DEUXIÈME POINT
Ce qu'il faut lire.
Je passe à présent, mon cher fils, des préliminaires de l'histoire à l'histoire même, et le premier objet qui se présente d'abord à examiner, suivant l'ordre que je me suis prescrit , est ce qu'il faut lire ; mais c'est ici que je dois vous dire, comme la sibylle de [Enéide :
Nunc animis opus, iEnea, nunc pectore firmo1.
Si je voulais entrer dans un détail exact de ce que vous devez lire sur l'histoire de chaque nation, j'entreprendrais un ouvrage qui serait certainement au-dessus de mes forces
1 Virgile, /Enéide, lib. V.
et qui pourrait même vous rebuter par sa longueur; d'ailleurs, il vaut mieux faire ces sortes de plans par parties, et à mesure que vous serez sur le point de commencer l'histoire d'un royaume ou d'un peuple particulier; alors je ne rougirai point d'emprunter pour vous, chez les savants qui se sont le plus appliqués à cette histoire, les richesses qui me manquent , ou de vous envoyer à eux pour en recevoir les lumières que je ne pourrai vous donner, et je vous indiquerai au moins les guides que vous ferez bien de suivre , si je ne suis pas en état de vous montrer moi-même le chemin.
Je me renferme donc à présent dans un petit nombre de notions ou de réflexions générales sur ce qu'il faut lire en étudiant l'histoire, plutôt pour distinguer les principaux objets et pour dégrossir la matière en la séparant comme par niasse, que pour la traiter véritablement.
Ceux qui étudient l'histoire se partagent ordinairement en deux routes différentes, dont l'une est la voie large par laquelle le plus grand nombre passe, l'autre est la voie étroite qui n'est fréquentée que par un petit nombre de personnes.
Les uns, ne voulant prendre qu'une teinture générale de l'histoire, soit pour amuser leur loisir, soit pour être en état d'en discourir, et pour ne pas paraître l'ignorer plutôt que pour la savoir en effet , se contentent de lire des abrégés ou des histoires générales souvent écrites par les auteurs modernes et peu exacts ; mais c'en est assez pour l'usage qu'ils veulent en faire.
Les autres, qui ne forment que le petit nombre, remontant jusqu'à la source, lisent les originaux, comparent les auteurs contemporains, y joignent la lecture des actes et des principaux monuments historiques, ne perdent jamais de vue la chronologie et la géographie la plus exacte ; en un mot , étudient en critiques qui veulent tout voir, tout examiner avant que de porter leur jugement, et deviennent en effet véritablement savants dans l'histoire.
Entre ces deux extrémités, vous trouverez, sans doute,
mon cher fils , que la première pèche; par le défaut, et la seconde par l'excès; trop peu dans l'une pour votre instruction, et peut-être trop dans l'autre par rapport au reste de vos occupations. Ainsi, vous choisirez apparemment le milieu, comme la route la plus sûre et la plus convenable, et c'est aussi mon sentiment.
Mais, pour mieux développer ma pensée, je ferai ici quelques distinctions qui serviront à la mettre dans tout son jour.
1° Quoique l'on puisse profiter dans la lecture des histoires de toutes les nations, c'est cependant à celle de notre pays ([lie nous devons principalement nous attacher. Les unes sont pour nous l'agréable et l'utile, l'autre est l'essentiel et le nécessaire : nécessaire pour tout homme éclairé qui ne veut pas vivre comme un étranger dans sa patrie ; encore plus nécessaire pour un homme destiné à servir la république, qui ne saurait la bien servir sans la connaître parfaitement, ni la connaître parfaitement sans une étude exacte et suivie de l'histoire prise dans ses sources et autorisée par les monuments qui nous en restent.
Suivant cette première distinction, vous pouvez vous contenter de lire un ou deux des meilleurs historiens des autres nations. Mais vous ne sauriez trop approfondir l'histoire de la France, non- seulement par la lecture des historiens contemporains , mais encore par celle des actes publics. Et que l'étendue de ce projet ne vous effraye point, ce n'est pas ici l'ouvrage d'un jour, c'est l'étude de toute votre vie.
2° Comme il est impossible de bien savoir l'histoire de la France sans savoir celle des nations voisines avec lesquelles elle a toujours eu des guerres à soutenir, ou des alliances à faire, ou un commerce à entretenir, ou des traités à faire observer, tout homme qui veut acquérir une connaissance exacte et parfaite de notre histoire doit aussi lire les historiens contemporains de ces nations et les actes publics qu'on en a conservés, principalement sur tous les faits qui ont
rapport à l'histoire de France ; et cette étude est d'autant plus nécessaire, que l'on trouve souvent, dans ces historiens, des faits de notre histoire qui ont échappé à nos auteurs, dont la plupart se sentent de la barbarie et presque tous de la négligence de leur siècle , ou qui y sont beaucoup mieux développés que dans nos propres annales , en sorte qu'il y en a plusieurs que Ton peut regarder comme des écrivains de l'histoire de France, autant que comme des historiens de leur pays.
3° Outre l'histoire de notre patrie , et celles qui y sont tellement mêlées qu'on doit les en regarder au moins comme l'accessoire si elles n'en font pas une partie principale, il y en a trois autres qui , par leur importance , par le nombre des grands exemples dont elles sont remplies , par le génie , l'éloquence et la beauté du style , ou la profonde sagesse de ceux qui les ont écrites, méritent aussi une étude particulière.
Vous concevez aisément, à ces caractères , mon cher fils, que je veux vous parler de l'histoire sacrée , de l'histoire grecque et de l'histoire romaine.
La première est l'histoire de la religion; et c'est en quelque manière la connaissance de la religion même, puisque la meilleure méthode pour l'apprendre soi-même, et pour la faire bien connaître aux autres, est de l'étudier et de la démontrer par les faits. S'il n'est pas honorable d'ignorer les autres histoires, c'est une espèce de crime de ne pas savoir celle qui nous apprend à connaître Dieu et son Église, le plus grand de tous ses ouvrages, enfin à nous connaître nous-mêmes.
Elle a deux objets principaux : ce qui a précédé la naissance de Jésus-Christ, et ce qui Ta suivie. Je m'étendrai un peu plus sur le premier, parce que c'est lui qui doit naturellement ouvrir la carrière de vos études historiques.
Deux livres renferment une histoire si précieuse : l'histoire sainte et l'histoire de Josèphe. Il n'y a rien à retrancher
d'agitesseao T. II. 7
ÏW DEUXIEME INSTRUCTION.
d'une lecture si nécessaire; et on est encore fâchéde n'avoir
pas plus à lire, et d'avoir perdu plusieurs livres sur l'histoire des anciens peuples.
On peut réparer en partie cette perte , soit par l'histoire grecque et romaine, soit par les fragments de quelques anciens auteurs que Josèphe, qu'Eusèhe et Syncelles nous ont conservés. Vous pourrez les y chercher, et ce serait un temps bien employé ; mais peut-être les lirez-vous avec plus de fruit dans un auteur qui les a mis en ordre dans son ouvrage chronologique, et qui en a tiré des lumières pour l'intelligence de l'histoire sainte : c'est Usserius, que vous connaissez déjà, mon cher fils *.
Je ne vous dirai encore rien de la seconde partie de l'histoire sacrée, qu'on appelle ordinairement l'histoire ecclésiastique, histoire dont l'étude a aussi ses préliminaires particuliers, et qui est d'ailleurs un champ si vaste et si important à bien cultiver par rapport à vous, que cette matière mérite un discours séparé ; mais vous avez assez de pays à parcourir avant que d'entrer dans cette carrière , pour me donner tout le loisir de penser et de digérer mes pensées sur cette partie de l'histoire.
Je reviens donc à la seconde espèce d'histoire qui mérite d'être approfondie presque autant que celle de notre patrie : c'est l'histoire grecque, dont l'étude remplira deux de vos principaux objets : l'histoire et les belles-lettres. Elle est renfermée dans un petit nombre d'originaux qui méritent d'être lus par ceux mêmes qui n'ont qu'une curiosité médiocre pour l'histoire, et qui ne cherchent qu'à orner leur esprit et à perfectionner leur style. Quelle lecture, en effet, peut être plus agréable à ceux qui ont été nourris dans le commerce des muses que celle d'Hérodote, de Xénophon, de Thucy-
1 Ces antiquités se trouvent encore recueillies et mises en ordre dans deux ouvrages imprimés depuis cette instruction, qui sont : Y Histoire des Juifs et des peuples voisins, par Prideaux , et l'Histoire ancienne, par M. Rollin.
dide, de Diodore de Sicile, de Plutarque? Je me souviens encore avec plaisir des jours délicieux que j'ai passés dans cette douce occupation, et dont je pourrais dire :
Fulcere verè candidi mihi soles.
Ces jours heureux luisent pour vous à présent; jouissezen , mon cher fils, et tâchez d'en profiter mieux que je n'ai
fait.
Je ne pourrais que vous répéter les mêmes choses sur l'histoire romaine, c'est-à-dire sur l'histoire de cette république vertueuse , dont vous savez que Tite-Live a dit avec tant de raison : Nulla unquam respublica nec major, nec sanctior, nec bonis exemplis ditior fuit, nec in quam tant sero avaritia, luntriaque immigraverint, nec ubi tantus ac tam diu paupertati, ac parcimoniœ honor fuerit.
Bien loin de trouver trop de livres à lire sur cette histoire, vous vous plaindrez encore ici d'être réduit à un si petit nombre d'excellents originaux. Vous regretterez plus d'une fois la perte irréparable que l'histoire et l'éloquence ont faite d'une grande partie des livres de Salluste, de Tite- Live.et de Tacite, de l'histoire entière de Trogue Pompée, des Commentaires de Sylla, de tant d'autres ouvrages précieux dont il ne nous reste que les titres; et vous serez peut-être tenté de savoir plus mauvais gré aux barbares qui ont ravagé l'Italie, de nous avoir dérobé ces anciens monuments de l'histoire romaine, que d'avoir pris Rome même et détruit les restes de l'empire romain.
En voilà assez, quant à présent, mon cher fils, sur ce qu'il faut lire en étudiant l'histoire; je passe à ce qui n'est guère moins important, je veux dire à l'ordre dans lequel la lecture en doit être faite.