TROISIÈME POINT
L'ordre dans lequel il faul lire l'histoire.
Il est d'abord certain, et le bon ordre le demande évidemment, que l'histoire, considérée en général comme dans un seul tableau et sous un seul point de vue, doit précéder l'étude du détail des différentes histoires envisagées séparément par rapport à chaque pays.
Vous devez donc commencer par prendre une idée générale et une première teinture de l'histoire de tous les peuples, en lisant de suite une histoire universelle, à peu près comme dans la géographie la connaissance du globe précède l'étude des quatre parties du monde, et celle de chaque partie en général, le détail des différents pays qu'elle renferme.
C'est dans cette première lecture de l'histoire universelle que vous pourrez vous faire à vous-même les tables dont je vous ai déjà parlé, qui comprendront les principales époques de chaque histoire comparées les unes avec les autres; la difficulté est de trouver une bonne histoire universelle.
Vous avez dans les annales d'Usserius tout ce que l'on peut lire de meilleur pour le temps qui a précédé la naissance de Jésus-Christ; mais vous n'aurez pas le même secours pour les temps postérieurs. Le Rationarîum du P. Petau est bon en lui-même, mais il a le défaut d'être si court et si abrégé, qu'il ne donne pas assez de prise à la mémoire, et qu'il échappe presque à mesure qu'on le lit.
D'autres auteurs qui ont fait des histoires universelles, ont péché par un oxcès contraire. Un de ceux dont on estime plus le travail pour l'histoire moderne, est Vignier; mais c'est une lecture bien longue et bien ennuyeuse. Je crois doue que, après tout, vous ne ferez peut-être pas mal
de vous contenter d'abord de la lecture du père Petau pour les temps qui ont suivi la naissance de Jésus-Christ. Le soin que vous aurez de vous en faire des tables, fixera votre mémoire , et fera que vous aurez dans la tête au moins le plan et ce qu'on appelle, dans la perspective, rielmographic de l'histoire universelle. J'entre d'autant plus volontiers dans cette pensée que vous suppléerez dans la suite au défaut des histoires universelles de toute la terre par les histoires générales de chaque pays, et c'est là qu'il faut se hâter d'arriver, parce qu'il n'y a que le détail de l'histoire qui soit véritablement utile.
Je voudrais donc lire d'abord tout de suite les Annales d'Usserius, pour les temps qui ont précédé la naissance de Jésus-Christ, et le Rationarium temporum du P. Petau, pour les temps postérieurs, en faisant un extrait de l'un et de l'autre par forme de tables, comme je vous l'ai déjà dit.
Après cela vous entrerez dans l'étude des histoires particulières; mais commencerez-vous cette étude par les derniers temps ou par les plus reculés ? J'ai connu quelques esprits singuliers qui voulaient que l'on étudiât l'histoire en rétrogradant, c'est-à-dire en remontant de notre âge jusqu'aux siècles les plus éloignés; de même que dans certaines généalogies on remonte du fils au père , du père à l'aïeul , et ainsi de suite jusqu'à la tige commune, au lieu qu'ordinairement on descend de la tige commune jusqu'au dernier rejeton; ou, comme dans la géographie, on s'attache d'abord à connaître son pays , pour passer ensuite de proche en proche aux terres plus éloignées de nous; autrement, disent les partisans de cette opinion, on est obligé d'ignorer pendant longtemps ce qu'il y a de plus nécessaire dans l'histoire et d'un plus grand usage pour nous; on est comme étranger dans sa patrie , pendant que l'on voyage dans une terre étrangère; et l'on passe une grande partie de ses jours à vivre avec les morts, avant que d'être parvenu à pouvoir converser avec les vivants.
102 Dl l XIÈME INSTRUCTION.
Mais il y a quelque cliosc de si bizarre dans un ordre où l'on voit mourir les hommes avant que de les avoir vus naître, et les affaires finir avant que de les avoir vues commencer; il serait même si difficile de se former, par cet ordre renversé, une suite et un enchaînement de faits historiques, que je doute fort, mon cher (ils, que les raisons, quoique spécieuses, des défenseurs de cette méthode, fassent une grande impression sur votre esprit.
Elle peut néanmoins devenir plus soutenable lorsque , sans vouloir l'appliquer à chaque histoire particulière, on s'en servira seulement par rapport à l'ordre qu'on mettra dans l'étude des histoires de différents pays. Ainsi, pour m'expliquer plus clairement, on peut douter s'il ne serait pas plus utile pour vous de vous attacher d'abord à l'histoire romaine dont vous avez besoin par rapport à l'étude des lois, et à l'histoire de France qui vous est la plus nécessaire de toutes, que de suivre scrupuleusement l'ordre des temps, et de commencer vos lectures historiques, comme quelques généalogistes des maisons souveraines, par Adam, pour finir par l'empereur Charles VI et le roi Louis XV. Le premier parti a une utilité présente, le second a pour lui l'avantage d'un ordre plus naturel et d'un système plus suivi. Je ne laisse cependant pas d'être touché pour vous de l'inconvénient d'ignorer pendant longtemps ce qui s'est passé dans votre pays , et de manquer des notions nécessaires pour étudier ou même pour traiter certaines questions du droit public qui peuvent se présenter dans les différents emplois auxquels vous pouvez être appelé dans la suite. Je voudrais donc essayer de concilier, s'il était possible, l'ordre naturel des choses avec l'ordre de votre convenance particulière; et pour cela, en même temps que vous étudierez à fond l'histoire ancienne suivant l'ordre des temps, en commençant par celle des Juifs , ou même avant que de la commencer, et pendant que vous achèverez votre droit, ou que vous vous occuperez des préliminaires de l'his-
toire, vous pourriez lire une histoire de France générale, comme celle de Mézeray ou celle du père Daniel, deux historiens que je ne prétends pas égaler à Salluste et à Tite- Live, mais dont on peut dire ce que Quintilien a dit de ces deux anciens auteurs : Pares magis quam similes{. Mézeray a beaucoup plus le génie, le caractère et le style d'un historien ; on sent de la force, du nerf, et de la supériorité dans sa manière d'écrire. Si sa diction n'est pas pure, il sait au moins penser noblement. Ses réflexions sont courtes et sensées, ses expressions quelquefois grossières, mais énergiques, et son histoire est semée de traits qui pourraient faire honneur aux meilleurs historiens de l'antiquité. Le père Daniel écrit d'une manière différente. Son style sent le dissertateur plutôt que l'historien. Mézeray pense plus qu'il ne dit, et le père Daniel dit plus qu'il ne fournit à penser; mais, d'un autre côté, celui-ci a beaucoup plus d'ordre, d'arrangement, de clarté dans la suite des faits. 11 a débrouillé mieux que personne le chaos de la première race; sa composition, ou, pour parler en termes de peinture, son ordonnance est beaucoup meilleure que celle de Mézeray; et, puisque j'ai commencé une fois à me servir de cette image, le père Daniel est un Poussin pour la partie de la composition, mais il pèche, comme ce peintre, par la couleur; au lieu que Mézeray est un Rubens qui frappe les yeux par la force des traits et la vivacité du coloris, mais qui est quelquefois confus dans sa disposition.
Tel est à peu près le caractère de ces deux historiens. Vous choisirez entre les deux celui qui vous plaira le plus, et peut-être feriez-vous bien de lire l'un et l'autre, règne par règne; vous trouveriez souvent dans l'un ce qui manque dans l'autre, et vous prendriez par là une assez grande teinture de notre histoire pour être au fait des principaux événements, et en état d'approfondir davantage ceux dont
1 Instit. Oral., lib. X, cap. i.
vous pourriez avoir besoin , par rapport aux questions que vous aurez à discuter, en attendant que le temps soit venu de faire une étude plus profonde de toute L'histoire de France.
De cette première observation sur Tordre qu'on peut mettre entre les histoires des différents peuples, il est naturel de passer à Tordre qu'il faut suivre dans la lecture de chaque histoire particulière, comme dans l'histoire sacrée, dans l'histoire grecque, dans l'histoire romaine, et dans l'histoire de France. Je m'attache principalement à ces quatre espèces d'histoires, parce que ce sont celles que vous devez le plus approfondir; et si vous avez un jour le courage d'aller plus loin , et de faire le même travail sur les histoires de tous les États voisins de la France, la même méthode pourra vous servir également pour les unes et pour les autres.
Le meilleur et le plus naturel de tous les ordres est sans doute Tordre chronologique; mais, pour le suivre plus exactement et acquérir une connaissance plus parfaite de l'histoire, il est bon de diviser chaque histoire particulière en différentes époques, et c'est ce que vous aurez fait par vos tables.
Ce fondement supposé, lorsqu'il y a plusieurs historiens qui ont écrit la même histoire en tout ou en partie, et qui méritent d'être lus également, je voudrais lire d'abord tout ce qui sera dans l'histoire générale qui vous servira comme de guide depuis une époque jusqu'à l'autre; prendre ensuite successivement les auteurs originaux et les actes sur le même intervalle de temps , et remarquer avec attention en quoi l'un diffère de Tautre, dont il sera bon même de faire quelques notes abrégées, au moins sur les endroits essentiels, et suivre ainsi la même méthode d'époque en époque.
Des comparaisons qui se font ainsi de proche en proche, et dans le temps que l'esprit est encore plein de ce qu'il vient de lire, sont non-seulement plus faciles, mais infiniment plus utiles que celles qui se font d'un ouvrage
entier avec un autre ouvrage entier, dont la fin fait souvent oublier le commencement, du moins dont elle obscurcit les images et diminue la première impression.
Rien n'est plus propre d'ailleurs à graver profondément les faits historiques dans notre mémoire; et, quelque peu qu'on en eût, il serait presque impossible que, lisant de suite des faits renfermés dans un intervalle de temps assez court (car c'est une des raisons pour lesquelles je crois qu'il est bon de multiplier les époques), et les lisant d'abord dans une histoire générale où ils sont marqués suivant l'ordre chronologique, et ensuite dans les historiens originaux du même temps, les principaux événements ne demeurassent pas imprimés dans la mémoire.
11 y a enfin une dernière utilité dans cette méthode , que je toucherai ici en passant quoiqu'elle appartienne encore plus à l'étude des belles-lettres , c'est que , dans ces comparaisons d'auteurs partagés ainsi par époques, vous ne remarquerez pas seulement ce qui regarde la vérité et le détail des faits historiques, mais vous vous attacherez aussi, quand les auteurs le mériteront, à comparer leur style, à juger de la beauté de leur narration , de leurs descriptions , de leurs portraits, de leurs harangues et des traits de morale répandus dans leur histoire. Tout cela se fait sans peine, et presque de soi-même, quand on a l'esprit encore rempli de la lecture qu'on vient de faire. Ainsi, quand vous aurez lu Tite-Live, par exemple, depuis l'époque de la loi des Douze Tables jusqu'à l'institution des tribuns militaires, si vous prenez Denis d'Halicarnasse sur le même temps, vous y trouverez le discours de la mère de Coriolan à son fils, que vous aurez déjà lu dans Tite-Live, et si vous lisez ensuite la vie de Coriolan dans Plutarque, vous y verrez encore le même discours. Votre esprit se plaira de lui-même à comparer les différentes manières dont trois grands historiens ont traité le même sujet, et, vous établissant juge entre eux, vous distribuerez à chacun le rang qu'il mérite, sans vous
détourner presque de votre chemin pour faire cette comparaison. La mémoire fraîche de ce qu'on vient de lire, se; joint à l'objet présent que Ton a entre les mains; on en sent les différences, on en distingue le caractère; et c'est par cette comparaison assidue, ou pour ainsi dire habituelle de différentes beautés , que se forment le goût et le discernement du vrai mérite, plus facilement et plus parfaitement que par toute autre voie.
Ce que je vous propose de faire, mon cher fils, en coupant ainsi les historiens par partie, afin de pouvoir aussi les comparer par parties, vous serait peut-être difficile à faire par vous-même, parce que, pour le bien faire, il faudrait que vous eussiez plus de connaissance des auteurs et des temps dont ils ont écrit l'histoire ; mais heureusement pour vous ce travail est déjà fait, et c'est ce qu'il y a de meilleur dans la méthode de Wear, auteur anglais, que je vous ai déjà conseillé de lire.
Vous y trouverez non-seulement les historiens suivis , mais les pièces ou les morceaux détachés, comme les vies des grands hommes, et les histoires de faits singuliers rangés suivant l'ordre des temps. Vous n'aurez qu'à le suivre pour l'ancienne histoire, sur laquelle son travail me paraît assez exact; je doute qu'on en doive porter le même jugement pour ce qui regarde l'histoire moderne, mais vous pourrez y suppléer par le moyen des auteurs qui ont traité des histoires de leur pays par forme de bibliothèque historique ; vous aurez surtout un secours inestimable dans celle que le père le Long fait imprimer actuellement pour l'histoire de France, et, enfin, les avis des savants que vous consulterez vous mettront en état d'avoir une route certaine, et comme une carte fidèle, pour vous conduire dans votre voyage historique.
ÉTUDE DE L'HISTOIRE. j 07