CINQUIÈME POINT
Ce qu'il est important de remarquer en lisant l'histoire.
Je pourrais , après cela, me dispenser de traiter avec vous le cinquième point que je me suis proposé d'examiner , parce que, si vous êtes fidèle à suivre la méthode que je viens de vous tracer sur les quatre premiers points, vous saurez, de vous-même, ce qui regarde ce cinquième article, je veux dire ce qu'il faut remarquer en lisant l'histoire, et ce que vous ferez bien d'en extraire.
Mais comme, après tout, c'est l'article le plus important, et par lequel on peut recueillir une plus grande utilité de la lecture de l'histoire, je ne laisserai pas de vous indiquer ici les principales vues que l'on peut avoir sur ce sujet, et
j'abandonnerai le reste à votre goût pour la science, et à votre amour pour le travail.
Jean Bodin, digne magistrat, savant auteur et, ce que j'estime encore plus, très-bon citoyen, a traité cette matière, comme beaucoup d'autres , dans la méthode qu'il a faite pour la lecture de l'histoire; et je vous dirai, en passant, que c'est un livre qui mérite que vous le lisiez comme un des meilleurs, et peut-être même, à tout prendre, le meilleur de tous ceux qui ont été faits sur ce sujet. Vous y trouverez un chapitre où il examine dans un grand détail quelles sont les choses qu'il faut remarquer en lisant l'histoire. Le plan qu'il en forme est beau et bien ordonné, mais il est si vaste que , quand même vous auriez le courage d'entreprendre de le suivre, je ne sais si je devrais vous conseiller de le faire.
Dans le temps que les magistrats se levaient à 4 heures du matin, qu'ils dînaient à 10, et soupaient à 6, qu'ils vivaient renfermés dans le cercle étroit de leur famille, et d'un petit nombre d'amis qui avaient les mêmes mœurs et les mêmes inclinations qu'eux , que tout ce que les fonctions publiques leur laissaient de loisir, ils l'employaient à l'étude, qui faisait en même temps et leur unique occupation et leurs plus grands délices, un jeune homme destiné à la magistrature pouvait n'être pas effrayé d'un plan aussi immense que celui de Bodin. Nos pères trouvaient le moyen d'étendre leurs jours et de prolonger leur vie par le bon usage qu'ils en faisaient , au lieu que nous l'abrégeons par la profusion et le dérangement de notre temps. Bien n'était plus commun alors que de voir non-seulement des magistrats savants , mais des magistrats auteurs qui enrichissaient le public du fruit de leurs veilles, et qui, après avoir employé une partie de la journée à rendre justice aux hommes de leur âge, en consacraient le reste à instruire les siècles à venir. Mais cet heureux temps n'est plus. Les mœurs sont entièrement changées : la fragilité des hommes les soumet à la tyrannie de
d'agoesseao T. II. H
la coutume; la forme même de traiter les affaires est différente; les occupations de la vie et les devoirs de la société se sont tellement multipliés que ceux qui sont destinés à vivre dans le tumulte des affaires sont forcés, malgré leur goût pour l'étude et leur ardeur pour s'instruire, de laisser aux savants de profession une grande partie du terrain que les magistrats partageaient autrefois avec eux. Il est même de la sagesse et du devoir d'un homme dévoué au service du public de se réduire au nécessaire et à l'utile , pour ne pas s'exposer à perdre l'un et l'autre en s'attachant à ce qui n'est que d'ornement et, pour ainsi dire, de luxe dans les sciences. Il ajoute par là à l'essentiel tout ce qu'il refuse au superflu ; et il vaut beaucoup mieux pour lui ignorer certaines choses étrangères à sa profession , pour approfondir solidement celles qui regardent son état, que d'être superficiel sur tout, pour vouloir tout savoir.
Après cette espèce de digression, où je me suis laissé aller par le souvenir du passé et la triste comparaison du temps présent, ne craignez pourtant rien, mon cher fils, et ne vous pressez pas de m'accuser d'être trop avare pour vous, et de vouloir vous réduire dans des bornes trop étroites. Vous allez voir que je vous en laisse encore assez.
Voici donc, mon cher fils, le plan que je crois que vous pouvez vous proposer sur les remarques que vous ferez dans la lecture des historiens.
Tout ce qui mérite d'y entrer peut se réduire à trois points, parce qu'il n'y a que trois ordres de choses qui soient l'objet de toutes les sciences :
Les choses divines ;
Les choses naturelles;
Les choses humaines.
On peut néanmoins y ajouter un quatrième objet qui comprend ce qui appartient à la critique et à la philologie , dont les observations tombent moins sur les choses en elles-
mômes que sur le temps, le génie, le style de ceux qui nous les apprennent, et sur la manière de les exprimer.
Les choses divines renferment tout ce qui appartient à la religion ou qui en est l'accessoire, et l'on peut les réduire à cinq points principaux :
1° La croyance et la doctrine ;
2° Le culte et les cérémonies;
3° Les personnes consacrées au service divin, leurs dignités, leurs fonctions, leurs prérogatives, leurs immunités;
4° Les biens et les droits utiles qui leur sont attribués ;
5° La discipline et la police, qui comprennent le gouvernement, les lois, les jugements, les peines, la concorde du sacerdoce et de l'empire, ou la distinction et la conciliation des deux puissances entre lesquelles Dieu a partagé le gouvernement des hommes, c'est-à-dire de la puissance temporelle et de l'autorité spirituelle.
Voilà , mon cher fils , un champ bien vaste et une moisson abondante de remarques que je vous ouvre; mais pour la réduire à de justes bornes , il faut distinguer d'abord ce qui regarde les fausses religions, ou les différentes sectes qui se sont séparées de l'Église, de ce qui est digne de remarque par rapport à la véritable religion , et à l'Église catholique.
Sur les fausses religions , il serait fort inutile que vous prissiez la peine de compiler tout ce que vous trouverez sur ce sujet dans l'histoire , et d'entreprendre de faire un recueil complet des extravagances de l'esprit humain lorsqu'il est abandonné à lui-môme et privé des lumières de la véritable religion. 11 n'y a pas d'apparence que vous vous croyez destiné à ce genre d'ouvrage qui a môme été fait par plusieurs pères de l'Église, et principalement par les anciens apologistes de la religion chrétienne; c'est déjà un premier article que vous retrancherez de votre travail.
Je vous dirai presque la môme chose, mon cher fils, sur les sectes qui sont sorties du sein de l'Église catholique.
Vous prendriez une peine doublement inutile si vous
vouliez extraire tout ce qui regarde le dogme et le culte des hérétiques , soit parce que vous n'êtes pas destiné à vous occuper aux matières de controverse, soit parce que vous en apprendrez beaucoup plus, sur ces matières, dans quelques livres choisis, que vous ne feriez par tout ce que vous pourriez recueillir vous-même en lisant les différentes histoires.
Vous pourrez trouver quelquefois , en lisant l'histoire , des maximes reconnues même dans les fausses religions , des règles anciennes conservées dans les sectes mêmes qui sont séparées de la communion de l'Église, dont on peut tirer des conséquences utiles, et qui peuvent, par cette raison, mériter vos remarques ; mais sans en trop charger vos extraits ni vous engager à cet égard dans un grand travail.
A l'égard de ce qui concerne la véritable religion, le premier des cinq points que j'ai distingués sur les choses divines, a rapport à l'étude de la religion qui fait la première partie du plan de vos études * , et à celle de l'histoire de l'Église qui pourra faire la matière d'un mémoire séparé.
Par rapport au second point, c'est-à-dire le culte et les cérémonies, je ne désirerais point que vous vous chargeassiez de beaucoup de remarques sur cette matière, si ce n'est par rapport à ce qui regarde le mélange de la puissance temporelle et de l'autorité ecclésiastique sur ce point; mais c'est ce qui appartient plus aux questions de discipline et de juridiction qu'à l'étude du culte et des cérémonies.
Les trois derniers points, je veux dire les personnes ecclésiastiques, les biens ecclésiastiques, la discipline ecclésiastique, sont ceux qui doivent être présentement les principaux objets de votre attention.
L'étude du droit canonique, des libertés de l'Église gallicane, et des maximes du royaume, vous ouvrira plus l'esprit sur ce que vous devez remarquer à cet égard que
1 Voyez la première Instruction.
tout ce que je pourrais vous en dire aujourd'hui ; et lorsque vous aurez conçu une juste idée de la qualité des personnes consacrées à Dieu, de la condition des biens ecclésiastiques, du gouvernement et de la discipline de l'Église, de la nature des deux puissances, des matières qui appartiennent à l'une privativement à l'autre, ou qui leur sont communes, et que par cette raison on appelle mixtes; des moyens qui sont en usage dans ce royaume et ailleurs pour entretenir une concorde désirable et une parfaite harmonie entre le sacerdoce et l'empire, pour prévenir ou pour réprimer les entreprises que l'on peut faire sur l'autre, vous sentirez de vous-même , mon cher fils , ce qui mérite d'entrer dans vos recueils, sur une matière si importante.
Les choses naturelles, second objet des remarques que l'on peut faire en lisant l'histoire, sont peut-être plus propres à orner et à amuser l'esprit d'un magistrat qu'à le former ou à le perfectionner. Si on les prend superficiellement, on n'en tire presque aucun fruit, si on veut les étudier exactement, c'est une science à laquelle toute la vie peut à peine suffire, et qui demande presque un homme entier; vos collections d'ailleurs, et surtout ce que vous pourriez tirer de la lecture des historiens, ne pourraient jamais égaler les recherches de ceux qui ont fait des livres sur ces matières, ou qui les ont traitées dans les journaux des académies de physique qui peuvent vous fournir, dan& de certains moments, un délassement agréable.
Vous pouvez donc vous dispenser de recueillir ce que vous trouverez de singulier dans l'histoire, ou sur l'astronomie, ou sur la physique, ou sur les mathématiques, et en général sur ce qui regarde l'histoire naturelle, dont les historiens parlent souvent même d'une manière assez imparfaite : la vie est si courte, et l'étude est si longue, qu'il faut savoir se borner aux deux grands objets dont je vous parlerai bienlot, c'est-à-dire à ce qui peut former les vertus de l'homme privé et celles de l'homme public ; je ne prétends pourtant
pas imposer des lois trop austères à votre curiosité, mais comme les Italiens disent avec beaucoup de raison que le
bien na point de plus grand ennemi que le mieux, je crains aussi que le superflu, dans les recueils, ne nuise chez vous au nécessaire et à l'utile.
Le troisième ordre des choses que j'ai distinguées d'abord, je veux dire les choses humaines, demande plus d'explication.
C'est ici, mon cher fils, que je dois approfondir davantage la distinction que je vous ai marquée, en passant, de l'homme considéré en lui-même, et de l'homme considéré dans l'ordre de la société.
Ces deux personnes que l'on peut distinguer dans chaque homme, se trouvent dans vous comme dans tous les autres : vous êtes homme, vous êtes citoyen; vous y ajouterez, selon toutes les apparences, le caractère d'homme public, et c'est à ces trois vues que doit se rapporter toute étude bien faite, et surtout celle de l'histoire.
L'homme considéré en lui-même est encore plus l'objet de la philosophie que celui de l'histoire. L'historien commence où le philosophe finit, et il envisage l'homme principalement dans l'ordre de la société. La religion réunit ces deux objets en apprenant à l'homme à se connaître lui-même, et à connaître ce qu'il doit aux autres, suivant la place qu'il occupe dans la société.
La lecture des historiens peut cependant vous fournir (U^ exemples et des réflexions solides sur les qualités de l'esprit et du cœur qui rendent l'homme heureux ou malheureux , en le considérant en général et sous le premier point de vue. Lorsque vous y trouverez des choses de ce genre, vous ferez bien de vous les approprier, et d'en faire votre bien particulier en les consignant dans le dépôt de vos recueils.
Mais, après tout, le grand objet de l'histoire est l'homme considéré dans la qualité de citoyen et dans celle d'homme public. C'est donc sur cette double idée que vous devez
principalement travailler, et pour cela envisager d'abord l'une et l'autre dans un plan général qui puisse exciter votre attention et diriger toutes vos remarques. Je me contenterai de l'ébaucher ici; ce sera à vous de le perfectionner.
Lorsque l'on considère l'ordre général de la société, on peut ou comparer les nations les unes avec les autres, examiner les rapports qui les unissent ou qui les séparent, ou s'attacher à chaque nation prise en particulier.
La première vue forme ce qui s'appelle le droit des gens; la seconde nous présente l'image du droit public qui est propre à chaque nation.
Mais cette seconde idée a besoin d'une nouvelle division pour former un plan lumineux et complet.
Car, ou l'on envisage chaque nation comme un tout, ou on la considère dans les parties qui forment ce tout par rapport à l'ordre public; et ces parties sont :
Ou les diverses conditions des hommes qui sont reconnues dans une nation, et qui y établissent des différences dans leur état;
Ou les différents ordres que l'on y distingue , ou les corps , les compagnies , les communautés qui y sont admises ;
Ou enfin les particuliers considérés comme membres de l'État.
11 ne sera peut-être pas inutile de faire ici quelques réflexions sur chacun de ces articles, qui sont comme le terme et la fin de toutes les réflexions que vous ferez en lisant l'histoire.
J'ai dit d'abord , mon cher fils , que de la première manière d'envisager la société humaine, c'est-à-dire de la considération des rapports d'union ou de contrariété qui sont entre les diverses nations, naissait le droit des gens.
Grotius l'a réduit aux deux principaux objets auxquels presque tous les autres se rapportent, en donnant à son livre, qui, à proprement parler, est un traité du droit des gens, le titre de Traité du droit de la guerre et de la paix.
120 Dl l XIÈME INSTRUCTION.
Lorsque vous aurez bien lu ce traité, mon cher fils (et c'est pour cela que je l'ai mis au nombre des préliminaires de l'histoire), vous serez pleinement au fait de tout ce qui doit être remarqué sur ce point dans la lecture des historiens; et ce qui doit vous y rendre plus attentif (je crois vous l'avoir dit aussi en passant), c'est qu'au lieu que dans la jurisprudence ordinaire c'est par le droit que l'on doit juger du fait, ici, tout au contraire, c'est presque toujours le luit qui sert à faire observer le droit. Le commun des hommes défère aux exemples plus qu'aux raisonnements; mais c'est principalement entre les souverains et les États indépendants les uns des autres qu'il ne suffît pas de montrer ce qui se doit faire sans montrer aussi ce qui s'est fait. Ceux qui craindraient de s'abaisser en cédant à la raison, rougissent moins de céder à l'exemple, qui renferme toujours une excuse pour leur condescendance; et ce que la force des armes fait entre les souverains pendant la guerre, l'autorité des exemples le fait assez souvent entre eux pendant la paix.
Vous ne sauriez donc être trop exact à recueillir tout ce qui regarde les différentes distinctions des nations comparées les unes aux autres : les questions de rang et de préséance entre les souverains ou les républiques, les prérogatives et les privilèges dont certains peuples sont en possession par rapport à d'autres peuples, la forme des traités; le caractère des ambassadeurs , des envoyés et des agents ; les différentes manières de déclarer la guerre , les lois que les armes mêmes respectent, le droit que la victoire ou la conquête donne au conquérant sur les personnes et sur les choses; les règles établies pour le commerce d'une nation avec un autre peuple, celles que la guerre suspend et celles qui s'observent au milieu de la guerre; enfin, tout ce qui peut servir d'exemple ou de préjugé dans cette partie importante du droit public, et qui est une de celles qui intéressent davantage la curiosité de tout homme raisonnable.
Je vous ait dit en second lieu, mon cher fils, que si l'on passait de la considération des différents peuples comparés les uns aux autres à la vue de chaque peuple considéré séparément , on pouvait alors l'envisager d'abord comme un tout ; et c'est ce qui vous fournira la matière de deux sortes de remarques :
Les unes, sur le caractère, le génie et les mœurs de chaque nation , qui ne méritent néanmoins d'être observées avec soin que par rapport à notre nation et à celles qui nous environnent ;
Les autres, par rapport aux différentes formes de gouvernement, dont vous aurez pris une idée générale par la lecture des traités que je vous ai indiqués en parlant des préliminaires de l'histoire. Vous y aurez vu (pour réunir ici , comme dans un tableau , tout ce qui doit être le sujet de vos remarques , sur une matière si importante ) , vous y aurez vu, dis-je, que toutes les formes de gouvernement se réduisent à deux principales : le gouvernement d'un seul, et le gouvernement de plusieurs, c'est-à-dire la monarchie et la république. Mais comme ces deux formes sont souvent mêlées et comme tempérées l'une par l'autre, ce sont ces divers tempéraments et ces combinaisons de différentes espèces de gouvernement qu'un esprit qui cherche à s'instruire à fond doit observer attentivement dans la lecture de l'histoire. Il y a, d'ailleurs, des différences importantes dans la manière de déférer ou de transmettre la suprême puissance, qui méritent aussi d'être remarquées avec exactitude.
Ainsi, la distinction des monarchies en royaumes électifs, en royaumes héréditaires, et en royaumes patrimoniaux, c'est-à-dire dont on peut disposer librement (s'il est vrai qu'il y en ait encore qui soient véritablement de cette nature), et la subdivision des royaumes héréditaires en monarchies affectées aux mâles , et en monarchies transmissiblcs aux femelles, au défaut des mâles, vous rendront attentif à tout
ce que vous trouverez dans l'histoire sur l'élection , sur la succession ou sur la disposition des monarques.
Elle vous apprend t'a que la plupart des monarchies de l'Europe ont toujours été tempérées, soit par un reste des anciennes mœurs des Germains et des Gaulois , qui , dans le sein même de la barbarie, avaient presque tous un gouvernement modéré ; soit parce que les sciences et la politesse , qui ont établi depuis longtemps leur demeure en Europe , y ont aussi adouci la rigueur du gouvernement , en rendant les hommes plus susceptibles de respect pour la raison et pour les lois; soit enfin par un effet de la religion chrétienne, qui enseigne la modération à tous les hommes, et qui apprend aux peuples à révérer, dans les rois , l'image de Dieu, et aux rois, à exprimer cette image par leur bonté.
Comme les monarchies sont tempérées en Europe , les républiques le sont aussi. On ne voit guère de démocratie, d'oligarchie ou d'aristocratie (pour se servir ici des termes de l'art) qui soient entièrement pures et sans mélange d'aucune des deux autres formes de république. Plusieurs auteurs ont même pensé qu'une république ne peut pas être bien constituée si elle n'est composée de trois différentes espèces du gouvernement républicain , et que c'est parce que la république romaine avait cet avantage qu'elle s'est soutenue sans altération pendant plusieurs siècles; en sorte que la dissolution d'un corps si bien composé n'est arrivée que parce que l'équilibre ou, si vous le voulez, l'harmonie des trois espèces de républiques dont il était formé , a été rompue, et que l'une des espèces a pris le dessus sur les deux autres.
Par ces idées générales, que je ne fais que vous montrer, mon cher fils, vous comprendrez aisément ce que vous devez remarquer à cet égard en lisant l'histoire.
Tout ce qui regarde la nature et la constitution essentielle de chaque espèce de gouvernement, sa composition et, si je puis parler ainsi , sa température ou sa mixtion , les causes
ÉTUDE DE L'HISTOmE. 123
des différentes révolutions qui y sont arrivées, et des changements d'une espèce de gouvernement en un autre , en un mot la naissance, le progrès, le dernier période de la grandeur d'un état, son affaiblissement, sa décadence, sa destruction , sont des objets vraiment dignes de l'attention de l'esprit humain , encore plus de ceux qui sont destinés à servir la république. Ce sera donc le premier objet de vos remarques , par rapport à chaque nation , considérée comme ne faisant qu'un seul tout.
Le second, qui est une suite du premier, ce sont les lois et les usages observés, comme des lois, dans chaque pays.
Vous m'apprendriez, si je ne le savais pas, mon cher fils, vous qui êtes à présent un grand jurisconsulte, que le droit se divise en droit public et en droit privé ; vous savez la définition et la différence de l'un et de l'autre. Ce serait une peine infinie et un travail souvent inutile de vouloir entrer dans le détail des lois de chaque peuple qui ne regardent que le droit privé, et l'histoire même ne vous les fournirait pas exactement. Il est bon d'avoir des livres où ces lois sont recueillies , pour les consulter dans les occasions où l'on peut en avoir besoin ; mais il y a bien des choses qu'il faut placer dans sa bibliothèque, et qu'il serait superflu de vouloir mettre dans sa tête. Ainsi, je retranche d'abord de vos remarques tout ce qui ne regarde que le droit privé de chaque nation, à moins que vous ne trouviez, quelquefois, en lisant l'histoire , des lois ou des usages de cette nature qui vous paraissent dignes de servir d'exemples ou de préjugés pour appuyer ou pour perfectionner quelques points de notre jurisprudence, auquel cas vous ferez bien de les remarquer.
Vous vous renfermerez donc, mon cher fils, dans le droit public; et, quoique celui de votre pays mérite beaucoup plus d'attention, vous ne négligerez pas néanmoins ce que vous trouverez dans l'histoire sur le droit public des autres nations. Deux raisons principales vous en feront sentir l'utilité.
L'une, que cette connaissance donne beaucoup plus d'étendue à l'esprit que celle du droit public qui nous est propre. La comparaison des différentes règles que chaque nation a établies dans l'ordre public le met en état de juger, sans prévention pour son pays, et sans une admiration imprudente pour d'autres nations, de ce qui est le meilleur pour en faire usage, avec un esprit de législateur plutôt que de jurisconsulte, et avec une sagesse qui prévoit tous les inconvénients dans les règlements nouveaux qu'on propose, et dans ce qui peut avoir rapport au gouvernement.
L'autre, que, faute de cette connaissance du droit public des autres nations, ou du moins de celles qui nous environnent, on prend souvent de fausses mesures en traitant avec elles , on tente vainement des choses qui ne peuvent réussir, on aliène, on révolte ou l'on indispose au moins leurs esprits ; et quoique la connaissance de leurs intérêts présents et de leurs dispositions actuelles soit encore plus nécessaire, il est cependant fort utile d'être instruit de leur gouvernement, de leurs maximes dominantes, et de tout ce qui compose leur droit public, surtout dans les États républicains, où l'on s'écarte moins aisément des règles générales, et où l'on s'attache plus à certains principes suivis et uniformes, qui y sont regardés comme essentiels pour leur conservation.
Ce droit public, soit qu'il nous soit propre, ou que ce soit pour nous un droit étranger, se divise en deux espèces , dont l'une est le droit public, temporel ou profane, parce qu'il ne regarde que les choses de la terre, et ne tend qu'à procurer une félicité présente ; l'autre est le droit public spirituel ou sacré, parce qu'il a pour objet les choses célestes, c'est-à-dire la religion, et pour terme, la béatitude éternelle : ce qui n'empêche pas que le souverain n'y exerce son autorité , soit comme roi dans les matières mixtes , soit comme protecteur de l'Église dans les matières purement spirituelles.
Je ne vous parlerai plus ici de cette seconde espèce de droit public, parce que je m'en suis assez expliqué avec vous en traitant des choses divines, par rapport à notre objet présent, c'est-à-dire à ce que vous devez remarquer en lisant l'histoire.
La première, c'est-à-dire le droit public temporel, comprend :
1° La législation ou le pouvoir de faire des lois, et les lois mêmes ;
2° L'exercice de la puissance publique dans l'administration de l'État ;
3° Les secours nécessaires au gouvernement;
4° Les prérogatives, les honneurs, les privilèges des rois, ou de ceux qui gouvernent les États, soit par rapport à leurs personnes , ou par rapport à leurs biens.
Sur le premier point, vous devez remarquer, en lisant l'histoire , non-seulement à qui le pouvoir de faire des lois appartient dans chaque nation , mais encore plus de quel le forme les lois y sont revêtues , comment elles y doivent être publiées, à qui il est réservé ou permis de les interpréter, ou d'en dispenser, ou d'y déroger.
Sur le second point, qui regarde l'exercice de la puissance publique, comme le prince et ceux qui tiennent les rênes du gouvernement ne peuvent faire tout par euxmêmes, c'est ici que nous devons placer tout ce qui concerne les différents dépositaires de leur autorité, qui, parmi nous, portent le nom général d'officiers, de quelque ordre qu'ils soient; parce que l'office n'est autre chose qu'une portion de la seigneurie, ou de la puissance publique, confiée par celui qui gouverne à un certain nombre de ses sujets pour le bien de tous les autres. Cette partie du droit public est une de celles qui vous seront le plus importantes dans la profession qu'il y a lieu de croire que vous embrasserez , et c'est dans cette vue que je vous conseille d'observer avec soin, principalement dans l'histoire de France, tout ce que
vous y trouverez par rapport aux fonctions et aux prérogatives des principaux officiers qui sont établis, soit en particulier, soit en corps, tant pour ce qui regarde la justice et la police que pour ce qui appartient à la milice et à ce qui en dépend, dont il faut connaître les droits pour pouvoir distinguer les objets qui les concernent de ceux qui regardent les officiers de justice. Vous joindrez enfin à ce second point ce qui regarde les conseils des rois ou des républiques, parce que cela appartient aussi à l'exercice et à la sage administration de la puissance publique.
A l'égard du troisième point, je veux dire des secours du gouvernement, je ne parlerai point ici des traités et des alliances avec les puissances temporelles, parce que cela regarde aussi le droit des gens, dont j'ai fait un article séparé.
Je réduis donc ce que j'appelle le secours du gouvernement , à trois ou quatre genres différents :
Le premier est celui des armes . secours que la corruption du cœur humain a rendu également nécessaire à ceux qui gouvernent , et pour se faire craindre de leurs ennemis , et pour n'avoir rien à craindre dans leurs États.
Mais comme votre génie me paraît trop pacifique pour aimer la guerre, je crois que vous pouvez vous épargner la peine de compter, comme a fait M. de Thou dans son histoire, tous les boulets de canon que l'on a tirés dans chaque siège, c'est-à-dire d'entrer dans tous les détails de la guerre, qui sont plus propres à faire un bon général d'armée qu'à former un bon magistrat, et qui vous seraient d'autant plus inutiles que tout ce qui peut vous regarder dans la guerre regarde aussi le droit des gens dont je vous ai parlé dans un autre endroit.
Le second genre de secours nécessaire au gouvernement est la terreur des peines et des châtiments, par laquelle le prince fait une espèce de guerre domestique et continuelle aux ennemis de ia paix et de la sûreté intérieure de l'État.
C'est en quoi consiste principalement ce que les jurisconsultes romains appellent merum imperium et jus gladii.
L'étude de la jurisprudence ancienne et moderne vous en apprendra plus sur ce sujet que la lecture de l'histoire. Mais cependant vous ferez bien d'y remarquer les choses les plus importantes qui regardent l'ordre judiciaire, surtout dans les matières criminelles, et principalement pour les crimes d'État, la qualité des juges, la forme des jugements, la nature des peines, et les exemples éclatant de sévérité ou de clémence qui sont répandus dans l'histoire.
On peut regarder aussi comme un troisième genre de secours pour le gouvernement tout ce qui contribue à augmenter l'abondance dans un État , et à y multiplier ou les richesses naturelles, ou celles que l'industrie ajoute à la nature.
Ainsi, d'un côté, tout ce qui regarde les lois et les maximes générales des nations bien policées , sur la culture des terres, sur les privilèges de ceux qui s'y attachent, sur les moyens de prévenir la disette ou d'y remédier; et, de l'autre , tout ce qui concerne les règles fondamentales du commerce intérieur ou extérieur, de la monnaie ou du change, qui en sont comme les deux bras , mérite une attention très-sérieuse dans la lecture de l'histoire , et doit tenir une place importante dans l'ordre de vos remarques.
Enfin, le dernier genre de secours dont tout gouvernement a besoin est un revenu, et des fonds suffisants pour en supporter les charges et faire respecter la suprême puissance au dedans et au dehors.
Ce secours est de deux sortes, au moins en France et dans les États voisins de ce royaume : il consiste ou dans un domaine et dans des droits seigneuriaux, ou dans des impositions ordinaires ou extraordinaires.
Vous devez donc remarquer, en premier lieu, ce qui regarde le domaine des rois et ses prérogatives comme son inaliénabilité et imprescriptibilité.
lL>N deuxième instruction.
Vous ne devez pas donner moins d'attention à ce qui regarde les impositions, sur lesquelles vous aurez seulement à recueillir, dans l'histoire de France, les différentes époques de chaque genre d'imposition, et tout ce qui peut en faire connaître l'origine et le progrès ; les anciennes formes qu'il fallait observer, soit pour établir de nouvelles levées , soit pour les exiger, soit pour en rendre compte , et en montrer l'emploi ; enfin , l'établissement des divers tribunaux érigés successivement dans le royaume pour connaître de ces différentes matières.
Sur le dernier article de ceux qui regardent le gouvernement en général , c'est-à-dire sur les prérogatives , les honneurs et les distinctions des rois ou de ceux qui gouvernent , vous aurez à observer ce qui regarde les cérémonies , comme les entrées, les sacres des rois et des reines, les assemblées de plusieurs rois , etc. , principalement par rapport aux rangs et aux questions de préséance, sans vous jeter néanmoins dans un trop grand détail, ni vouloir faire des recueils sur ce sujet, tels qu'un maître des cérémonies, ou un des membres de la congrégation des rites en pourrait faire.
Jusqu'ici, mon cher fils, nous n'avons envisagé dans l'ordre de la société que les nations comparées les unes avec les autres, ce qui forme le droit des gens, ou chaque nation considérée comme un tout ; ce qui nous a conduit à parler du gouvernement en général, et de ses différentes parties. Il faut maintenant , pour achever ce plan abrégé du droit public, et en même temps de vos remarques historiques, entrer dans un plus grand détail, qui comprend quatre objets que je vous ai déjà marqués.
Les différentes conditions des hommes forment le premier; et je n'entends parler ici que de celles qui constituent leur état, ou qui sont du moins une source de distinctions générales dans l'ordre politique.
Telle est la distinction des libres et des esclaves, ou des serfs, nom plus connu et plus usité dans nos mœurs; celle des
séculiers et des ecclésiastiques , des nobles et des roturiers ; et , entre les nobles , de ceux qui le sont par la naissance , et de ceux qui le deviennent par privilège. La noblesse même a ses degrés : soit par l'ancienne différence des simples gentilshommes et des seigneurs des grands fiefs, de l'écuyer, du chevalier, du baron ; soit par les dignités , comme les pairies. L'ordre ecclésiastique a aussi ses distinctions et ses degrés. La roture même, ou l'ignobilité, n'est pas entièrement uniforme , puisqu'elle admet aussi une distinction entre les habitants de la campagne, qui n'étaient presque autrefois que des serfs affranchis, souvent même de véritables serfs, et auxquels seuls le nom de roturier convient dans son ancienne signification1 ; et entre les habitants des villes, qui jouissent du droit de bourgeoisie , auxquels nos rois ont accordé différents privilèges.
Toutes ces différences dans les conditions des hommes appartiennent à l'ordre public, et méritent que vous observiez dans l'histoire ce qui s'y présente de plus important sur cette matière.
Les qualités communes à plusieurs sujets forment ce que l'on appelle ordre, qui est le second des quatre principaux objets que je vous ai déjà dit plus haut que vous pouviez envisager dans chaque nation prise en détail.
Ainsi , les nobles du royaume forment l'ordre de la noblesse , qui , lorsqu'on la considère dans cette vue générale , ne connaît aucune distinction de degrés différents; au lieu qu'en Allemagne ces degrés forment autant d'ordres ou de classes différentes.
Ainsi , les ecclésiastiques forment pareillement l'ordre du clergé sans distinction de degrés , au moins en France , ainsi que celui de la noblesse.
Anciennement, il n'y avait que deux ordres dans ce
1 L'opinion la plus commune est que le nom de roturier vient de ruptarii, qui signifiait ceux qui travaillent à fouir ou rompre la terre.
D'AGUESSEAD T. II. y
royaume qui eussent entrée aux assemblées générales : les
seigneurs, qui représentaient la noblesse, et les prélats, qui représentaient le clergé.
A l'égard des citoyens non nobles, quoique leur condition soit assez marquée dans la seconde race de nos rois , et qu'on en trouve plusieurs vestiges dans les Capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs , il y a lieu de croire que, dans la confusion et le désordre qui fut fatal à cette seconde race, la plus grande partie du peuple retomba presque en servitude;, en sorte qu'on revint aux anciennes mœurs des Gaulois, apud quos , comme dit César dans ses Commentaires, plebs prope servorum loco habebatur. Mais nos rois ayant commencé à accorder des lettres de commune ou de bourgeoisie aux habitants de plusieurs villes pour se les attacher, les seigneurs, qui se piquèrent de générosité, en accordèrent de même dans l'étendue de leurs seigneuries : les manumissions, ou les affranchissements, devinrent aussi communs dans la campagne; et comme les rois pouvaient tirer beaucoup plus de secours d'argent des roturiers que des nobles , et qu'il leur était avantageux de pouvoir les leur opposer pour diminuer leurs forces , qui donnaient alors de l'ombrage à la puissance royale , ils travaillèrent à les rendre de plus en plus indépendants de l'autorité des seigneurs. Ainsi, l'état des non-nobles, étant devenu plus considérable, prétendit avoir part aux assemblées des ordres du royaume. Nos rois ne rejetèrent pas ou favorisèrent même cette prétention; et c'est ainsi que se forma insensiblement un troisième ordre : les députés des villes furent admis dans les assemblées des états , où ils représentaient le corps des habitants de chaque ville, et c'est ce qui s'appelle proprement le tiers état.
J'ai fait ici cette digression, mon cher fils, pour vous faire sentir combien il est important de bien observer ces différents progrès du droit ou des mœurs, en lisant l'histoire, pour y démêler l'origine des différents ordres, leur distinc-
tion, leurs privilèges, leurs obligations, leurs juges, en un mot tout ce qui constitue ou qui caractérise leur état.
Je passe maintenant des diverses conditions des hommes et des différents ordres qu'on distingue dans une nation, à cette union ou cet assemblage qui étant autorisé par le souverain , forme un seul corps de plusieurs membres ; car il faut bien remarquer que ces différents ordres que je viens de vous expliquer, le clergé , la noblesse , le tiers état , ne sont pas regardés comme des corps , tant qu'ils ne sont point assemblés légitimement. Jusque-là ce ne sont encore que des ordres qui ont seulement une disposition prochaine à se réunir, et comme une aptitude naturelle, on plutôt civile, à devenir un corps, par l'uniformité de leur état.
De tous les corps auxquels la puissance souveraine peut donner l'être, il n'y en a pas de plus auguste que les assemblées des états généraux parmi nous, ou ce qui en tient lieu clans les pays étrangers. Toute la nation y est représentée; et il est très-utile, pour bien entendre notre histoire et celle des autres pays, d'observer exactement dans la lecture des historiens, les temps et les occasions de ces sortes d'assemblées; qui sont ceux qui doivent y être appelés, la manière de les choisir; l'ordre de leurs séances et de leurs délibérations; le poids de leurs résolutions; jusqu'à quel point elles peuvent engager le gouvernement, selon la différente constitution des empires ; la manière de les dissoudre, et de répondre à leurs demandes.
Ce que les états généraux sont par rapport à un royaume entier, les états particuliers le sont par rapport à une seule province, et par conséquent ils sont susceptibles des mêmes remarques.
Je mettrai aussi dans la même classe les assemblées d'un seul ordre en particulier, comme les conciles nationaux ou provinciaux, les assemblées générales du clergé, les assemblées des communes de province, qui se tiennent tous les ans, et s'il y a ailleurs quelque chose de semblable.
En faisant vos observations sur ces assemblées passagères, ou sur ces corps qui ne subsistent pas toujours, vous ne serez pas moins attentif, mon cher fils, aux compagnies, ou aux corps fixes et perpétuels, qui sont établis, soit pour rendre la justice, soit pour l'administration des villes, soit pour taire fleurir les sciences et les arts, soit enfin pour le culte de Dieu et pour la perfection du christianisme. Vous trouverez là une ample matière de remarques sur l'origine des parlements, ou des autres compagnies de justice ou de finance, des corps de ville, des universités, des académies, des ordres et des communautés séculières ou régulières ; sur le pouvoir , les fonctions , les droits , la police et la discipline de ces différents corps, sur leur utilité, et les différents avantages qu'ils procurent à l'État.
Je ne dois pas oublier de vous dire, mon cher fils, que c'est principalement dans la lecture de l'histoire de France que vous serez chargé de ce détail de remarques. 11 serait trop long, et peut-être d'une médiocre utilité pour vous, d'apporter la même exactitude à l'étude des autres histoires, dans laquelle il vous suffira de vous arrêter aux grands objets , sans tomber dans le défaut que Térence appelle si bien obscuram diligentiam. Une trop grande et trop scrupuleuse exactitude abat l'esprit au lieu de l'élever , et ne produit qu'une confusion d'idées entassées les unes sur les autres qui demanderaient un nouveau travail pour les débrouiller.
Délassons-nous à présent, mon cher fils, d'un détail peut-être trop long, mais que j'ai cru nécessaire pour vous tracer le plan du droit public, en passant à un objet beaucoup plus agréable, et qui est le dernier de ceux que j'ai distingués dans chaque nation considérée en détail, c'est-àdire au citoyen : nous ne le regarderons ici que par rapport à sa conduite personnelle , en ne considérant sa condition , l'ordre ou le corps dont il peut être membre, qu'en tant que ces qualités peuvent devenir la matière de ses vices ou
de ses vertus. Si cet objet de vos remarques n'est pas aussi utile que les autres pour acquérir la science du droit public , il le sera beaucoup plus par rapport à la morale, à l'étude et à la pratique même de la vertu. Tout le reste peut bien former en vous le savant et l'habile homme ; mais j'ai assez bonne opininion de vous, mon cher fils, pour être persuadé que vous ferez encore plus de cas de ce qui peut former l'homme de bien , le bon citoyen, le vertueux magistrat. Attachez-vous donc surtout à remarquer les exemples des vertus qui peuvent être à votre portée ; c'est-à-dire les exemples de sagesse, de modération, de simplicité, de modestie, de désintéressement, de générosité, de grandeur d'âme , de fermeté dans l'administration de la justice , de fidélité pour le prince, d'amour pour la patrie; de mépris pour la fortune, pour la gloire même, qui ne doit point être préférée au devoir et à la justice, dont l'amour doit vous conduire. Ce sont ces qualités qui doivent animer votre courage , et vous faire éprouver ce que vous avez lu dans Salluste : Memoria rerum a majoribus gestarum vehementissime animum ad virtutem accendi; et eam flammam egregiis oiris in pectore crescere, neque prîtes sedari , quant virtus eorum famam algue gloriam adœquaverit l.
Allumez continuellement cette ardeur et cette soif de vertus dans votre âme, mon cher fils, par la lecture de l'histoire, et surtout par celle des vies des hommes illustres , dont les auteurs, semblables à ces peintres qui ne s'attachent qu'au portrait (c'est la comparaison de Plutarque) 2, se sont appliqués à exprimer jusqu'aux moindres traits de la physionomie, c'est-à-dire du caractère de ceux dont ils ont écrit la vie. Je ne sais si je me trompe , mais il me semble qu'on se sent toujours plus vertueux, ou du moins plus amateur de la vertu et plus ennemi du vice, quand on
1 Iicllo jugurt., in exordio.
2 In Cimonc.
13 i DEUXIÈME INSTRUCTION.
sort de la lecture: des vies d'Aristide, de Dion, de Phocion , de Caton d'Utique, et de ces autres héros de la probité, dont les vertus (si l'on peut cependant se servir de ce nom en parlant de ceux qui ne connaissaient pas la seule fin où nous devons tendre et qui doit être l'unique motif de nos actions) font souvent honte à plusieurs de ceux qui vivent dans le sein du christianisme. Étudiez donc avec soin, mon cher iils , et recueillez précieusement leurs portraits , que les plus grands maîtres dans l'art de l'histoire ont tracés avec des caractères et des couleurs inimitables ; portraits , comme le dit si bien Tacite *, l'un des plus grands peintres de l'antiquité, plus utiles et plus estimables que ceux que le marbre ou le bronze nous a conservés , pourvu que nous travaillions à les exprimer, et à les faire revivre dans nos mœurs : Ut valtiis hominum , ita simulacra vulius imbecilla ac mortalia sunt : forma mentis œterna, quam tenere et exprimere non per aliénant materiam et artem , sed tuis ipse moribus possis.
Ce n'est pas tout encore, mon cher fils : le vice nous instruit quelquefois dans l'histoire autant que la vertu même; et elle peut faire sur vous l'effet que le législateur de Lacédémone voulait produire lorsqu'il approuvait que les pères lissent sentir à leurs enfants la bassesse et la honte de l'ivrognerie, en leur montrant, comme en spectacle, leurs esclaves ivres, pour leur inspirer l'horreur de cet état. La vue du mal, couvert souvent sous des dehors agréables, est un écueil dangereux pour la vertu; l'histoire, en le peignant sous ses traits véritables et dans sa difformité, nous le montre d'une manière innocente ; c'est par elle que, sans participer à la malice des hommes ou sans être exposés à en devenir la dupe, nous apprenons à être également, suivant l'expression de l'Écriture2, nm pics dans le
1 In vila Agric, n° 4G.
2 Rom. 16, 9.
bien et prudents à l'égard du mal. Etudiez donc dans l'histoire les différents degrés et les suites pernicieuses du vice, soit pour le haïr et le mépriser encore plus , soit pour savoir vous en défier. Joignez-y enfin l'étude de ce mélange de vices et de vertus, qui est le caractère le plus ordinaire des hommes, comme je vous l'ai déjà dit. Vous acquerrez par là l'utile, l'inestimable science de connaître les hommes, qui est le plus grand fruit de l'histoire et le plus digne prix de vos travaux. Car, comme l'a fort bien dit Tacite que je viens de vous citer , le temps change successivement le nom des acteurs qui paraissent sur la scène du monde , mais les caractères et les mœurs demeurent les mêmes :. Et magis alii homines , quant alii mores '.
C'est pour cela qu'outre les caractères particuliers de certains hommes distingués par la vertu ou par le vice, ou par le mélange et l'assortiment bizarre de l'une et de l'autre, il est très-important de remarquer encore dans l'histoire les caractères généraux des différentes conditions. Ainsi, tout ce qui peut apprendre à bien connaître le génie et le caractère ordinaire de ceux qui vivent à la cour ou dans la profession des armes, des magistrats, des différents corps et du peuple , mérite pour le moins autant votre attention que les traits qui ne marquent que le caractère d'un homme en particulier : ce sont des copies dont les originaux subsistent et vivent toujours, et des caractères communs qui sont moins susceptibles de variété et d'inégalité que ceux des particuliers.
On reconnaît tous les jours dans le commerce du monde ce que l'on a déjà lu dans l'histoire; et l'expérience se joignant à l'étude et aux réflexions , achève bien plus aisément d'y ajouter les traits singuliers qui peuvent manquer à ces portraits.
Vous plaindrez-vous encore après cela, mon cher fils, du
1 Histor., lib. U, n° 95.
peu d'étendue que je donne à vos remarques? Mais plutôt ne vous plaindrez-vous pas au contraire de ce que je vous jette dans une autre extrémité? Je crois cependant avoir gardé à peu près le juste milieu , et il me semble que je ne vous ai rien proposé qui ne soit utile et presque propre à votre état. Mais, d'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, et je dois vous le répéter encore, ce n'est pas ici l'ouvrage d'un jour : c'est à proprement parler le plan d'étude de toute votre vie.
J'oubliais presque un quatrième et dernier objet de vos remarques, après vous avoir parlé de ce qui regarde les choses divines, naturelles et humaines; je pourrais même l'oublier entièrement, parce que je n'ai rien à vous dire sur ce dernier objet, si ce n'est de suivre votre attrait et de vous laisser conduire par votre goût.
Je veux parler, mon cher fds, de la critique et de la philologie, qui, dans le sens le plus étendu que l'on donne quelquefois à ce nom, comprend môme la critique. Elle a trois objets principaux :
La critique proprement dite est le jugement des auteurs, de leur âge, de l'authenticité, de l'autorité de leurs écrits, des dates et autres notes chronologiques , de la vérité et de l'exactitude des faits qu'ils racontent.
Le second regarde le détail des mœurs et des antiquités de chaque nation, que l'on peut appeler les aménités de l'histoire, et dont je vous ai parlé sous un autre nom, en traitant des secours ou des accompagnements de l'histoire.
Le troisième, qui sera peut-être encore plus de votre goût que les deux premiers, consiste dans l'examen des beautés et des ornements du langage, soit par rapport à la narration et aux descriptions, soit par rapport à l'éloquence qui brille principalement dans les harangues que les historiens mettent dans la bouche de leurs principaux acteurs, soit enfin par rapport aux traits de morale ou de politique qui y sont répandus.
ÉTUDE DE L'hISTOIHE. J37
Je me suis déjà assez expliqué sur le second point, qui fait partie des accompagnements de l'histoire, pour vous faire connaître ce que vous devez remarquer sur ce point dans la lecture des historiens.
A l'égard du premier, qui regarde la pure critique, si vous me demandez mon sentiment, je vous conseillerai de vous en reposer sur les meilleurs auteurs qui ont traité ex prof'esso, et de les prendre seulement comme des guides quand vous en aurez besoin dans le cours de votre marche, sans vouloir parcourir vous-même tout le pays qu'ils ont été obligés de battre avant que de se fixer à une route certaine. Ce travail serait ou inutile, si vous le faisiez imparfaitement, ou trop long et trop pénible, si vous y apportiez toute l'exactitude nécessaire. D'ailleurs, s'il se présente dans la suite de votre vie des occasions particulières où la nécessité des affaires demande que vous approfondissiez un point de critique essentiel, pour bien décider la question que vous aurez à traiter, vous pourrez le faire aisément avec toutes les notions et les connaissances que vous aurez acquises.
Si vous me demandez encore, mon cher fils, ce que je pense sur le troisième point, c'est-à-dire sur ce qu'on appelle les lumières et les ornements du discours, je vous dirai que je crois qu'il faut aussi être très -sobre sur ces sortes de remarques.
Premièrement, parce qu'il est assez rare que des morceaux détachés conservent la même grâce et le même prix, hors de leur place, qu'ils ont dans la suite et dans le tissu du discours de l'historien.
Secondement, parce que ces sortes d'extraits ne peuvent guère se faire que sur un petit nombre d'excellents originaux, qu'il vaut mieux se rendre familiers par une lecture assidue et faite avec goût, que d'en copier des passages avec une exactitude que je ne vous conseille pas d'envier aux Allemands. L'un vous remplit du génie de ces grands hommes , qui vaut beaucoup mieux pour vous que leurs passages,
quoique beaux qu'ils soient; l'autre De vous donne qu'un ample recueil de morceaux décousus, qui pouvait être utile lorsque les citations étaient à la mode, mais qui à présent charge plus le papier qu'il n'enrichit véritablement l'esprit. Je laisse néanmoins sur cela, mon cher fils, comme je vous l'ai dit d'abord, une libre carrière à votre inclination et à votre goût , la matière étant du nombre de celles où chacun peut abonder dans son sens, et où ce qui convient à l'un ne convient pas toujours à l'autre.