mon Démon, qui me dit qu'il venait du palais,

où Tune des demoiselles de la rdne l'avait prié de l'aller trouver, et qu'elle s'était enquise de moi , t^ moignant qu'elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole ; (^est-à-dire que de bon coeur

elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l'autre monde.

— Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire chrétienne : ainsi je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer pour cet effet une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette entreprise : c'est pourquoi, afin de vous divertir pendant que je ne serai point avec vous , voici un livre que je vous laisse ; je l'apportai jadis de mon pays natal ; il est intitiilé : Les Etats et Empires de la Lune, avec une addition de rHistaire de TEtincelk. Je vous donne encore celui-ci que j'estime beaucoup davantage; c'est le grand œuvre des philosophes , qu'un des plus forts esprits du Soleil a composé : il prouve làrdedans que toutes choses sont vraies, et déclare la façon d'unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir, et que le noir est blanc , qu'on peut être et n'être pas en même temps , qu'il peut y avoir une montagne sans vallée, que le néant est quelque chose , et que toutes les choses qui sont ne sont point : mais remarquez qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de Ure, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre hôte : son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me déplaît en lui , c'est qu'il est impie : s'il iui arrive de vous scàn-

daliser, oa de Caire, par qaelqpie raisonnement^ chanceler votre foi y ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés ; un autre vous ordonnerait de rompre compagnie ; mais comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite , et il se figurerait que notre croyance serait sans raison , si vous refusiez d'entendre les siennes.

Il me quitta en achevant ces mots ; mais il fut à peine sorti, que je me mis à considérer attentivement mes livres et leurs boites , c'estr-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables parleurs richesses : l'une était taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres ; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces livres en langage de ce monde ; mais , parce que je n'ai point de leur imprimerie , je m'en vais expliquer la façon de ces deux volumes.

À l'ouverture de la botte , je trouvai dans un , je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines impâw^tibles : c'est un livre, à la vérité; mais c'est un livre miraculeux, qui n'a ni feuillets ni caractères ; enfin , c'est un livre , où , pour apprendre , les yeux sont inutiles : on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine , puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter , et au même temps il en sort ,

comme de la bouche d'un homme ou d'un instrument

194 HISTOIIIB COMIQUB DES ÉTATS

de musique , tous les sons distincts et différents qui servent entre les grands lunaires à l'expression du

Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m'informai d'un regard ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon pays ; il me répondit

que ce méchant , et nommé du peuple par une

chiquenaude sur le genou droit , qui avait été convaincu d'envie et d'ingratitude , était décédé le jour précédent, et que le Parlement Pavait condamné , il y avait plus de vingt ans, à mourir dans son lit, et puis à être enterré après sa mort .

Je me'pris à rire de cette réponse; et lui, m'interrogeant pourquoi :

— Vous m'étonnez, dis-je, de dire que- ce qui est une marque de bénédiction dans notre monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire.

— Quoi ! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux ? me répartit cet homme. Et , par votre foi , pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont il regorge , à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues ; enfin , la peste revêtue du corps d'un homme t Bon Dieu I la seule imagination d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche une pique de terre , me donne de la peine à respirer. Ce misérable que vous voyez porter, outre l'infamie d'être assisté dans une fosse , a été

ET EMPIItES DE LA LUNE. 195

condamné d'être assisté dans son convoi de cent cinquante de ses amis ; et commandement à eux , en punition d'avoir aimé un envieux et un ingrat , de paraître à ses funérailles avec un visage triste^, et sans que les juges en ont eu pitié , imputant en partie ses crimes à son peu d'esprit, ils auraient ordonné d'y pleurer. Hormis les criminels , on brûle ici tout le numde ; aussi est-ce une coutume trës-décente et très-raisonnable ; car nous croyons que le feu ayant s^aré le pur d'avec l'impur , la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'âme , et lui donne la force de s'élever toujours en montant jusqu'à quelque astre , la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu'ils habitent. Ce n'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand un de nos philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme , il assemble ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la nature , et le peu d'espérance qu'il y a d'ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait, ou grâce, c'est-à-dire qu'on lui permet de mourir, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité des voix, on lui a mis son soufQe entre les mains, il avertit ses plus cbers et du jour et du lieu. Ceux-ci se puisent et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures ; puis , arrivés qu'ils sont au logis du sage, et sacrifié qu'ils ont au

Soleil , ils entrent dans la chambre , où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser; et quand c'est au rang de celui qifil aime le mieux , après l'avoir baisé tendrement , il l'appuie sur son estomac , et, joignant sa bouche sur sa bouche , de la main droite il se plonge un poignard dans le cœur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu'il ne le sente expirer ; et lors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la plaie , il avale son sang , qu'il suce jusqu'à ce qu'un second lui succède , puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie. Et quatre ou cinq heures après, on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre jours qu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort qu'on leur fait manger toute crue , afin que , si de cent embrassements il peut naître quelque chose , ils soient assurés que c'est leur ami qui revit.

J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre monde. Et continuai ma promenade , qui fut si longue, que quand je revins il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demanda pourquoi j'étais arrivé si tard.

— Ce n'a pas été ma faute , répondis-je au cuisis nier qui s'en plaignait ; j'ai demandé plusieurs fois par les rues quelle heure il était, maison ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de travers.

BT EXPIRES DE LA LUHK« 197

— Quoil s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient Theure.

-*Par ma foi, répartis^je, ils avaient beau exposer leur grand nez au Soleil, avant que je l'apprisse.

— Cest une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d'horloge ; car de leurs dents ils font un cadran si juste, que lorsqu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lèvres , et l'ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents , marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi, en ce pays, tout le monde a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au maître du séminaire ; et justement au bout de l'an les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus di mis entre les mains des gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il se peut faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force; mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles , qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable., généreux, libéral; et que le petit est un signe du contraire; c'est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la république aime mieux ne point avoir d'enfants, que

« d'en avoir qui leur fussent semblables.

n parlait eocore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand

198 Hg^OlRE COMIQUE DBS ÉTATS

respect qu'on puisse en ce pays*là témoigner à quelqu'un.

— Le royaume, dit-il , souhaite qu'avant de retourner en votre monde, vous en avertissiez les magistrats, à cause qu'un mathématicien vient tout-àl'heùre de promettre au conseil que, pourvu qu'étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous enseignera , il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.

A quoi je promis de ne pas manquer.

— Hé I je vous prie, dis-je à mon hdte , quand l'autre fut parti , de me dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze?

Ce que j'avais vu plusieurs fois pendant que j'étais en cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné des filles de la reine que je craignais d'offenser, si j'eusse, en leur présence , attiré l'entretien d'une manière si grasse ; de sorte qu'il me

— Les femelles ici , non plus que les màles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les viciées n'ont pas honte d'aimer sur nous, en mémoire de leur mère nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe, dont cet homme est honoré et où pend pour médaille la figure d'un membre viril , est le symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noUe d'avec le roturier.

Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empècher de rire.

— Cette coutume me semble bien extraordinaire ,

BT EMPIRES DE LA LUNS^ 199

répartî5-je, car en notre monde la marque de noblesse est de porter une épée.

Mais rhôte, sans s'émouvoir:

— |0 mon petit homme 1 s^écria-t-il, quoil les grands de votre monde sont si enragés de faire, parade d'un grand instrument qui désigne un bourreau, qui n'est forgé que pour détruire , enfin l'ennemi juré de tout ce qui vit, et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous serions au rang de ce qui n'est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la naturel Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d'anéantissement sont honorables 1 Cependant vous appelez ce membre-là des parties honteuses , comme s'il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de l'ôter.

Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dhier, et sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l'air, et là, prenant occasion de la génération et conception des choses, il me dit:

— Vous devez savoir que la terre se faisant un arbre, d'un arbre un pourceau, et d'un pourceau un homme , nous devons croire , puisque tous les êtres dans la nature tendent au plus parfait , qu'ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l'achëvement du plus beau mixte et mieux imaginé qui soit au monde, parce que c'est le seul qui fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C'est ce qu'on ne peut nier sans être pédant, puisque nous voyons qu'un prunier, par la chaleur de son germe ,

comme par une boache, sace et digère le gazon qui l'environne ; qu'un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même , et qu'un homme mange le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi , et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi , cet homme que vous voyez était peut-être, il y a soixante ans, une touffe d'herbe dans mon jardin; ce qui est d'autant plus probable que l'opinion de la métempsycose pythagorique, soutenue ,par tant de grands hommes, n'est vraisemblablement parvenue jusqu'à nous qu'afin de nous engager à en rechercher la vérité ; comme , en effet , nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète , et qu'enfin après que toute la matière est parvenue à ce période qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité , pour revenir jouer derechef les mêmes rôles.

Je descendis très-satisfait au jardin , et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m'avait appris , quand le physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.

Le lendemain, dès que je fus éveillé, je m'en allai faire lever mon antagoniste.

— C'est un aussi grand miracle , lui dis-je en Tabordant , de trouver un fort esprit comme le vôtre enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action.

II souffrit de ce mauvais compliment.

— Mais, s'écria-t-il , avec une colère passionnée d'amour, ne vous déferez-vous jamais de ces termes fabuleux ? Sachez que ces noms-là diffament la phi-

losophie, et que comme le sage ne voit rien au monde qu'il ne conçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d'événements de nature qu'ont inventé les stupides pour excuser les faiblesses de leur entendement.

Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper.

— Encore, lui répliquai-je , que vous soyez fort obstiné dans vos sentiments, j'ai vu plusieurs choses arrivées sumaturellement.

— Vous le dites, continua-tril, mais vous ne savez pas que la force de l'imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, à cause d'un certain baume naturel contenant totties les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque : ce qui se fait quand notre imagination', avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu'elle apporte au venin. Cest là d'où vient qu'un habile médecin de votre monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant qu'on estimera pourtant fort habile, qu'on fort habile qu'on estimera ignorant, parce qu'il se figure que notre imagination travaillant à notre santé, pourvu qu'elle soit aidée de remèdes, est capable de nous guérir ; mais que les plus puissants étaient trop faibles , quand l'imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-*vous que les premiers hommes de votre monde vivaient tant de siècles sans avoir aucune connaissance de la médecine ? Non. Et qu'esirce à votre avis qui en pouvait être la cause , sinon leur nature encore dans sa force , et ce baume

universel, qui n'est pas encore dissipé par les drogues dont vos médecins vous consument; n'ayant lors pour rentrer en convalescence qif à le souhaiter fortement , et s'imaginer d'être guéris. Aussi leur fantaisie vigoureuse se plongeant dans cette huile en attirait l'élixir, et, appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient presque dans un din-d'œil aussi sains qu'auparavant : ce qui , malgré la dépravation de la nature , ne laisse pas de se faire encore aujourd'hui , quoique un peu rarement à la vérité ; mais le popalaire l'attribue à miracle. Pour moi, je n'en crois rien du tout , et je me fonde sur ce qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n'est facile à faire ; car je leur demande : le fiévreux qui vient d'être guéri a souhaité bien fort pendant sa maladie , comme il est vraisemblable, d'être guéri, et même il a fait des voeux pour cela ; de sorte qu'il fallait nécessairement qu'il mourût , ou qu'il demeurât dans son mal , ou qu'il guérit : s'il f&t mort , on eût dit que le ciel l'avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que selon la prière du malade il a été guéri de tous ses maux : s'il fût demeuré dans son infirmité , on aurait dit qu'il n'avait pas la foi ; mais parce qu'il est guéri , c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus vraisemblable que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de sa santé , a fait son opération ? Car je veux qu'il soit réchappé ; pourquoi oîer miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s'étaient vouées périr miséraUement avec leurs vœux.

— Mais à tout le moins, lui répartis-je , si ce que

VOUS dites de ce baume est véritable, c'est une marque de la raisoDnabilité de notre âme ; puisque, sans se servir des instruments de notre raison , sans s'appuyer du concours de notre volonté, elle fait ^Ile-même comme si étant hors de nous elle appliquait l'actif au passif. Or, si étant séparée de nous elle est raisonna*ble, il faut nécessairement qu'elle soit spirituelle ; et si vous la confessez spirituelle je conclus qu'elle est immortelle , puisque là mort n'arrive dans l'animal que par le changement des formes dont la matière seule est capable.

Ce jeune homme s'étant mis alors en son séant sur son lit, et m'ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte.

— Pour l'âme des bêtes, qui est corporelle, je ne m'étonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est peutêtre qu'une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d'organes bien concertés; mais je m'étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle, soit contrainte de sortir de chez nous par la même cause que celle qui fait périr un bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que quand il aurait un coup d'épée dans le cœur, one balle de plomb dans la cervelle, une mousque^ tade à travers le corps, d'abandonner aussitôt sa

maison? Et si cette âme était spirituelle et par

sd-même si raisonnable, qu'elle fût aussi capable d'intelligence quand elle est séparée de notre masse que quand elle est en revêtue, pourquoi les aveuglesnés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils s'imaginer ce que c'est que de

voir ? Ëst-oe à cause qu'ils ne sont pas encore privés par le trépas de tous leurs sens 7 Quoi , je ne pourrai donc me servir de ma main droite à cause que j'en ai une gauche? Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l'exemple d'un peintre qui ne peut travailler sans pinceau ; et je vous dirai que l'âme est tout de même quand elle n'a pas l'usage des sens. Oui; mais, ajouta-

t-îl, cependant ils veulent que cette âme qui

ne peut agir qu'imparfaitement, à cause de la vie, puisse alors travailler avec perfection , quand après notre mort elle les aura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions , je leur rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-Vingts qui font semblant de ne voir goutte.

Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements, mais je lui fermai la bouche en le priant de les cesser, comme il fit de peur de querelle ; car il connaissait que je commençais à m'écbauffer. Il s'en alla ensuite, et me laissa dans l'admiration des gens de ce monde-là , dans lesquels , jusqu'au simple peuple, il se trouve naturellement tant d'esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher.

Enfin l'amour de mon pays me détachant petit à petit de l'affection et même de la pensée que j'avais eue de demeurer en celui-là , je ne songeai plus qu'à mon départ ; mais j'y vis tant d'impossibilité que j'en devins tout chagrin. Mon Démon s'en

aperçut, et m'ay^nt demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m'en reposai sur lui enUèrement.

J'en donnai avis au conseil, qui m'envoya quérir , et qui me fît prêter serment que je raconterais dans notre monde les choses que j'avais vues en celui-là. Ensuite on me fit expédier des passe-ports : et mon Démon s'étant muni des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s'imaginant pas après cela qu'il y eût rien de beau ni à faire ni a voir, je le priais de trouver bon que je les imitasse.

— Mais, ajoutai-je, dans quelle machine feronsnous ce voyage, et quel ordre pensez-vous que me veuille donner le mathématicien qui me parla l'autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?

— Quant au mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point , car c'est un homme qui prometi>eaueoup, et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera , ce sera la même qui vous voitura à la cour.

— Gomment, dis-je, l'air deviendra, pour sou^ tenir vos pas, aussi solide que la terre?

— Cest ce que je ne crois point ; et c'est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas. Hé l 'pourquoi les sorciers de votre monde, qui marchent en l'air et conduisent des armées , des

grêles, des neiges, des pluies, et d'autres tels météores, d'une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.

— Il est vrai, lui dis-je, que j'ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d'amitié, que je me dois fier à vous , comme je fais en m'y abandonnant de tout mon cœur.

Je n'eus pas plus tôt achevé cette parole, qu'il s'enleva comme un tourbillon , me tenant entre ses Inras; il me fit passor sans incommodité tout ce grand espace que nos astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et d^odi; ce qui me fit connaître le men- S(mge de ceux qui disent qu'une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d'années à t(»nber du ciel , puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celui-d.

Enfin , au commencement de la seconde journée, je m'aperçus que j'approchais de notre monde. Déjà je distinguais l'Europe d'avec T Afrique, et ces deux d'avec l'Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d'une fort haute montagne : cela m'incommodait de sorte que je m'évanouis.

Je ne puis pas dire ce qui m'arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyères, sur la pente d'une xsoUine, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu'était devenu m(m Démon , et je demandai à ces pâtres s'ils ne Pavaient point vu.

A ces mots, ils firent le signe de la cn»x , et me

regardèrent comme si j'en eusse été un moi-même. Mais leur disant que j'étais chrétien, et que je les priais , par charité, de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer , ils me menèrent dans un village à un mille de là, où je fus à peine arrivé, que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu'aux dogues, se vinrent jeter sur moi, et m'eussait dévoré , si je n'eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais œla ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m'^i regardait de mauvais œil; et je crois, dan$ le scrupule où le peuple augure de ces sortes d'accidents, que cet homme était capable de m'abandonner . en proie à ces animaux , si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après moi était le monde d'où je venais , à cause qu]ayant accoutumé d'aboyer à la Lune , ils sentaient que j'en venais et que j'en avais l'odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin , quelque temps après être descendus de sur la mer. Pour me purger de ce mauvais air , je m'exposai sur une terrasse durant trois ou quatre heures au soleil : après quoi je descendis. Et les chiens, qui ne sentaient plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi , ne m'aboyèrent plus, et s'en retournèrent chacun chez soi.

Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques grands hommes, de même que ceux des siècles ; j'en admirai les belles ruines et les belles réparations qu'y ont fait les modernes. Enfin , après y être demeuré quinze jours , en la compagnie de M. de Cyrano, mon cousin ,

qui me prêta de l'argent pour mon retour, j'allai à Civitta-Vecchia, et me mis sur une galère qui m'amena jusqu'à Marseille.

Pendant tout ce voyage, je n'eus l'esprit tendu qu'aux merveilles de celui que je venais de faire. J'en commençai les mémoires dès ce temps-là ; et quand j'ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l'a pu permettre. Mais prévoyant quelle sera la fin de mes études et de mes travaux , pour tenir parole au conseil de ce monde-là, j'ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner au public, avec VHisiinre de la République du Soleil, celle de VEHnceUe^ et quelques ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.

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